EXEMPLES DACTES DÉLIRANTS, — FOLIE MOKA LE
et je ne tus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n'offraient à aucune époque aucune lésion de l'entendement, et qui étaient dominés par une sorte de fureur, comme si les facultés affectives seules avaient été lésées.
A l'appui de cette assertion, Pinel cite trois exemples. Dans l'un il s'agit d'une sorte d'emportement maniaque sans délire, qui s'est révélé dans lage le plus tendre par le caractère le plus indomptable, par les caprices les plus fantasques, et par une propension invincible aux rixes. Cet enfant, devenu adulte et possesseur d'un grand domaine, le régit avec un sens droit, remplit les autres devoirs de la société, et se fait même connaître par des actes de bienfaisance envers les infortunés. Des blessures, des procès, des amendes pécuniaires, avaient été le seul fruit de son malheureux penchant aux rixes ; mais un fait notoire met un terme à ses actes de violence. Il s'emporte un jour contre une femme qui lui dit des invectives, et il la précipite dans un puits. L'instruction du procès se poursuit devant les tribunaux, et sur la déposition d'une foule de témoins qui rappellent ses écarts emportés, il est condamné à une réclusion dans l'hospice de Bicêtre. (Traité médico-philosophique, p. 157.)
Depuis Pinel, l'attention des médecins aliénistes a été souvent appelée sur l'observation de cet étrange phénomène qui nous révèle un fait en apparence contradictoire, celui d'une intelligence saine ne pouvant plus réprimer les écarts désordonnés des sentiments et des penchants. « Il est des malades, dit Georget, qui ne déraisonnent pas du tout, et chez lesquels on n'observe qu'une perversion plus ou moins profonde des sentiments et des affections, sans agitation marquée ni fureurs, ou bien uin état habituel d'agitation, de colère, d'emportement et quelquefois même de fureur, mais sans lésion du jugement, sans déraison. Si vous causez à ces différents malades de ce qui est étranger à la partie morbide de leur état mental en général, vous ne trouverez pas de différence entre eux et toute autre personne. »
C'est là un état mental que M. le docteur Prichard a particulièrement décrit sous le nom de folie morale, moral insanity. Les désordres résultant en général de la folie ne s'étendent pas seulement à l'exercice des facultés intellectuelles, dit ce médecin, ils comprennent encore la sphère des affections morales, des sentiments, des penchants. Le caractère moral est plus souvent affecté que l'intelligence/ et c'est toujours dans la sphère des sentiments que le mal débute. C'est là que doivent être recherchés les phénomènes de la folie morale. Il faut étudier les lésions dans les changements brusques et les perversions arrivées dans les habitudes de l'individu, dans sa conduite, dans l'exercice enfin de ces facultés qui
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sont particulièrement sous l'empire de la puissance active et morale de l'intelligence (active and moral power of minci).
Je ne parle ici de la perversion des sentiments que pour compléter ce que j'ai à dire sur le délire considéré comme symptôme intellectuel. Les individus affectés de cet état désigné sous le nom d'aliénation ou folie morale appartiennent en grande partie à l'une des principales variétés de la folie héréditaire. C'est dans la pathologie spéciale que je traiterai ce sujet avec le développement qu'il comporte.
Examinons maintenant les phénomènes dans lesquels l'état de trouble, de désordre des facultés intellectuelles et affectives, la folie en un mot, se révèle plutôt par le délire des actes que par le délire des idées. Ces actes, qui ont eu le privilège de former autant d'entités pathologiques pour quelques médecins, sont le suicide, Yhomicide, Vincendie, le vol, les perversions des instincts gênésiques , les tendances irrésistibles à la boisson.
Suicide (suicidium ; melancholia anglica de Sauvages). — Le meurtre de soi-même, dit avec raison Esquirol, a lieu dans des circonstances si opposées, il est déterminé par des motifs si divers, qu'on ne peut le confondre sous une même dénomination. 11 faut de toute nécessité, si l'on Veut dégager l'acte suicide de ses véritables éléments pathogéniques, examiner les circonstances variées dans lesquelles il se produit.
1" L'élément passionnel est, comme nous l'avons vu dans l'étiologie, une des situations où le suicide se commet parfois avec une instantanéité effrayante. La perte de la fortune et de l'honneur, le désespoir amoureux, fournissent aux journaux quotidiens les relations de suicides dont la curiosité publique se nourrit avec une dangereuse activité. Je n'ai plus à examiner ici le suicide au point de vue historique, ni à parler de ses rapports aveô les préjugés politiques, religieux et autres. J'ai démontré dans la partie étiologique que, dans la plupart de ces circonstances, le suicide ne peut être considéré comme un symptôme d'aliénation.
2° 11 est des formes d'aliénation où la tendance suicide se montre aVec fréquence et semble faire partie de l'élément constitutif de la maladie ; ce. sont les différentes variétés de l'hypochondrie, les folies héréditaires, et certaines situations maladives intellectuelles, avec intercurrence d'exaltation et de délire aigu.
« Les maniaques se tuent, dit Esquirol, et la réflexion n'est pour rîeil dans cet acte ; ils se précipitent ordinairement, ce qui prouve qu'ils obéissent à une impulsion aveugle par l'emploi du moyen le plus facile, le plus à la portée de tout le monde. Les maniaques vivent d'illusions, saisissent mal les rapports, sont poursuivis souvent par des terreurs paniques ; ils
LÈ SUICIDE CONSiDÉRÉ COMME SYMPTÔME D'UNE MALADIE PRINCIPALE. 603
sont le jouet de leurs sensations ou hallucinations, qui les trompent sans cesse. L'un, croyant ouvrir la porte de son appartement, ouvre la croisée, et se précipite, ayant voulu descendre par l'escalier ; l'autre, calculant mal les distances, se croit de plain-pied avec le sol et se jette par la fenêtre.... Enfin, faut-il l'avouer? il cm est qui se sont tués en faisant des efforts pour se dégager des moyens maladroitement employés pour les contenir, ou pour s'échapper des lieux dans lesquels on les tenait renfermés. Les fébricitants, dans leur délire, se tuent à la manière des maniaques. » (Esquirol, Du suicide, t. I, p. 5^1. )
3° Les hallucinations commandent le suicide à une foule de malheureux dans la période d'exaltation de leurs idées religieuses. Ils croient faire un acte agréable à Dieu, un acte expiatoire qui délivrera leur famille des maux qui les menacent ; j'en ai cité un exemple remarquable dans l'étude des hallucinations de l'ouïe. Certains hypochondriaques appuient leur détermination sur un système délirant des plus justifiés en apparence, des plus difficiles à combattre par les armes de la raison et de la logique. Quelques-uns espèrent aussi, par ce moyen, échapper aux peines infamantes, dont leur délire leur offre incessamment la perspective désespérante. Dans ces dernières circonstances, le suicide peut se compliquer d'homicide; j'en citerai des observations à propos de Y homicide, considéré comme symptôme.
lx° Certaines époques de la vie, époques critiques, ainsi que nous l'avons vu à l'article Développement de la puberté, de la grossesse, de la menstruation, etc., font naître cette espèce de tœdium vitee qui est la période d'incubation du suicide. Il est des affections du tube digestif et de la peau dans lesquelles il se développe de singulières tendances au suicide. La pellagre, affection endémique dans la haute Italie et dans quelques contrées du midi de la France, nous en offre un exemple. Plusieurs de ces malheureux terminent leur existence par l'immersion plutôt que par tout autre moyen. Au reste, la connaissance intime des tempéraments nerveux, Ivypochondriaque, hystérique, épileptique et autres, nous révélera les rapports intimes qui existent entre le trouble des fonctions digestives et les troubles de la pensée. J'en ai déjà cité des exemples à propos de l'influence exercée par le système nerveux de la vie ganglionnaire sur les actes intellectuels et affectifs (1). C'est là un fait que les spiritualistes les plus
(1) Mi Alibert, d'après ce que rapporle Esquirol, a donné des soins à une dame qui, pendant la digestion, ne pouvait se défendre contre le besoin de se détruire. 11 fallait alors la surveiller de très près. Je pense que les situations de ce genre sont moins simples que ne semble l'indiquer la relation irop succincte qu'en font les auteurs. C'est toujours dans les situations mentales les plus simples eu apparence que j'ai découvert le plus
PENCHA N I S AU SUlCIDli ( FOLIE SUICIDE DE QUELQUES AUTEURS).
excessifs n'ont pu nier, et que M. Maine de Biran appelle avec une heureuse justesse d'expression, la correspondance sympathique entre les organes internes et le cerveau.
5° De toutes les variétés d'aliénation dans lesquelles la tendance au suicide se montre comme un symptôme de la maladie principale, il n'en est point où cette funeste tendance adopte une forme plus dangereuse, plus désespérante que dans la folie héréditaire. Ce n'est pas à dire que dans les vésanies dues à la cause héréditaire, les malades, avec tendance au suicide, descendent invariablement de parents qui se soient suicidés; néanmoins on a de nombreux exemples de suicides qui ont amené l'extinction de beaucoup de familles. Le sieur P..., propriétaire, laisse sept enfants, avec une fortune de deux millions; ses enfants restent à Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune paternelle; quelques-uns même l'augmentent; aucun n'éprouve de malheur, tous jouissent d'une bonne santé, d'une honorable existence, de la considération générale : tous les sept frères, dans l'intervalle de trente à quarante ans, se sont suicidés. Gall, qui rapporte ce fait, a connu une famille dont la grand'mère, la mère et la sœur se sont suicidées; la fille de cette dernière a été sur le point de se précipiter, et le fils s'est pendu. Le nombre des faits de ce genre est prodigieux (1).
Je ne m'étendrai pas davantage en ce moment sur le suicide. Il importe que les médecins sachent que ce symptôme est des plus importants en aliénation, tant au point de vue du diagnostic que du pronostic. Le
d'éléments de complexité. Je me défie constamment des malades aliénés qui me paraissent trop raisonnables, et chez lesquels les parents ne signalent qu'une impulsion étrange, un désir anormal, une idée fixe, comme on dit vulgairement. Quelquefois, il est vrai, le phénomène est transitoire. Esquirol raconte qu'il a donné des soins à plusieurs femmes qui, pendant leur grossesse, étaient tourmentées du désir de se détruire, <• Il est fréquent aussi, dit ce grand observateur, de voir des femmes qui, pendant l'écoulement menstruel, désirent avidement se détruire, font des tentatives pour cela, et n'y pensent plus dès que les menstrues ont paru ou cessé de couler. »
(1) L'importance de la question du suicide, dans ses rapports avec l'aliénation, la jurisprudence, l'histoire philosophique des institutions religieuses et politiques des peuples, de leurs mœurs, de leurs préjugés, a fait naître un grand nombre de monographies. Dans ces derniers temps, MM. Lisle, Brierrc de Boismont, Cazauvieilh ont produit sur ce même sujet des ouvrages dignes d'être consultés : Du suicide, de l'aliénation mentale et des crimes contre les personnes, comparés dans leurs rapports réciproques, par Cazauvieilh. Paris, 1810. — Du suicide, statistique, médecine, histoire, législation, par M. Lisle. Paris, ■1 856. — Traité dustiicide considéré dans ses rapports avec la philosophie, la théologie, la médecine, par le docteur Bertrand. Paris, 1857.
Enfin, je mentionnerai l'ouvrage de M. Falrct : De ihypochondrie et du suicide. Cet excellent travail, qui date de 1822, a été justement cité nombre de fois, et a inspiré plusieurs auteurs qui se sont occupés de la mémo question.
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PENCHANTS A L'HOMICIDE. — MONOMANIE HOMICIDE BBSQUtRÔL. b.O't
suicide peut être un acte instantané, irréfléchi comme dans la période d'exaltation du délire, ou se propager par l'influence contagieuse de l'exemple. Dans d'autres circonstances, c'est de la part des ^malades un acte raisonné, prémédité, réfléchi, pour la perpétration duquel ils emploieront les ruses les mieux ourdies, et parviendront à déjouer la surveillance la plus active. Que de malheurs et de regrets un médecin sage, expérimenté et prudent, peut, dans des circonstances de ce genre, épargner aux familles ! Plus rarement le suicide est simulé; mais dans tous les cas l'attention des médecins devra être éveillée sur les rapports de ce symptôme avec la variété d'aliénation dans laquelle il se produit. Je ne suis jamais appelé à donner des soins à des malades hypochondriaques, sans m'informer s'il y a eu chez eux des tendances au suicide. D'ailleurs, ces sortes d'aliénés sont les premiers à vous mettre sur la voie de leur funeste penchant. Il en est qui font des efforts désespérés pour lutter contre le désir de la mort volontaire ; il en est d'autres qui en arrivent finalement au point d'exaltation qui leur fait considérer le suicide comme le souverain bien, comme la cessation des tourments qu'ils endurent (1).
Homicide. — Les réflexions que j'ai faites à propos du suicide peuvent également s'appliquer à Y homicide qui est aussi un symptôme de certaines variétés d'aliénation se produisant plus souvent dans telle forme de vésanie que dans telle autre ; c'est ce que nous apprend l'observation des faits. Esquirol a dit : « Dans certains cas, le monomaniaque homicide ne présente aucune altération appréciable de l'intelligence ou des affections. Il est entraîné par un instinct 'aveugle, par quelque chose d'indéfinissable qui le pousse à tuer. » (Esquirol, Monomanie homicide, t. II, p. 193.)
L'appréciation de cet illustre médecin, si souvent invoquée dans les affaires criminelles, trouverait sa place plus naturelle dans la médecine légale des aliénés, et j'aurai à l'examiner alors dans toutes ses conséquences. Néanmoins, en parlant de l'acte homicide comme symptôme d'aliénation, je ne puis m'em pêcher de faire ressortir les conditions pathologiques spéciales dans lesquelles cet acte se produit, ainsi que les motifs qui poussent les aliénés à tuer.
Nous ne pouvons nous contenter, lorsque l'explication nous manque, d'alléguer l'influence d'un instinct aveugle, de quelque chose d'indéfinissable. D'ailleurs, la médecine légale, le diagnostic, le pronostic et le traitement sont également intéressés à examiner le phénomène dans sa
(I) Voyez ce que j'ai dit à propos du suicide dans l'étiologie : Panthéisme, mysticisme, leur action sur le développement de la folie et du suicide, p. 85 ; la calenture, encéphalite des marins, p. 95; influences de l'âge, suicide chez les enfants, p. 102; nostalgie, imitation, influences contagieuses, p. 240 et suivantes.