SIGNES PRIMAIRES ET SIGNES SECONDAIRES, D'APRKS C.AI.IEN
Ainsi, les causes occasionnelles qui ont agi d'une manière si funeste sur les fonctions cérébrales peuvent disparaître, l'harmonie dans les organes primitivement troublés se rétablir, et néanmoins le délire persister, et la maladie tendre à perdre le caractère d'une affection cérébrale idiopathique. C'est là un phénomène dont nous aurons à produire de nombreux exemples, et qui nous prouve que c'est en définitive dans le cerveau que viennent se centraliser les impressions générales de l'organisme. C'est encore dans le cerveau que s'opère cette transformation mystérieuse qui se manifeste par le délire de la folie et qui fait que cet organe peut devenir le siège d'une affection tellement propre, quelle survit à la guérison d'un? maladie qui a été le point de départ des troubles primitifs de l'encéphale .
Tout ce que nous venons de dire démontre suffisamment que les idées des anciens sur les causes et la localisation de la folie méritent d'être citées, et que nous aurions tort de nous retrancher exclusivement dans la science moderne sans tenir aucun compte de la manière dont les fondateurs de la médecine interprétaient les phénomènes si variés qui font le sujet de celivre. Nous allons nous convaincre que leurs idées sur la marche de la folie, sur ses formes diverses et sur son traitement, sont également dignes de notre attention. J'ajouterai même que ces recherches rétrospectives sont une initiation utile à la manière de comprendre les affections qui nous occupent.
§ II. — Marche de la folie. Formes. Classification.
Deux formes de folie, moins séparées peut-être par leurs phénomènes initiaux que par les manifestations différentes que l'on observe dans leur marche, deux formes de folie, dis-je, avaient particulièrement fixé l'attention des anciens : la mélancolie et la manie.
A l'une se rapportent ces phénomènes de l'ordre physique et de l'ordre moral caractérisés par la dépression et l'abattement des forces, par la concentration douloureuse de l'esprit sur un point déterminé {animi angor in una cogitât ione defixus atque in/tœrens), par l'absence de fureur et de fièvre (absque furore et febre) (1).
A l'autre appartiennent ces manifestations tumultueuses, incohérentes, qui, depuis la simple expression de rires et d'une gaieté inusitée, peuvent arriver jusqu'à l'exaltation la plus complète de toutes les forces nerveuses :
conséquemment vers le cerveau quand il est malade ; il recherche dans les idées d'humorisme qui l'avaient précédé les explications de ces phénomènes, et leur communique une vie nouvelle au moment où elles semblaient devoir mourir en face de son esprit critique. » (Trélat, Rech. hisl. sur la folie, p. -iS.)
(I) Aretœus , lib. I , De causis et signis morb. dicilur, cap. v.
*0 ALIÉNATION DANS L'ANTIQUITÉ. — AKÉTÉE ET C.M.IUS.
c'est la manie. L'absence de fièvre distingue également la manie de la frénésie, dont le siège, d'après Ca?lius Aurelianus, est tantôt à la base du cerveau, tantôt dans ses membranes, ou dans l'épaisseur même de cet organe, et il définit ainsi cette maladie : /rouble aigu des facultés intellectuelles avec fièvre ardente, pouls petit et fréquent, carphologic et crocidisme (1).
Nous allons revenir dans un instant sur la signification de la fièvre dans les maladies cérébrales, et sur le diagnostic différentiel de la manie et de la frénésie; reprenons, en attendant, les caractères distinctifs de la manie et de la mélancolie, et voyons comment les anciens comprenaient la marche) la terminaison et les transformations diverses de ces deux types fondamentaux dont l'un consistait, ainsi que nous l'avons vu, dans la dépression, et l'autre dans l'exaltation des forces nerveuses.
« La mélancolie, dit Àrétée, ne trouble pas tout à coup les facultés intellectuelles; les malades sont tristes, consternés; leurs digestions deviennent pénibles, ils ont des flatuosités, des éructations fétides exbalant une odeur de poisson. Parfois de sombres accès de fureur succèdent à leurs ebagrins. .. Les angoisses de leur esprit sont fixées et inbérentes sur une même pensée... Ils sont sans fièvre. Dans la manie, les malades sont tantôt livrés à la violence et tantôt à la joie. Les mélancoliques, au contraire, sont communément adonnés à la tristesse et au chagrin.. . Les maniaques sont presque constamment délirants, commettant ou voulant commettre des actes hardis, quelquefois atroces. Les mélancoliques ont plusieurs formes de délire. Ils craignent qu'on ne veuille leur donner du poison, ou bien, prisjde haine pour les bommes, ils fuient dans la solitude ou s'adonnent superstitieusement aux pratiques religieuses, ou prennent la lumière et la vie en horreur. Leurs sens et leur esprit acquièrent parfois un redoublement de finesse et de pénétration : ils deviennent soupçonneux et d'une habileté extrême à voir partout des dispositions nuisibles. Si parfois ils éprouvent quelque relâche à de pareilles angoisses, ils se livrent à, une hilarité immodérée, à de véritables emportements de joie qui les jettent bientôt dans la fureur...
» La mélancolie, dit toujours Arétée, commence souvent sans aucune cause connue... Les malades deviennent inquiets, tristes, abattus, tombent dans la torpeur, entrent facilement en colère, cessent de dormir ou se réveillent fréquemment en sursaut : ils tremblent au moindre bruit, ou sont continuellement saisis de terreur, si l'affection fait des progrès; ils
(I) Cnelius Aurelianus, De aculis,Yib. I, cap. m; et ailleurs, d'après les Recherches historiques de M. Trélat, lib. I, cap. II.