SYMPT0.Y1AT0L0GIJS. — FORCE PHYSIQUE DES ALIÉNÉS
pas aussi commune qu'on le croit généralement; les exemples en sont rares, quoique répétés partout. Quelques aliénés éprouvent une chaleur interne qui les dévore, qui les porte à se précipiter dans l'eau et même la glace, ou à refuser tout vêtement dans les temps les plus froids... Chez d'autres, les forces musculaires acquièrent une énergie d'autant plus redoutable, que la force est jointe à l'audace (1) et que le délire leur fait méconnaître le danger. On a vu des fous passer plusieurs jours sans manger ni boire, et conserver toute leur énergie musculaire. Je le répète, ces exemples sont rares ; presque tous les aliénés se pressent autour du feu lorsqu'ils en trouvent l'occasion ; presque tous mangent beaucoup et très fréquemment. Le scorbut n'affecte tant d'aliénés dans les hospices que parce que les habitations sont humides, froides et mal aérées (2), et parce que ces malades vivent dans l'oisiveté. Les épidémies, les contagions ne les épargnent pas, ce qui prouve que les fous ne sont pas aussi impassibles aux influences extérieures qu'on l'a prétendu. »
Cabanis dit avec beaucoup de raison, que la sensibilité, pour qu'elle soit une source de vie et d'action, doit s'exercer d'une manière régulière et suivant l'ordre de la nature. Des impressions trop vives, trop multipliées (et cela se voit chez les aliénés qui sont sous l'influence de profonds chagrins et d'idées déprimantes), usent ou appauvrissent singulièrement l'énergie musculaire... « Les hommes très sensibles, ajoute encore Cabanis , sont faibles en général ; non pas que leur sensibilité tienne toujours à la faiblesse de leurs organes, mais parce que le principe même des mouvements, la cause nerveuse qui les détermine, employée avec excès dans la réaction nécessaire pour sentir, ne saurait s'appliquer à celle qui l'est plus évidemment encore pour exécuter les mouvements.. . Chez ces hommes donc, les mouvements sont vifs et précipités, mais ils n'ont pas une
(1) Et encore, à propos de cette audace, il est bon de ne pas en faire une règle trop générale. Lorsque les développements successifs de notre ouvrage auront mieux fait connaître ce que sont les aliénés , nous verrons qu'à l'exception d'un petit nombre , parmi lesquels il faut ranger certains hallucinés à prédominance d'idées religieuses fausses ou exagérées, certains aliénés à type d'exacerbations périodiques , les épileptiques surtout, la plupart de ces malades ont une perception confuse, il est vrai, mais qui n'en est pas moins réelle, de l'inanité de leurs idées délirantes. Cetle perception les rend comme honteux de leur situation. Ils éprouvent, devant ceux qui savent les dominer par l'ascendant de la raison, une gène inexprimable. Ils acceptent souvent des remontrances contre lesquelles leur orgueil se révolte à Vctat de raison. Ils se soumettent dans nos asiles à une règle et à une discipline qui serait intolérable pour eux à l'état de liberté. Or, voilà les dispositions dont il faut savoir profiter pour les dominer et les guérir sans employer les moyens de contrainte.
(2) Rien n'était plus vrai à l'époque où écrivait Esquirol. Aujourd'hui, grâce à une hygiène mieux entendue, de pareils faits ne se présentent plus.
290 CONVULSIONS, CONTlUCTUHEs, CKAM'ES CHEZ LES ALIÉNÉS.
énergie stable. La précipitation devient quelquefois telle, qu'ils vivent dans un continuel état de mobilité (1). »
Mais cet état continuel de mobilité que l'on observe chez les aliénés, surtout dans le début de leur maladie, est loin d'être une preuve d'énergie musculaire. Épuisés par les innombrables impressions qui les assaillent, ils deviennent sensibles à l'excès; ils tressaillent au moindre bruit, et le plus petit mouvement exécuté devant eux les met dans une grande agitation. Dans l'épilepsie et dans la manie, dit encore l'illustre auteur des /{apport du physique et du moral, les sens externes recevant une moindre dose d'impressions, les organes moteurs acquièrent un surcroit souvent extraordinaire d'énergie. Mais c'est précisément le cas inverse de ces débilités musculaires dont nous avons parlé, et qui dépendent d'une excessive sensibilité.
Convulsions, contractures, crampes. — « L'état des mouvements chez
les aliénés, dit M. le docteur Falret, réclame une sérieuse attention comme expression symptoraatique des lésions cérébrales, comme base du pronostic, comme source d'indications thérapeutiques. Les auteurs ont bien mentionné, au milieu de leurs descriptions, des faits de cette nature, mais ils les ont rapportés pêle-mêle avec les autres symptômes, sans avoir eu la pensée de les rattacher à la lésion des organes des mouvements. Les troubles de la motilité n'ont été étudiés que dans un seul de leurs modes, alors que le désordre est extrême dans la paralysie générale. Us méritent cependant de devenir l'objet d'un système complet d'observation depuis les intonations diverses de la voix, le rire, le hoquet, l'éternument , qui surviennent par accès, depuis le simple spasme à l'extérieur ou dans la profondeur des organes, jusqu'à la J chorée, à l'épilepsie et à la paralysie générale... Les fonctions de eontractilité et de myotiiité, chez ces malades, sont plus souvent et plus profondément troublées que ne le pensent les médecins spécialistes. Aux exagérations, aux contrastes, aux oppositions de caractère, correspondent des expressions de physionomie qui sont, d'après la définition si juste et si pittoresque de M. le docteur Falret, comme des saillies de l'homme intérieur (2). »
Nous avons déjà parlé des indications symptomatiques fournies chez les aliénés parles convulsions des différents muscles de la face, par les mouvements précipités du globe de l'œil, qui peuvent aller jusqu'à déter- j
(1) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme, p. 140 (3e mémoire, suite de l'histoire physiologique des sensations).
(2) Falret, Leçons cliniques de médecine mentale faites à l'hospice de la Salpêtricre, p, 191 . Paris, 1854.
NUTUK ÊPÎDÉMMOiî DU SYMPTÔME CONVULSION. 291
miner le strabisme. Il s'agit maintenant pour nous a" étudier ['élément convulsion h un point de vue plus général, et de déduire de ce symptôme important des indications pour le diagnostic, le pronostic et le traitement.
« Les convulsions , dit Esquirol, sont de tous les temps, parce qu'elles dépendent de l'organisme et de l'imagination. Elles compliquent toutes les aliénations mentales. Les prêtresses, les sybilles, les pytîionisses, entraient en convulsion lorsque l'esprit prophétique s'emparait d'elles. Les possédés étaient pris de convulsions lorsque le délire était très intense ; quelques-uns devenaient maniaques, enragés, et mouraient. Cette terminaison , qui n'est pas rare dans les maladies convulsives, était regardée comme le dernier effort du diable contraint de quitter le corps du possédé; les fripons en abusaient pour mieux tromper les ignorants. En lisant les histoires rapportées par les démonographes ou conservées dans les procès faits aux possédés, on acquiert la preuve que ces convulsions , ces contorsions, ces grandes contractions musculaires , données comme des efforts du diable, ne sont que des symptômes nerveux auxquels sont j exposés, les hystériques, les hypochondriaques, les épileptiques (1). »
Puisque nous avons suivi Esquirol sur le terrain des convulsions épidémiques, il n'est pas inutile de rappeler que des faits de convulsion par imitation , semblables à ceux que l'on a observés au cimetière de Saint- Médard, et à ceux encore que Boerhaave a relatés pour une des salles de l'hôpital de Leyde, se sont reproduits de nos jours sous la seule influence de l'imitation et en dehors de toute lésion préexistante du système ; nerveux.
| La manufacture des tabacs de la ville de Lyon a été, en 1 851 , le théâtre | d'une scène de ce genre. Dans un atelier occupé par une soixantaine de femmes, une d'entre elles , à la suite d'une violente altercation avec son mari, tombe en proie à une attaque de nerfs. Ses compagnes s'empressent de lui porter secours; mais, par un phénomène curieux de sympathie, ou plutôt d'imitation, une deuxième, une troisième, une quatrième, puis dix, puis vingt, tombent simultanément en proie aux mêmes symptômes nerveux, dont l'envahissement n'a cessé qu'avec l'évacuation de la salle, et qui, sans cette mesure, se serait propagé à toutes les impressionnables spectatrices (Journal des, connaissances -médico - chirurgicales , février 1851) (2).
(1) Esquirol ajoute : « Ces convulsions n'en imposèrent pas à Pigray. Lorsqu'il l'ut chargé de prononcer sur quatorze infortunées condamnées au feu, il décida qu'il fallait leur donner l'ellébore. Elles ne trompèrent point les hommes instruits. »
(2) L'histoire, à laquelle la pathologie des affections nerveuses pourrait faire un si grand nombre d'emprunts', nolis fournit cites exemples sans nombre de convulsions épidé-
292 SYMPTOMATOLOCIE.— CONVULSIONS, CRAMPES CHEZ LliS ALIÉNÉS.
Les convulsions de ce genre, qui se produisent et cessent spontanément avec la cause qui les a déterminées , doivent se distinguer des crampes, des contractures et des convulsions qui atteignent les individus soumis à une alimentation insuffisante ou altérée. Nous aurons , en traitant des délires par intoxication, à revenir sur ce phénomène, qui, à différentes périodes de l'histoire , s'est produit d'une manière épidémique ou endémique , selon l'intensité ou la généralisation de la cause. Je ne puis rapporter à une autre cause l'épidémie de contractions musculaires observée en 18^5, dans les prisons de Gand, par M. le docteur Mareska.
La maladie débutait par des picotements et un engourdissement dans les extrémités , auxquels succédaient des crampes qui s'étendaient des coudes aux doigts et des genoux aux orteils. Les doigts se contractaient dans la main, et la main se fléchissait sur l'avant-bras ; puis des contractures analogues survenaient aux jambes. Quand on essayait de ramener les muscles à leur situation normale, on éprouvait une grande résistance et l'on provoquait de vives douleurs.
Le plus souvent il existait en même temps des picotements dans la tète, et le malade éprouvait des vertiges considérables et un sentiment de faiblesse extrême. Chez quelques-uns, les crampes envahissaient l'estomac, le diaphragme, ou les muscles de la poitrine ; chez d'autres, c'est la langue qui devenait le siège de la maladie , mais les contractions des muscles fléchisseurs des avant-bras et des jambes étaient constantes , elles existaient chez tous.
Il n'y avait point de troubles apparents dans la circulation ; le pouls était normal , et les autres fonctions s'exécutaient avec régularité ; les accès duraient depuis quelques minutes jusqu'à plusieurs heures, et même pendant une grande partie de la journée. Ordinairement, ils survenaient la nuit, vers le matin, se prolongeaient par intervalles jusque vers le midi, pour disparaître le plus souvent pendant le reste de la jour-
miques , ainsi que d'autres phénomènes nerveux propagés par imitation. On lit dans la Bible (Livre des Rois, chap.xix, v. 20), que lorsque Saiil envoya des archers pour prendre David, qui fuyait ses persécutions, ces soldats ayant rencontré une troupe de prophètes qui prophétisaient et Samuel qui présidait parmi eux, ùls commencèrent à prophétiser comme les autres. Saiil, en ayant été averti, envoya d'autres gens qui prophétisèrent aussi comme les premiers. Il en envoya pour la troisième fois, et ils prophétisèrent encore. Et, entrant dans une grande colère, il s'en alla lui-même à Ramatha, lieu dans lequel étaient David et Samuel, et il fut saisi lui-même de l'esprit du Seigneur, et il prophétisait durant tout le chemin Il se dépouilla lui-même de ses habits, prophétisa
avec les autres devant Samuel, et demeura nu par terre tout le jour et toute laniit, ce qui donna lieu à ce proverbe : Saiil cst-il donc aussi devenu prophète?