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ETAT INTERMÉDIAIRE ENTRE LE RÊVE ET LE SOMMEIL

momentanément les fonctions du sens de l'ouïe, ainsi qu'il arriva à Archimède qui, fortement préoccupé de la solution d'un problème, resta sourd au bruit de Syracuse prise d'assaut, et mourut sous le coup d'un Soldat romain. Au contraire, l'individu distrait fait les méprises les plus ridicules. Tel autre, sous l'influence de sa passion, ou entraîné par le feu de la discussion, prétend avoir entendu des paroles qui n'ont pas été prononcées; ou bien il croit que les interprétations qui lui sont faites ont un ton sardonique et injurieux pendant qu'il n'en est rien.

Admettez un degré de plus dans l'intensité des pbénomènes ; supposez seulement que l'intelligence est complice de ces perceptions et impressions diverses, qu'elle y croit comme à des réalités, et nous sommes dans le domaine des illusions et des hallucinations chez les aliénés. Quelques exemples appartenant à la physiologie et à la pathologie du système nerveux vont nous aider à établir la transition entre les faits du domaine de la pathologie générale et ceux de la pathologie mentale.

Le convalescent qui se réveille après un sommeil pénible, interprète souvent de la manière la plus bizarre les bruits qu'il entend. Ce n'est pas seulement dans l'état de somnambulisme qu'il se passe des faits étranges, mais il est arrivé parfois aussi que dans l'état intermédiaire entre la veille, le sommeil et le réveil, les individus ont été les jouets des illusions les plus dangereuses, et qui, dans quelques circonstances, ont provoqué le suicide et l'homicide. Les organes des sens chez celui qui souffre de la migraine ou de toute autre névrose acquièrent un grand degré d'exaltation maladive, Certaines odeurs deviennent alors insupportables. On a vu, dans cet état, des malades confondre le bruit occasionné par le déplacement d'un meuble avec le roulement du tonnerre. Les femmes hystériques ou nerveuses ont, dans ces mêmes circonstances, des crises pour le moindre mouvement qui réveille leur irritabilité. La sensibilité des nerfs auditifs peut être mise en jeu et douloureusement affectée par mille et mille influences différentes. L'éducation musicale exquise de l'artiste ne le rend- elle pas plus impressionnable aux tons faux que J'amateur ignorant? J'ai déjà fait ressortir, dans l'étiologie des maladies mentales, a quel point la recherche incessante du bien-être, l'horreur de la souffrance, l'abus des plaisirs, disposaient le système nerveux aux conceptions délirantes et aux névropathies bizarres et douloureuses.

Il existe maintenant une source féconde d'illusions dans l'usage excessif que l'ont les peuples orientai! v de l'opium et d'autres narcotiques. Si les sensations étranges (pie les fumeurs d'opium et les mangeurs de hachisch cherchent a se procurer sont transitoires et disparaissent avec la cause productrice, il est néanmoins certain que le système nerveux acquiert,

ILLUSIONS LT HALLUCINATIONS DES ALCUOLlSliS. 339

sous t'inlluence de ces intoxications, une aptitude singulière à délirer et à percevoir des illusions, même en dehors de l'ingestion des substances ébriantes. Aussi les illusions et les hallucinations des individus abrutis par des habitudes aussi pernicieuses ne peuvent-elles plus se distinguer des phénomènes de même nature que l'on observe chez les aliénés, et les folies furieuses dont ils sont atteints évoquent les mêmes illusions étranges et les mêmes apparitions terrifiantes.

J'en dirai autant des individus soumis à l'intoxication alcoolique. Dans le principe de cette détestable passion, il n'est pas rare de voir se produire des lueurs comme phosphorescentes qui présentent les formes les plus fantastiques. Mais sous l'influence de l'babitude et du retour périodique des mêmes phénomènes, la situation se complique. Alors on voit surgir, cbez les malades de cette triste catégorie, des hallucinations d'un ordre spécial. Leur sommeil fugace est interrompu par des rêves effrayants; ils voient des objets hideux, des figures menaçantes, des animaux immondes de toutes sortes dont ils cherchent à se garantir en étendant les bras, en se cachant le visage. Il peut arriver aussi que, préoccupés exclusivement du danger qu'ils supposent les menacer, ils se précipitent sur leurs parents et leurs amis, et les immolent à leur aveugle terreur. Dans la période où les alcoolisés éprouvent des formications dans les jambes, il peut encore survenir qu'ils se laissent illusionner à la façon des hypocbondriaques. Un aliéné, victime de ses excès alcooliques et atteint de formication dans ses extrémités inférieures, suivait ordinairement avec une sorte de niaise inquiétude les mouvements d'un chat qui, en grimpant le long de ses jambes, lui enfonçait ses griffes dans les chairs. Dans le pa* roxysme de la douleur, l'illusion devenait complète, et le malade se serrait violemment le scrotum, croyant s'être emparé de l'animal.

Les illusions et les hallucinations chez les alcoolisés se produisent pour ainsi dire spontanément, automatiquement, et sans que l'imagination intervienne dans la production du phénomène. Je désire fixer l'attention sur ce point, afin de faire ressortir encore une fois la pensée qui m'a guidé dans ma classification des maladies mentales. Ce n'est pas seulement, en effet, la folie prise dans son acception la plus générale qui est en rapport avec la cause génératrice, mais dans la folie même il est tel ou tel symptôme qui se reproduit invariablement, nécessairement, chez tous les individus soumis à une même cause, à un même ordre de lésions. Nous avons vu ce qui se passait chez les hypochondriaques à propos de leurs illusions internes ; nous voyons ce qui arrive chez les individus soumis à l'action des tubstances intoxicantes.

Enfin, pour compléter ce que j'ai à dire sur la production de certaines

'àliO ILLUSIONS PROPRES AUX HYPOCHONDIUAQUES.

illusions en dehors de la folie proprement dite, je citerai les phénomènes que l'on observe chez les individus fortement impressionnables et chez ceux aussi qui, doués d'une imagination puissante, évoquent leurs douleurs passées et s'identifient dans les souffrances dont ils sont les témoins. Les faits que je vais relater peuvent se rapprocher de ce que j'ai dit, au § VI, de Ylujperesthésie et de Yancsthésie chez les aliénés, ainsi que des conditions pathologiques dans lesquelles on observe ces phénomènes.

Ce n'est pas seulement l'amputé qui croit ressentir de la douleur à l'extrémité d'un membre qui n'est plus, mais c'est tel individu au système nerveux fortement excitable qui, ayant été soumis à une opération douloureuse, éprouve quelquefois la sensation de la douleur ancienne. Tel autre, placé en dehors de ces circonstances, puisqu'il n'a été que simple spectateur d'une opération ou l'auditeur d'un récit émouvant, s'identifie tellement avec le spectacle qui l'émeut, avec la narration qui le touche, qu'il souffre des souffrances des autres, et prend une part presque réelle au récit des choses qui remuent profondément son sens émotif.

J'ai connu un hypochondriaque qui a tristement fini son existence par le suicide, et dont l'impressionnabilité nerveuse était si grande, qu'il lui suffisait d'entendre le récit d'une maladie ou le détail d'un état de souffrance pour qu'il se mît immédiatement au lit, qu'il fit appeler son médecin et accusât l'affection dont il avait entendu parler, ou la douleur que l'on avait décrite en sa présence.

Dans ses Leçons cliniques, M. le docteur Falret emprunte à Balzac un fait qui dénote les conséquences d'un de ces singuliers états d'impressionnabilité du système nerveux chez un jeune homme d'une imagination ardente : « Sens-tu comme moi, demanda un jour Louis Lambert à Balzac, son condisciple, sens-tu comme moi s'accomplir en toi, malgré toi, de fantastiques souffrances? Par exemple, si je pense à l'effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout à coup une douleur aiguë, comme si je m'étais réellement coupé ; il n'y a de moins que le sang. » Louis Lambert ajoute : « En lisant le récit de la bataille d'Austerlitz, j'en ai vu tous les incidents; les volées tic coups de canon, et les cris des combattants retentissaient à mes oreilles, m'agitaient les entrailles ; je sentais la poudre, j'entendais le bruit des chevaux et la voix des hommes; j'admirais la plaine où se heurtaient les nations armées, comme si j'eusse été sur la hauteur du Santon. »

illusions chca les aliénés. — Les illusions si fréquentes chez les aliénés, ainsi que le constate Esquirol, trompent ces malades sur les qualités, les rapports et les causes des impressions actuellement reçues, et leur

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