DESCRIPTION DE LA. MÉLANCOLIE — .MARCHE. — FORMES
sont changeants, inquiets pour les moindres choses, avares, dissimulés ou tout à coup prodigues, pleins de franchise ou de libéralité, non par vertu, mais par mobilité d'esprit... Toutes ces modifications ne se rencontrent pas chez le même homme, mais se présentent dans une grande généralité avec des nuances particulières (1).
» A une époque plus avancée, ils se plaignent de mille futilités et désirent la mort., .. 11 n'est pas rare de voir leur sensibilité et leur intelligence tomber dans un tel état de dégradation, que plongés dans une ignorance absolue, s'oubliant eux-mêmes, ils passent le reste de leur existence comme des bêtes brutes. L'habitude de leur corps perd toute sa dignité humaine ; leur peau se couvre insensiblement d'une couleur sale, mélangée d'une teinte de noir et de vert. Malgré une très grande capacité pour les aliments, ils sont exténués par l'agitation de leurs veilles et l'absence d'un sommeil réparateur. Leur ventre est aride, ne laisse rien échapper que des matières sèches, rondes, colorées par une bile foncée, mais sans mélange parfait; l'urine est rare et acre; les malades ont des éructations d'une mauvaise odeur... Les battements artériels sont petits, misérables, fréquents, et du reste en rapport avec les nuances particulières del'affectioni Dans cette sorte de maladie, la tête peut être affectée primitivement ou par consensus... L'âge, le genre d'existence peuvent déterminer une grande disposition à cette affection (2). »
Tels sont, d'après Arétée, les caractères principaux de l'état mélancolique, et la description suivante que nous empruntons à Caelius Aurelianus nous servira de transition pour arriver à la forme maladive connue sous le nom de manie.
« Les mélancoliques, dit Cselius Aurelianus, sont irascibles, tristes, ont toute l'habitude extérieure chagrine. Les causes les plus fréquentes de cette maladie ont été exprimées parmi celles de la manie : ce sont l'intempérance, l'abus des médicaments, les chagrins, la frayeur. Elle atteint principalement les hommes, et communément ceux de l'âge moyen ; les prodromes de cette affection sont les mêmes que ceux de la manie. Mais quand la maladie est déclarée, il survient de l'anxiété, du dégoût pour toute société, un penchant continuel pour la solitude et le silence; plus tard un attachement extrême pour la vie, tantôt le désir de la mort ou une
(1) Ces changements dans le caractère des individus dont parle Arétée doivent , le plus ordinairement, être regardés comme faisant partie des phénomènes initiaux que l'on rencontre invariablement au début de toute aliénation mentale. Ce n'est que dans descirconstances extraordinaires, dans certains cas de préexistence d'états névrppathiqUes, que peuvent éclater des accès subits d'aliénation.
(2) Trélat, omit, cit., p. 8, 9 et suiv.
12 ALIÉNATION DANS L'ANTIQUITÉ. — AKÉTÉE. — THÉMISON.
défiance continuelle, la crainte de pièges imaginaires, des pleurs, des gémissements, et tout à coup de la joie, surtout après le repas, qui ne manque pas de provoquer du gonflement. Ces malades éprouvent du froid dans les articulations, une légère sueur, des pincements à l'estomac et une douleur qui s'étend jusque entre les épaules, de la pesanteur à la tête. Leur teint est d'un vert noirâtre ou livide; ils ont de l'amaigrissement, de la faiblesse, des éructations brûlantes d'une fétidité détestable, des douleurs intestinales. Quelques-uns ont des vomissements de bile ou de matière noirâtre, quelquefois des déjections alvines de même nature.
» Plusieurs auteurs, entre autres lessectateursdeThémison, n'ont regardé cette maladie que comme une modification de la manie, mais elle en diffère en ce que dans l'une {'estomac est principalement affecté, dans l'autre la tête. Sa marche est lente, elle doit être rangée parmi les maladies chroniques (1). »
L'idée de considérer la mélancolie comme une modification de la manie n'est pas particulière aux sectateurs de Thémison, et Arétée dit positivement : La mélancolie paraît être le commencement et une simple modification de la manie.
Cette préoccupation des anciens concernant les transformations qu'ils observaient dans le mode d'évolution de la mélancolie nous dévoile tout un ordre de faits on ne peut-plus importants, et dont nous aurons nousmême à tirer ultérieurement un grand parti pour nous aider à établir les bases d'une classification plus large et plus en rapport avec les besoins de la science moderne. Elle nous apprend d'avance que si la mélancolie (dépression), la manie (exaltation), peuvent à la rigueur former les éléments d'une classification , ce n'est qu'à la condition de ne pas regarder ces états maladifs comme des états permanents. Ils ne sont que les symptômes d'une affection nerveuse éminemment transformable, et nous offrant dans chacune de ses transformations des phénomènes pathologiques spéciaux qui répondent à des troubles organiques spéciaux , et qui provoquent autant d'indications curatives particulières.
Arétée avait déjà dit : « les mélancoliques ont plusieurs formes de délire. » Il en est, en effet, qui ont des tendances irrésistibles au suicide, que l'on n'observe pas chez d'autres qui redoutent la mort. Le caractère d'avoir l'esprit fixé sur la même pensée n'est pas non plus inhérent à tous ; ils se livrent parfois à une hilarité immodérée, à de véritables emportements de joie qui les jettent dans la fureur. Entre la simple mélancolie avec redoublement de finesse et de pénétration pour l'esprit et les
(1) Trélat, ouvr. cit.