DES DIFFÉRENCES ENTRE L'HALLUCINATION ET LE RÊVE
l'apparition. C'est ainsi qu'un ascétique plein d'imagination ne verra pas seulement le Fils de Dieu, il verra en même temps un nuage, une croix, des anges et toutes les choses qui forment le cortège d'une telle apparition chez un homme qui connaît la religion chrétienne. » (Falret, ouvr. cité, p. 157.) J'ai connu des aliénés guéris qui, à propos d'hallucinations de ce genre faisant tableau, m'ont donné des relations à peine croyables, s'il ne leur en était pas resté un souvenir si puissant, qu'ils étaient capables de décrire dans les moindres détails les scènes dont ils avaient été les témoins. Mais il est une chose remarquable, c'est que les personnages de ces scènes grandioses sont ordinairement muets, et il arrive bien rarement que l'hallucination de l'ouïe ait lieu en même temps que l'hallucination de la vue. Des souvenirs aussi vivants suffisent pour distinguer l'hallucination du rêve, dont les impressions s'effacent vite, et dont il nous est le plus souvent impossible de reproduire les détails, bien que, cependant, le sommeil ne soit pas une fonction passive, et que pour le produire, l'organe cérébral, comme dit Cabanis, entre dans une véritable action (1).
(I) On s'est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, des analogies du rêve et de la folie. J'aurai occasion d'en dire quelque chose à propos du sommeil chez les aliénés. Je dois faire observer, néanmoins, que ce système des analogies n'est passans danger pour la véritable intelligence des faits pathologiques. Il tend, en outre, à obscurcir les notions que nous devons déduire de la différence des phénomènes dans tel état physiologique ou dans tel autre. On sait que le sommeil, comme dit Cabanis, est par lui-même un état de repos où les organes des sens ne reçoivent plus d'impressions, où le système sensitif tout entier semble vouloir se dérober à celles qui ne sont pas indispensables pour le maintien de la vie, où la pensée enfin est le plus souvent suspendue. Mais cependant on ne peut admettre, en raison même de l'activité du cerveau, que le sommeil soit une fonction tout à fait passive. On sait avec quelle vivacité le rêve reproduit les impressions de la veille chez les hommes fortement préoccupés d'une œuvre d'imagination, chez ceux encore qui sont sous le poids d'une émotion douloureuse. Tous les auteurs ont cité le rêve célèbre de Tartini qui entendit parfaitement le diable reproduire sur son violon la sonate dont la composition l'avait tant préoccupé dans son état de veille, et qu'il n'avait pu achever. Les exemples de ce genre sont nombreux. Néanmoins, entre l'état de rêve et l'hallucination, il y a de notables différences.
>< Le rêve, dit M. le docteur Falret, est un état dans lequel le monde intérieur prévaut sur le monde extérieur; celui-ci est comme s'il n'existait pas. L'esprit reste en présence de ses manifestations anciennes sans éprouver le besoin de les rapporter à la source première d'où elles émanent ; aussi ne reconnaît-il ni le temps, ni les lieux, tant il est absorbé dans la contemplation des images qu'il reproduit. Dans l'hallucination, au contraire, l'esprit, au lieu de se replier sur lui-même, se retourne en quelque sorte vers le monde extérieur, et ce retour est un des aliments les plus essentiels de l'hallucination. 11 est une autre différence plus saillante encore qui distingue l'aliéné de l'homme qui rêverait tout éveillé; c'est que, le plus souvent, les hallucinations îles aliénés se bornent 1 a un sens, à un objet ou à une série identique d'objets. Dans les rêves, au contraire, la