DÉVELOPPEMENT ET SUCCESSION DES PHÉNOMÈNES MALADIES
elle nous prend pour des amis ou des ennemis, pour d'anciennes connaissances, pour ses parents ou pour des inconnus.
Sans doute, tous ces faits sont curieux, extraord inaires. Ils nous représentent dans leur triste réalité les interprétations maladives de l'esprit, la puissance de l'imagination qui, sous l'influence des aberrations des sens, des impressions douloureuses transmises au cerveau, extériorise ses conceptions les plus fantastiques. Mais, dans ce même état de paroxysme, il se développe un nouveau phénomène qui domine pour ainsi dire tous les autres, et dont l'explication est bien autrement difficile : je veux parler du trouble des sentiments et de la manifestation des tendances les plus mauvaises. Sous quelle influence va s'opérer cette déplorable transformation si commune chez les aliénés? C'est bien là le fait qui offre à la science de l'influence réciproque du physique et du moral un des problèmes les plus difficiles à résoudre. Toujours est-il que cette femme qui, dans ses périodes de rémission, est remarquable à tous égards par l'élévation de ses facultés affectives, par son instruction, par sa naissance et patson éducation ; que cette femme, dis-je, semble, dans l'évolution de son mal, avoir perdu tout frein, toute retenue. Elle poursuit de ses injustes boupçons et de son animosité ses parents, les personnes qui lui prodiguent leurs soins, et que dans son état ordinaire elle aime, elle affectionne. Plusieurs fois elle a cherché à étrangler sa propre fille, et les précautions les plus grandes doivent être prises pour qu'elle ne cède pas à ses propensions au suicide.
Il est vrai que cette situation extrême ne se produit que dans le paroxysme du délire, alors que la souffrance du système nerveUx est à son comble. Cette malade répète souvent : « Je souffre horriblement, pardonnezmoi, j'entends des choses terribles, je vois le diable. Retirez-vous, vous me [ailes peur, je vais étrangler quelqu'un. .... Je ne sais pas ce que je fais, je ne suis pas responsable de mes actes... on ne peut savoir ce qu'on souffre dans cet état... » Et c'est au milieu de ces perplexités, dans le plus fort de cette lutte entre les derniers cris de sa conscience et l'irrésistibilité de ses impulsions maladives, que cette malheureuse dame, frêle, délicate, acquiert une énergie et une force redoutables, et qu'elle se précipite sur les personnes de son entourage.
Arrivée à cette période d'exaltation qui dure régulièrement cinq ou six jours, la maladie nous offrira la série des phénomènes en retour qui vont se 'dérouler à l'inverse de leur développement primitif. Après une nuit de sommeil profond, survient un état de stupeur. Puis, l'agitation incessante des jours passés, la locomotion perpétuelle, les cris, les vociférations, se résument en éclats de rire, en discours incohérents, inter-
382 HALLUCINATIONS D'UNE HYSTÉRO-ÉPILEPïIQUE.
rompus par les illusions et les hallucinations des jours précédents. Arrive ensuite la période de l'exagération de la sensibilité des sens, et celle des interprétations maladives précédemment décrites. Enfin, la crise est terminée pour nous lorsque la face n'a plus son expression crispée, que l'œil a recouvré sa coloration habituelle et perdu ses mouvements convulsifs. La sensation du mal de mer et les conceptions maladives en rapport avec les désordres du système nerveux ganglionnaire terminent ordinairement ces scènes pénibles, et après quelques jours d'abattement et de tristesse, madame X récupère ses forces, sa raison et son enjouement habituel. 11 lui reste de ce qui vient de se passer un souvenir assez vif pour qu'elle nous retrace les diverses péripéties de cette situation déplorable qui dure depuis plus de vingt-cinq ans, se renouvelle avec plus ou moins d'intensitéà des époques périodiques, et qui, chose prodigieuse, ne lui a rien fait perdre de l'intégrité de ses facultés intellectuelles et affectives. Jamais, au contraire, dans l'intervalle de ses crises, son intelligence n'a été plus droite, son imagination plus vive, ses affections plus saines et mieux dirigées; c'est ce que témoignent ses lettres admirables de style, de bon sens, et d'élévation dans les sentiments. Une chose l'étonné, c'est qu'après tant de souffrances, pour me servir de ses expressions, elle puisse souffrir encore, et que la source de tant de douleurs ne soit pas épuisée. Cette dame est âgée de soixante ans, elle a eu dix enfants, et plusieurs de ses couches ont été très laborieuses. Les phénomènes pathologiques de son existence actuelle ne sont que le pâle reflet de ce qu'elle a éprouvé autrefois. L'observation complète de cette malade serait l'histoire la plus intime, la plus vraie et la plus instructive de tout ce que l'on a rapporté de plus ou moins merveilleux sur le magnétisme, les pressentiments, la seconde vue, sur tout ce que l'on sait de plus positif en pathologie du système nerveux, à propos des phénomènes de l'état anesthésique et hyperesthésique, de l'extase, de la catalepsie et de la mort appareille.
Madame X porte sur le corps les traces des brûlures profondes qui
lui ont été faites dans ces situations extrêmes où l'on ne pouvait affirmer si clic avait cessé de vivre, et les consultations de célèbres médecins indiquent des diagnostics différents selon qu'ils ont été appelés à l'examiner dans telle ou telle période de sa maladie. Elle a été tour à tour traitée comme hystérique, épileplique, extatique, cataleptique. Elle a passé pour maniaque avec prédominance d'idées suicides, homicides, érotiques. L'hypocftOTidiie a aussi été invoquée, ainsi que tous les états névropalliiquesen rapport avec l'ancstheMe, l'hyperesthésie, les convulsions, les reli iK visions, antéversionsde l'utérus et tous Jes accidents nerveux éprouves par ces sortes de malades. On a été jusqu'à supposer, sinon une