LEURS RAPPORTS AVEC LES CONDITIONS MALADIVES DE L'ORGANISME
vue d'une affection nerveuse très grave qui me força à suspendre immédiatement tout travail et à me retirer à la campagne. (Suivent différents détails sur des voyages et des déplacements entrepris sans profit bien marqué.) Je revins à Paris, et peu de temps après je me remis sérieusement au travail. Je le repris trop tôt, des symptômes de la nature la plus inquiétante ne tardèrent pas à se manifester. . . Je pressentais une rechute, je le disais, mais rien de visible à l'extérieur ne paraissait justifier ce pressentiment... On hésita à me croire, et je succombai.
» Le temps s'écoulait au milieu de continuelles anxiétés, lorsque le 20 mars 182fr, se déclara brusquement la rechute tantredoutée,'ou plutôt une affection nerveuse mille fois plus grave, et dont rien ne put arrêter le progrès. C'était la funeste névrose connue des médecins sous le nom ^exaltation de la sensibilité, liée dès son principe au sentiment d'une invincible terreur. Quoique commune à tous les organes des sens, cette nouvelle affection avait, comme la précédente, son siège principal dans l'organe de la vue. Elle ne pouvait, quelle que fût sa violence, amener la cécité dans l'expression rigoureuse du mot, mais elle rendait peu à peu mes yeux incapables de supporter la lumière, et, dans l'obscurité toujours plus profonde où elle me forçait de me tenir, elle faisait briller une foule d'images vivement colorées dont les émissions successives, réitérées à l'infini, me fatiguaient, m'obsédaient sans cesse. A ces premières apparences en succédèrent bientôt de plus formidables encore. Des phénomènes impétueux, lumineux, ardents, immenses, remplissant nuit et jour tout l'espace sous mille aspects divers, provoquèrent les crises les plus intenses et les plus déplorables. D'autres phénomènes, distingués des précédents, moins par leurs formes et leurs couleurs que par leur redoutable influence, vinrent périodiquement en accroître, en aggraver les effets. Aux sensations propres à la vue, s'unirent un entraînement rapide en haut, en bas, en tous sens; une odeur fétide, des sifflements aigus, des sons harmonieux ou discordants, des voix humaines chantant ou parlant, déclamant, et d'autres bruits non moins étranges. Le sommeil interrompait rarement ces détestables illusions sans qu'il se produisît au réveil des visions menaçantes, bizarres, incompréhensibles. Je citerai, comme une des plus fréquentes, la voûte spacieuse formée d'innombrables faces humaines, toutes également expressives, prenant je ne sais quel air inflexible et fixant sur moi des regards sinistres.
» On le comprendra sans peine, un tel ébranlement du système nerveux m'interdisait non-seulement toute application, tout travail de l'esprit, mais encore toute relation sérieuse au dehors... Les années se succédèrent, se multiplièrent, sans amener autre chose qu'une diminution
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presque insensible, s'opérant à travers d'inexprimables tourments, et ne me laissant dans ma solitude de distractions possibles pour faire diversion à tant de maux, que lelude et la description quotidienne de ces mêmes tourments ; journal unique, insensé peut-être, que j'ai dicté avec constance, en affrontant mille angoisses, dans la pensée qu'il donnerait un jour la juste intelligence des causes de mes affreuses tortures. » (Annales médico-psychologiques.)
Anesthcsic. — L'anestliésie de douleur, ce symptôme si important, nouveau en quelque sorte, et auquel M. Beau a proposé de donner le nom d'analgésie, joue en effet en pathologie un rôle qu'on ne soupçonnait pas autrefois, et dont l'importance grandit tous les jours. « Les spécialistes, dit M. le docteur Michéa, avaient bien écrit que certains aliénés endurent sans se plaindre le chaud, le froid, les coups, les blessures, les brûlures, qu'ils se mutilent sans éprouver aucun sentiment de douleur ; mais ils ne disaient rien de plus de ce phénomène qui passait à leurs yeux, pour exceptionnel. Ils n'en déduisaient surtout aucune conséquence applicable, soit à la médecine légale, soit à la pathogénie du délire. Cependant, l'anestliésie de la douleur, méconnue par Haller, Bichat, etc., n'avait point échappé à l'attention de certains observateurs des xvic et xvne siècles. »
« Quand on parcourt les relations des procès de sorcellerie, dit encore M. Michéa, on voit que les inquisiteurs attachaient une haute valeur à ; l'existence de Yanesthésie cutanée comme signe de possession démoniaque. Lorsqu'un individu était inculpé de prétendu crime, les experts, après lui avoir bandé les yeux, promenaient une loupe sur toutes les parties de son corps préalablement rasées, dans le but de découvrir la marque de Satan, stigmata diaboli. La plus légère tache à la peau était sondée à l'aiguille. Si la piqûre n'éveillait aucune sensation douloureuse, si elle ne provoquait aucun cri ni aucun mouvement, le pauvre malade était sorcier, et condamné à être brûlé vif. Si, au contraire, il sentait la piqûre, il était acquitté : Satan ne lui avait pas imprimé sa grille (P. Gray, Chirurgia, 1609, lib. VII, cap. 10). »
Malgré la fréquence de l'anesthésie générale, niaissurtout de l'anestliésie partielle chez les aliénés , ma propre expérience ne m'a pas révélé un aussi grand nombre de faits d'anesthésie qu'à M. Michéa. Je crois que cette différence peut provenir de la nature de l'agent expérimentateur. J'ai vu des aliénés insensibles au chatouillement provoqué en promenant les barbes d'une plume sur les bords de la conque de l'oreille, et sur la peau desquels on pouvait placer impunément des morceaux d'amadou en ignition, faire même l'expérience d'enfoncer profondément des aiguilles
SES RAPPORTS AVEC I.ES TROUBLES DU SYSTÈME NERVEUX. .Vil
dans les chairs ; j'ai vu, dis-je, ces aliénés ne pas résister à la douleur provoquée par l'étincelle électrique, et réagir vivement, jusque dans l'état de la plus profonde stupidité, contre les sensations pénibles qu'ils ressentaient. J'ai eu souvent recours à ce moyen pour taire manger des individus qui, dans leurs craintes exagérées du poison ou dans leur désir immodéré du suicide, voulaient se laisser mourir de faim. J'ai bien observé, il est vrai, quelques malades supportant avec la plus grande indifférence apparente cette expérimentation, mais encore faut-il faire la part de la force de la volonté, ou, pour parler avec plus de justesse, de l'entêtement irréductible de quelques-uns de ces aliénés, lorsque surtout ils sont dominés par un délire systématique. Enfin, pour n'être exposé à aucun sujet d'erreur dans des recherches de ce genre, il faut savoir qu'il est certaines parties du corps plus sensibles que d'autres. C'est surtout, comme le fait remarquer M. Michéa, à la peau des extrémités supérieures et inférieures que l'analyse est très appréciable. A la peau du tronc et du cou, elle ne l'est pas au même degré.
Il est une catégorie de malades chez lesquels le phénomène d'insensibilité de la peau s'observe bien plus fréquemment que chez d'autres, je veux parler des hystériques; et l'on comprend aujourd'hui que ce n'étaient pas toujours la jonglerie et l'imposture qui présidaient à ces expérimentations dans lesquelles les jeunes tilles de la Salpètrière et les somnambules des magnétiseurs étaient piquées ou brûlées sans qu'elles témoignassent aucune douleur.
Les recherches qui dans ces derniers temps ont été faites sur les phénomènes d'anesthésie chez les hystériques nous font entrevoir que la 1 physiologie et la pathologie du système nerveux sont dans une voie de progrès, et que beaucoup de faits encore inexpliqués aujourd'hui recevront une solution ultérieure. M. Macario, en 1 8^3, et M. Gendrin, en 18^6, ont déjà appelé l'attention sur des faits très curieux d'anesthésie chez les hystériques. Dans ces derniers temps, M. le docteur B iquet a ajouté de précieux documents à ce que l'on savait sous ce rapport, et il a eu l'avantage de rectifier quelques erreurs d'observation. Ce savant médecin ne pense pas que toutes les hystériques présentent de l'anesthésie dans ipaelque partie du corps. Sur frUO jeunes malades il n'en a observé (pie MO chez lesquelles des phénomènes anesthésiques aient été constatés.
Dans un certain nombre de cas , et ce sont les plus fréquents , l'aneshésie arrive après l'attaque d'hystérie , mais il n'est pas toujours nécessaire que l'accès se produise pour que l'insensibilité ait lieu. Ce phénomène est montré maintes fois après une vive émotion ; dans d'autres circontances, on l'a vu alterner avec l'hyperesthésie : aussi l'instantanéité de
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sa production distingue-t-elle l'anesthésie des hystériques et d'autres malades de l'anesthésie progressive que l'on observe dans l'alcoolisme et dans diverses intoxications.
L'enveloppe extérieure du corps est la partie où l'on découvre le plus fréquemment l'anesthésie, et sur 2^0 anesthésiques, M. Briquet a remarqué qu'il n'en était pas une seule chez laquelle la peau n'ait été frappée d'insensibilité à un degré quelconque (1). Parfois l'insensibilité est générale, mais cela est plus rare; le plus ordinairement elle occupe une moitié latérale du corps , la face , la tête , le tronc et les membres, et constitue, chez un certain nombre de malades, une sorte d'hémiplégie de la sensibilité. Quoique l'anesthésie des muscles ait été constatée depuis longtemps, elle n'a pas fixé au même degré l'attention des observateurs, mais ce n'est ! pas un symptôme nouveau (2).
« Chez les malades prises de cette espèce d'anesthésie, on peut , dit ! M. Briquet , enfoncer brusquement une épingle, et la faire pénétrer profondément dans les chairs, sans provoquer la moindre douleur et sans que la malade éprouve la plus légère sensation qui l'avertisse de ce qu'on lui fait. On peut également pincer fortement les chairs, les presser très durement contre les os , sans que les malades aient la conscience de ces actions. On peut même faire plus : imprimer à leurs membres , à une
(1) Il est de toute évidence que ce genre d'anesthésie existait chez les tremblcurs des Cévennes et chez les convulsionnairesde Saint-Médard, que l'histoire de ces temps représente comme étant complètement insensibles et comme ne percevant pas la douleur, quelque torture qu'on leur fit subir.
(2) C'est encore avec raison que M. Briquet appelle, à ce propos, l'attention des observateurs sur les faits historiques destinés à éclairer les faits pathologiques. Les filles d< Milet, qui, selon Plutarque, voulaient toutes se pendre, et qui restaient insensibles à 1;| douleur que cet acte devait produire, étaient évidemment des hystériques avec anesthésit deschairs. .. Comment expliquer autrement les faits qui se sont passés au cimetière Saint Médard et dans les conciliabules secrets où se sont réunis plus tard les convulsionnairei traqués par la police? Dans ces réunions de jeunes et aussi de vieilles fdles, éprouvan des convulsions, des extases, des visions, et surtout ressentant un besoin de toi tures, le unes se faisant littéralement crucifier, on les plaçait sur une croix à laquelle elles étaien attachées par de très gros clous qui leur traversaient les pieds et les mains, sans qu'elle parussent éprouver la moindre douleur. Les autres, presque nues, se faisaient fouler au pieds d'hommes vigoureux, ou recevaient des coups d'une grosse bûche ou d'un gro chenet, administrés sur la tète, la poitrine, sur l'épigastre et sur le ventre par de hommes jeunes et vigoureux. Ces opérations s'appelaient des secours, parce qu'elle étaient destinées à apaiser les malaises dus à des gastralgies, à des tympanites hystéri ques dont ces femmes étaient affectées... D'autres enfin se faisaient tordre les seii couverts d'un simple linge, soit avec les mains, soit avec des tenailles, et ne parais saient pas souffrir plus que les précédentes. » (Briquet, loc. cil.). — Parmi les ouvrSgi spéciaux, on peut consulter llecquet, Traité du surnaturalisme et des convulsions.