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DES CONDITIONS DANS LESQUELLES SE DÉVELOPPE LA SENSIBILITÉ

les avantages et les inconvénients d'une éducation libérale et d'une manière de vivre où l'intelligence et les émotions du cœur sont souvent surexcitées. Par un sentiment qu'il me serait difficile d'expliquer, le bon sens du vulgaire mesure la réceptivité pour la douleur physique et morale chez l'individu, car il est bon de ne pas séparer ces deux termes, au degré plus ou moins élevé de son intelligence, à l'exquisivité, si je puis m'exprimer ainsi, de son éducation, de ses mœurs, de ses habitudes, de son sexe, et, finalement, aux influences qu'exercent sur sa personne le milieu social, les professions et les conditions climatériques et atmosphériques.

Il n'est pas besoin, je pense, d'insister longtemps par des exemples pour faire ressortir la vérité de cette proposition.

C'est un fait généralement admis, que plus l'éducation éclaire l'intelligence sur les avantages et les désavantages des choses de la vie, plus l'anxiété redouble en présence des dangers qui menacent la tranquillité de l'individu, son honneur et tous les biens qu'il met avec raison audessus de sa propre existence.

L'homme aux mœurs douces et qui s'est fait de la pratique du bien un devoir, et j'oserai dire une habitude, sent plus vivement que tout autre le mal qui peut atteindre, soit les personnes qui lui sont chères, soit même les inconnus. Il est homme, et rien de ce qui tient à l'humanité ne lui est étranger (1). Aussi est-ce un fait bien reconnu que l'égoïsme excessif et la dépravation dans les mœurs rendent les individus irritables, susceptibles et cruels.

Quant au sexe, il n'est personne qui mette en doute l'impressionnabilité particulière de la femme, et partant, son aptitude plus grande à être influencée par l'élément douloureux. On sait pareillement qu'il faut faire la part du milieu social et celle des professions. L'homme des sociétés civilisées est généralement plus sensible à la douleur que l'homme des sociétés nomades ou de celles encore où le tempérament physique et moral des individus a été malheureusement modifié par la misère, par l'asservissement, par le fatalisme de certaines croyances religieuses, et, finalement, par des habitudes hygiéniques désastreuses. Ce fait s'observe particulièrement en Orient, chez les peuples qui usent avec excès des narcotiques et surtout de l'opium (2).

Cette influence du milieu social est chose facile à constater dans notre

(1) Non ignara mali, miseris succurrere disco.

Homo sum, nil humani a me alienum

Puto

(2) Voyez mon Traité des dégénérescences, cliap. II : Dégénérescences en rapport avec l'intoxication par différents agents du règne végétal et du règne animal, p. 148.

308 DE LA SQUiiCE INTIME DE LA SENSIBILITÉ.

civilisation. Le bien-être excessif, le soin trop minutieux avec lequel on évite tout ce qui peut agir péniblement sur l'organisme et sur l'impressionnabilité nerveuse, l'analyse trop quintessenciée de certains sentiments, ont constitué, les médecins le savent, des états névropathiques spéciaux qui se révèlent par l'intolérance pour la douleur, par l'irritabilité nerveuse, et par cette sorte de sentimentalisme factice qui est à la sensibilité vraie, naturelle et normale, ce que le masque est à la réalité.

Enfin, quant à ce qui regarde les professions et les influences physiques ou morales, personne n'ignore que certaines professions exaltent la sensibilité, et que d'autres la dépriment. On ne sera pas tenté, par exemple, de comparer le tempérament éminemment excitable de l'artiste, du poëte, de l'homme de lettres, au tempérament du robuste travailleur de nos campagnes, pas plus qu'on n'établira de comparaison entre la sensibilité obtuse des Esquimaux et des peuples hyperboréens, et l'exquise sensibilité physique des nations intertropicales.

Voilà tout un ordre de faits qui sont dans le domaine des connaissances vulgaires. Il en est un autre que l'on admet aussi généralement sans trop s'en rendre compte, mais dont l'interprétation exige déjà une intervention plus spéciale de la science médico-psychologique. Le fait dont je veux parler est le suivant : Etant données les causes ordinaires de l'aliénation mentale, on observe (et l'attention a déjà été portée sur ce phénomène dans la partie étiologique de cet ouvrage), on observe, dis-je, que l'aliénation éclate le plus ordinairement à la suite de causes qui ont agi douloureusement sur la sensibilité physique et morale des individus. Ce résultat étonne les individus qui en sont les témoins, et qui, étrangers aux notions médicales, n'ont pas saisi l'enchaînement successif de tous les phénomènes pathologiques qui ont amené la catastrophe linale. Ils ne peuvent concevoir que pour des causes futiles en apparence, les malades se laissent dominer par un délire qui est l'expression des plus grandes douleurs morales que l'âme humaine puisse endurer, puisqu'il se termine souvent par le suicide de ceux qui souffrent d'une situation aussi terrible.

Mais, pour l'interprétation de ce phénomène, il faut se rappeler que les facteurs les plus ordinaires des troubles nerveux étant les causes d'une nature douloureuse et déprimante, il est naturel d'admettre que la sensibilité morale des aliénés a été soumise à des épreuves qui ont développé dans le système nerveux de ces malades une irritabilité plus grande, et conséquemment une tolérance moins forte pour l'élément douleur. C'est surtout dans la période d'incubation de la folie que les causes productrices de cette sensibilité anormale agissent avec une intensité particulière. >le ne rappellerai pour mémoire que l'amour-propre et l'ambition

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