THÉORIES HUMORALES.*- INFLUENCE DE LA BILE. S
rite est que le cerveau est l'origine de cette affection comme de toutes les autres très grandes maladies : de quelle façon et par quelle cause? Je vais l'expliquer clairement. Le cerveau est double chez l'homme comme chez les autres animaux; le milieu en est cloisonné par une membrane mince. Aussi la souffrance ne se fait-elle jamais sentir dans le même point de la tête, mais elle est tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et quelquefois aussi partout (1). »
Après cet exposé si clair du rôle de l'organe dans la manifestation des actes délirants, vient l'explication , et celle-ci malheureusement ne repose sur autre chose cpie sur celte théorie humorale remise en honneur par les médecins du xvir' et du xviu0 siècle, et en dehors de laquelle ceux-ci, bien plus exagérés peut-être sous ce rapport que ne l'ont été les anciens, ne pouvaient comprendre ni la mélancolie, ni le traitement de cette affection.
Tous ces phénomènes extraordinaires, encore une fois, ont donc bien leur siège dans le cerveau, et quand nous les éprouvons, c'est que le cerveau n'est pas sain. Et quelles sont les conditions dans lesquelles se trouve le cerveau quand ses fonctions ne peuvent plus s'exercer d'une façon normale? « C'est quand il est trop chaud ou trop froid , ou trop Inimitié ou trop sec, ou quand il a éprouvé quelque autre lésion à laquelle il n'est pas habitué..., l'altération du cerveau se fait par la pituite ou par (a bile. Voici les signes distinctifs : les fous par l'effet de la pituite sont paisibles et ne crient ni ne s'agitent ; les fous par l'effet de la bile sont criards, malfaisants, toujours en mouvement, toujours occupés à faire quelque mal , etc., etc. (2). »
Il est inutile, je pense, de multiplier les citations de ce genre ; car, à l'exception de Sorauus et de ceux qui croyaient avec lui que toutes les maladies tiennent à un défaut ou à un excès de forces, et que les indications se bornent à relever ou à diminuer les propriétés vitales, nous voyons les
(1) Hippocrate, ibid. — Il est juste de dire qu'un disciple de Pythagoïe, l'IiilolaflU, dans son ouvrage ns'pi guoîw;, plaçait déjà le siège de l'intelligence dans le cerveau cl celui des sentiments dans le cœur. Quant aux opinions sur le rôle important attribué à la bile, elles avaient cours avant Hippocrate, et l'école de Pythagore comptait parmi les propagateurs de cette opinion un certain Anaxagoras de Clazomène. L'étymologie seule de la mélancolie, piXfltivft nous indique assez, quoique de nos jours nous n'acceptions plus l'explication de la maladie par cette cause, à quel point cependant l'ancienne théorie domine encore dans la désignation des mots.
(2) Hippocrate, ouvr. cil. — On peut, pour plus de détails, consulter le traité de cet auteur, Sur la nature de l'homme, où il s'étend longuement sur la distinction qu'il faut établir entre les quatre humeurs principales de l'homme, le sang, la pituite, lu bile jaune et la bile noire.
h ALIENATION DANS L' ANTIQUITÉ ABÉTÉE. — SORANUS.
principaux médecins de l'antiquité rester iidèles aux conséquences des doctrines humorales. Ils nous étonnent souvent par l'exposition méthodique des laits d'observation, et puis ensuite ils sont invinciblement entrames à chercher la solution des phénomènes les moins faciles à interpréter dans cette fausse théorie de la bile qui produit des accidents de nature différente selon qu'elle est appelée aux parties supérieures ou inférieures.
Un des plus illustres médecins de l'antiquité, Àrétée de Cappadoce, est pareillement entraîné à ces explications puériles ; mais quand on pénètre plus intimement dans la pensée de ces profonds observateurs, on est justement surpris d'y trouver, au point de vue de l'appréciation des causes, les idées qui dominent aujourd'hui même la pathogénie des troubles de l'esprit, idées auxquelles nous nous rattachons de toutes nos forces. « Quelques malades qui semblaient guéris, dit Arétée, sont retombés dans leur état morbide par une erreur de régime, un accès de colère provoqué par quoi que ce fût, ou toute autre action vive. Les hommes les plus sujets à la manie sont les gens les plus naturellement irritables, violents, adonnés à la joie, d'un esprit facile à la plaisanterie et aux choses puériles, ou ceux que leur position applique beaucoup aux affaires. La mélancolie atteint, au contraire, le plus souvent les hommes qui paraissent pesants, tristes, qui apprennent difficilement et mettent promptement en oubli ce qu'ils ont appris.... C'est à l'âge où il y a le plus de sang et de chaleur que l'homme est le plus exposé à la manie, au moment de la puberté, dans la jeunesse et la virilité. Les excès de table, l'ivresse, l'abus des plaisirs vénériens, ou les désirs trop longtemps prolongés qu'ils peuvent exciter, sont des causes fréquentes de cette maladie. Il en est de même de toute suppression d'une fonction habituelle, telle que sueur ou hémorrhagie périodique, de celle des règles chez les femmes, ou de la difficulté qu'elles peuvent avoir à s'établir chez les jeunes fdles auxquelles il ne manque plus (pie cette condition de nubilité (1). »
Cette énumération si lucide et si vraie des causes n'est pas exposée avec moins de vérité par Cajlius Aurelianus, le traducteur de Soranus. Après avoir discuté les opinions des différents auteurs qui l'ont précédé, touchant la manie , Soranus dit : «que cette affection , fréquente chez les jeunes gens et au milieu de la vie, est rare dans la vieillesse, et surtout dans l'enfance; que si son invasion est tantôt subite, tantôt lente, défi) Recherches historiques sur la folie, par M. le docteur Llyssc Trélat. Paris, lb3'J, p. 12.
INTERPRÉTATION DES CAUSES. — IDÉES Sl'R I.'ll ÉRÉDI I É. 5
terminé^ par des causes ignorées ou connues, parmi lesquelles se font souvent remarquer les excès de table, l'ivresse répétée, les veilles prolongées, l'amour, la colère, les chagrins, la crainte, la superstition , les blessures à la tête, l'action immodérée des sens et de l'intelligence dans un intérêt de gloire ou de fortune, le long usage de substances médicamenteuses, principalement de celles qui excitent les organes générateurs, la suppression brusque des hémorrhoïdes, des ulcères variqueux et de l'écoulement périodique chez la femme. »
Telles sont bien les principales causes de l'aliénation mentale que les modernes ont cru devoir diviser en causes physiques et en causes morales. On se tromperait toutefois, si l'on pensait que c'est dans cette énumération très succincte que se restreignent les connaissances étiologiques des anciens sur les causes des maladies mentales. Ils ne séparaient pas, on le sait, l'étude de l'aliénation mentale de celle des autres maladies, ils n'en faisaient pas une branche distincte, une spécialité, et la manière large et philosophique dont ils interprétaient l'action des causes dans les maladies en général, nous fait assez entrevoir que leur tact médical ne se trouvait pas en défaut quand il s'agissait de rattacher la grande variété des délires à leurs véritables causes, et d'en déduire les principes d'une saine médication. Ceci nous est assez prouvé par le soin extrême avec lequel ils étudiaient l'influence du régime et celle des variations atmosphériques, par la scrupuleuse attention qu'ils prêtaient, non-seulement à tous les changements qui se passent dans l'organisme lorsque l'individu a conscience de lui, mais à ces autres modifications bien plus difficiles à apprécier quand il s'agit du sommeil et des rêves, ainsi que des indications qu'il est possible d'en déduire. Enfin, la preuve affirmative par excellence se démontre encore par les admirables préceptes d'hygiène physique el morale que l'on trouve dans la collection de leurs œuvres.
Quant à la cause principale qui doit jouer un si grand rôle dans nos éludes ultérieures, l'hérédité, on ne s'étonnera pas si les anciens n'en ont pas tiré tout le parti possible, puisque aujourd'hui même cette immense question n'en est, pour ainsi dire, qu'à la première phase de son évolution. Il serait néanmoins souverainement injuste de soutenir que les anciens ne tenaient aucun compte de l'hérédité dans l'étude écologique des maladies. Hippocrate dit positivement, à propos d'épitepsie: « Quant à la maladie dont il s'agit ici (l'épilepsie), elle ne me parait pas plus divine que le reste, mais elle a la nature qu'ont les autres maladies et la cause dont c/iacune dérive. Cela (la nature et la cause) est le divin d'où provient tout le reste. Elle est curable, et elle ne l'est pas moins que les autres affections, pourvu qu'un long temps ne l'ait point enracinée de