INTERPRÉTATION DE CERTAINS PHÉNOMÈNES D'INSENSIBILITÉ
arrive, veulent quitter leur lit pour rentrer dans les habitudes de leur existence automatique. On à vu pareillement des femmes en délire, ou dans un état voisin de la démence, accoucher sans manifestation de sensibilité. J'ai vu, chez certains déments, des plaies trèsgraves, des opérations on ne peut plus douloureuses, ne provoquer que de faibles gémissements, tant l'anesthésie était grande. Il est vrai que cette insensibilité même est parfois un acheminement à la guérison, car les plaies se cicatrisent avec une rapidité prodigieuse.
Est-ce à dire pour cela que cette immunité plus ou moins générale contre les sensations douloureuses soit une circonstance favorable à la prolongation de l'existence? Loin de là : les malades qui nous occupent sont soumis à des causes de destruction d'autant plus actives, que leur intelligence est plus obtuse et leur sensibilité moins développée. « Ils ignorent, comme dit Esquirol, quelle est la cause de leur douleur, ils ne distinguent pas si cette cause est en eux ou hors d'eux. Ils ont, en un mot, si peu du sentiment du moi, qu'ils ne savent pas si la partie affectée leur appartient ; aussi en est-il plusieurs qui se mutilent. Lorsqu'ils sont malades, ils ne se plaignent point, ils restent couchés, roulés sur euxmêmes, sans témoigner la moindre souffrance, sans qu'on puisse deviner le siège du mal... Ils succombent sans qu'on ait pu les secourir. »
Pour compléter ces considérations, je vais appeler l'attention sur un phénomène d'anesthésie ou d'insensibilité à la douleur qui est loin d'être sans importance, au point de vue du diagnostic et du pronostic. Quelques aliénés se plaignent de ne plus ressentir la souffrance, une situation pareille est pour quelques-uns le sujet de plaintes amères. Cette proposition, qui semble impliquer une contradiction, caractérise néanmoins un état anesthesique des plus pénibles et qui se présente dans les circonstances qui suivent. Après avoir souffert considérablement dans la période initiale de leur maladie, certains aliénés, les hypochondriaques surtout, en arrivent à gémir sur un état bizarre, incompréhensible pour eux, et qui les fait presque douter de la réalité de leur existence. Dans leur impatience, ils se rongent les ongles, s'enfoncent des épingles dans les chairs, et le sentiment d'absence de douleur leur cause une impression pénible qui ne se traduit tout d'abord que clans la sphère intellectuelle et morale. Ils se rappellent qu'ils ont eu telle ou telle névralgie qui a disparu après la confirmation de leur état pathologique nouveau, et c'est avec un profond sentiment instinctif de leur situation qu'ils disent : « Je voudrais pou- \tdir souffrir encore.. . il me semble que si je ressentais telle ou telle douleur passée, je serais guéri. » C'est dans les termes les plus amers qu'ils se plaignent d'une position où ils n'éprouvent aucune joie au point de vue
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moral, aucune douleur au point de vue physique. Je n'ai jamais manqué de faire attention à ces phénomènes d'anesthésie, et j'ai pu prédire plus d'une fois la guérison, en observant chez des malades aliénés le retour de certaines névralgies, voire même de certains états de souffrance générale qui faisaient autrefois partie de leur tempérament.
Après nous être occupé des phénomènes de la sensibilité générale, nous allons étudier les sensations intérieures et extérieures, qui nous aideront à expliquer la formation des illusions et des hallucinations chez les aliénés.
§ VU. — Des sensations internes chez les aliénés. Interprétations erronées de sensations douloureuses internes. Transition aux illusions et aux hallucinations.
Les sensations intérieures chez l'homme bien portant consistent surtout, dit Chomel, en des besoins qui se rattachent à l'exercice régulier des fonctions; chez l'homme malade, ces besoins sont troublés avec les fonctions dont ils dépendent; il se manifeste, en outre, d'autres sensations quj appartiennent exclusivement à la maladie et qui appellent toute la sollicitude du médecin: telles sont les diverses espèces de douleurs. J'ai parlé des troubles généraux de la sensibilité chez les aliénés, et de ce qu'il faut entendre par hyperesthésie, anesthésie ; je vais appeler l'attention sur un autre ordre de modifications dans le jeu des organes sensitifs internes, qui deviennent primitivement ou sympathiquement douloureux, sans qu'il soit toujours possible d'en expliquer la raison. Néanmoins ces sensations internes devenant chez les aliénés le point de départ d'une foule d'idées délirantes et d'actes de même nature, il est important de les connaître, si l'on veut se faire une idée de la pathogénie des maladies mentales.
« 11 est notoire, dit Cabanis, que dans certaines dispositions des organes internes, et notamment des viscères du bas-ventre, on est plus ou moins capable de sentir ou de penser. Les maladies qui s'y forment, changent, troublent ou quelquefois intervertissent entièrement l'ordre habituel des sentiments et des idées. Des appétits extraordinaires et bizarres se développent, des images inconnues assiègent l'esprit, des affections nouvelles s'emparent de notre volonté ; et , ce qu'il y a peut-être de plus remarquable, c'est que souvent alors l'esprit peut acquérir plus d'élévation, d'énergie, d'éclat, et l'âme se nourrir d'affections plus touchantes ou mieux dirigées. Ainsi donc, les idées riantes ou sombres, les sentiments doux ou funestes, tiennent alors directement « la manière dont certains viscères abdominaux reçoivent les impressions... Puisque l'état des viscères,