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OBSERVATION D'UN HALLUCINÉ RACONTÉE PAR LUI-MÊME

sions qui dominent la raison des aliénés ; niais ces malades se trompent sur la nature et sur la cause de leurs sensations actuelles. » Toutefois l'objet, le substradtm de leurs erreurs, ne sont pas choses imaginaires. Il y a chez eux impression interne, altération des extrémités nerveuses, selon la pensée d'Esquirol; ou bien, leur délire ne se joué pas exclusivement dans le monde des souvenirs, il est suscité par un objet bien réel, bien palpable, qui frappe les sens du malade, et qui est pour lui la cause de ses perceptions délirantes.

Mais ici, encore une fois, je le demande, la distinction est-elle tou jours facile à établir ? Jusqu'à quel point peut-on prétendre que dans l'illusion, la sensibilité des nerfs soit toujours altérée, et que dans l'hallucination l'intervention des sens doive être rejetée? Croit-on que la possibilité de scinder le phénomène de l'hallucination du phénomène de l'illusion, et de reléguer le premier dans le domaine de l'intelligence, et le second dans la sphère non moins exclusive de la lésion des sensations, soit une chose également facile? Désireux, à propos de cette importante question patliogénique, de ne laisser planer aucun doute (1) dans l'esprit des médecins non aliénistes, je vais citer une observation qui nous apprendra comment, dans la presque généralité des cas, s'engendrent l'illusion et l'hallucination. L'intérêt qui s'attache à cette observation est d'autant plus grand, que le malade qui en est le sujet m'en a fourni les principaux éléments en décrivant lui-même l'enchaînement de tous les phénomènes pathologiques qui ont déterminé chez lui une folie des plus complètes, et qui a été heureusement suivie d'une guérison radicale.

Observation. — Un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, d'un tempérament robuste, d'une constitution sanguine très fortement prononcée, et qui tenait une place honorable dans l'enseignement universitaire, fut confié à mes soins, en 1852, et je constatai, lors de son entrée à l'asile dont j'étais le médecin, les phénomènes suivants. Le malade est fortement agité, ses yeux ont une expression farouche; il crie, il vocifère, il accable de reproches sa mère et son frère qui l'ont accompagné. Ses gestes sont impérieux et menaçants, ses vêtements en désordre, et je nie hâtai de mettre fin à cette triste scène en faisant conduire cet exalté dans le quartier qui lui est destiné. Il ne fait aucune difficulté pour suivre l'in-

(I) En effet, la pathogénie du délire est en jeu dans l'étude de la formation de l'étal hallucinatoire. S'il est vrai de dire que l'état intellectuel antérieur du malade, la nature de ses idées, la direction particulière de son esprit, alimentent ses hallucinations et les caractérisent, il n'en est pas moins certain que l'état pathologique spécial du système nerveux peut à son tour déterminer des phénomènes hallucinatoires, des illusions des sens qui, imprimant une nouvelle activité au délire, lui donnent un cachet particulier.

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ftrtnier, et, s»1 retournant, il adresse Ùtie dernière imprécation à ceux qui l'ont amené dans un séjour qu'il reconnaît bien pour être un asile d'aliénés. *

Les causes qui ont déterminé un état aussi déplorable me sont expliquées, et je vais les résumer, parce qu'elles nous aideront à comprendre l'évolution initiale des phénomènes pathologiques , leur succession et leur enchaînement, non-seulement chez ce malade, mais chez la plupart des aliénés. Elles nous feront saisir, par le côté de l'observation directe des faits, les relations qui existent entre la nature d'une maladie mentale et ses causes génératrices. Enfin, il nous sera facile, ces préliminaires établis, de décider dans quel genre ou dans quelle variété de folie doit être classée l'affection du malade qui nous occupe.

Dès l'âge le plus tendre, X... se fit remarquer par son amour du travail, ses aptitudes intellectuelles et par ses tendances mélancoliques. Plus tard, on observa chez lui cette exubérance de sensibilité et ce caractère inquiet, mobile et aventureux des natures lrypochondriaques. Ses parents étaient pauvres, et ne pouvaient favoriser, aussi complètement qu'ils l'auraient voulu, les goûts qui l'entrainaient vers une profession libérale. De là ces tiraillements douloureux de l'esprit et toutes les conséquences funestes que j'ai signalées à propos de la cause désignée sous le nom {['excès de travaux intellectuels, ou plutôt de mauvaise direction donnée à notre but d'activité. Cependant X. . . parvint à surmonter les difficultés de la position, et il triompha du jour où il put acquérir le diplôme qui lui donna entrée, en qualité de répétiteur, dans un de nos grands établissements universitaires.

Dans sa nouvelle position, X... se montra avec les qualités et les défauts de sa nature hypoehondriaque. Cœur excellent, dévoué, sympathique, confiant à l'excès, mais ne mesurant pas toujours les sentiments des autres à la faiblesse et à la versatilité de la nature humaine, il devait éprouver bien des déceptions. Les hommes du tempérament de notre malade sont éminemment anxieux, impressionnables, susceptibles, prêts à interpréter chez les autres, dans un sens défavorable, très souvent injuste, les idées, les actes, les sentiments qu'ils ne supposent pas être à l'unisson de leur propre manière de voir, d'agir et de sentir. Au reste, personne n'avait jamais incriminé chez X... la tournure particulière de son esprit alternativement gai et triste, très souvent irrégulier et fantasque. On savait lui rendre justice, on admirait son ardeur pour la science, on respectait ses convictions religieuses et une austérité de mœurs qui l'avait fait surnommer le puritain.

Sur ces entrefaites, arriva la révolution de février, et X... embrassa

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avec une certaine ardeur les idées républicaines. Dans une altercation qu'il eut avec un de ses collègues, dans une réunion politique, il l'ut traité de jésuite et reçut un soufflet. Nous allons voir maintenant comment une insulte aussi grave devint le point de départ d'une foule de phénomènes nerveux insolites qui vont se commander et s'engendrer successivement.

L'affront est sanglant, il a eu des centaines de témoins. Que fera X...? Cédera- t-il au préjugé qui exige une réparation d'un outrage publiquement reçu, et provoquera-t-il son adversaire en duel? Se contentera-t-il de simples excuses? Pardonnera-t-il, ainsi que le lui prescrivent ses sentiments religieux fortement prononcés? Mais qu'on se rappelle ce que nous avons dit, dans l'étiologie, des conséquences funestes amenées par le doute, l'incertitude, l'anxiété d'esprit chez certaines natures impressionnables, chez les hypochondriaquos surtout (1), et l'on se fera facile- i ment une idée des souffrances de l'homme dont nous avons décrit le tempérament et les tendances intellectuelles et morales. En vain, le proviseur est-il intervenu pour arranger les choses; le coup est porté et les troubles de la sensibilité nerveuse que l'on remarque chez X... rentrent dans le domaine de nos études. Us vont engendrer des phénomènes complexes, et, parmi ces derniers, nous allons voir surgir les illusions d'abord, puis ensuite les hallucinations avec les caractères qui les constituent dans leur génération primitive, dans leur marche, leur enchaînement réciproque et leur développement, et enfin, dans les conséquences qui en résultent pour les actes de l'aliéné. Continuons : ce sujet intéresse l'étiologie et la pathogénie des affections nerveuses, et il nous amène à comprendre l'influence réciproque des troubles sensoriaux et des idées prédominantes, soit dans l'état de passion, soit dans l'état de délire.

A dater de l'événement que j'ai relaté, l'idée de X... est invinciblement concentrée sur un point douloureux, pénible. Son honneur a été outragé, la réparation a-t-elle été suffisante? C'est là une question qui lui devient de plus en plus difficile à décider. Cependant, au milieu de ces perplexités, les nuits sont sans sommeil, le sang se porte à la tète ; le malade (car nous pouvons déjà l'appeler ainsi) éprouve des bouffées de chaleur, des suffocations, des migraines affreuses, des étouffements ; il pleure involontairement, il rit sans motifs, et pendant quelque temps les souffrances physiques semblent absorber ses anxiétés morales. Sa nature éminemment hypochondriaque reprend ses droits; il exagère ses impressions internes, porte des pronostics funestes, consulte divers méde-

(1) Éliologie : doute, perplexité, indécision de l'esprit ; influence de ces causes sur les farulti's, p. 216, 247.

DÉVELOPPEMENT DES PHÉNOMÈNES. — INTERPRÉTATIONS MALADIVES. 3ftf>

oins et se soumet à leurs traitements. Les saignées et les purgatifs le soulagent médiocrement; il s'imagine qu'il mange trop et fait des diètes exagérées; tantôt il mange d'une manière démesurée et a des tendances à faire des excès de boisson, chose qui ne lui était jamais arrivée. Une pareille hygiène ne pouvait que précipiter la terminaison de la maladie nerveuse en voie d'évolution. Les organes des sens ne tardent pas à acquérir chez lui une sensibilité anormale; la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le tact, ne lui apportent plus que des impressions douloureuses.

Au point de vue intellectuel, il n'y a pas encore d'illusions chez le malade, mais il subit néanmoins l'influence d'un état d'hyperestliésie générale, et son intelligence adopte avec une facilité très grande un système d' interprétations maladives qui vont bientôt engendrer des illusions réelles et des hallucinations complètes. Je regarde même, dans la généralité des cas, les interprétations maladives comme la période d'incubation, sinon comme le premier degré des illusions et des hallucinations (1). Ces derniers phénomènes peuvent manquer lorsque le mal est enrayé dans son cours ; néanmoins les interprétations maladives existent toujours. Mais revenons à notre malade. On rit, on chuchote, en le voyant venir. Le mot lâche, qui a été prononcé par un élève, doit s'appliquer à lui. Il est le point de mire de toutes les réflexions et interprétations malveillantes qui peuvent être émises; il ne lit sur les visages que l'ironie, la moquerie, ou bien une espèce de pitié plus cruelle encore que la malveillance prononcée et que l'injure publique hautement avouée et en face. C'est sur ces entrefaites que'X... fut renvoyé en congé dans sa famille; mais ce déplacement ne soulage pas sa position, et à peine eut-il passé deux mois au milieu des siens, que le besoin de revenir à Paris se fit sentir avec une intensité en rapport avec les sensations pénibles qu'éprouvait ce malade. Je ne puis mieux faire, pour en donner une idée, que de citer ses propres paroles :

« A peine embarqué pour Paris, mon esprit et mon intelligence se » trouvèrent impressionnés par divers objets qui jetèrent le trouble dans » mon âme. Au moment de monter en voiture, toutes les places étaient » au complet ; alors il me vint à l'esprit que c'était une mauvaise farce » qu'on avait voulu me jouer. Quand la voiture fut partie, je songeai que » des jeunes gens avec lesquels j'avais refusé de me battre en duel » avaient averti clandestinement le conducteur de la diligence, afin qu'il » fît en sorte que mon voyage fût retardé. Cela me suffit pour nourrir » dans mon esprit une foule de bizarreries. Obligé de séjourner à Verdun,

(t) On peut se former une idée complète de cet état d'incubation en lisant la vie de J.-J. Rousseau et d'autres célèbres hypochondriaques.

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