‹ Traité des maladies mentaleChapitre 260 sur 500 · DES ACTES DÉLIRANTS AU POINT DE VUE DU DIAGNOSTIC. M · texte numérisé non relu

DES ACTES DÉLIRANTS AU POINT DE VUE DU DIAGNOSTIC. M

meut. Il ne faut interpréter les faits pathologiques dans le sens de la folio et les rattacher à cette affection, que lorsqu'une observation consciencieuse et prolongée de ces faits nous a permis d'apprécier leur véritable nature, de faire ressortir leur caractère maladif. Cette réserve est d'autant plus nécessaire, qu'une foule d'actes suicides, homicides et autres, sont le produit de la passion, et que le véritable caractère de ces actes ne peut toujours être immédiatement apprécié.

Nous avons vu qu'un acte délirant, chez un aliéné, tel que le suicide, peut se compliquer d'un autre acte, l'homicide, par exemple, qui est également dans quelques circonstances l'indice d'un trouble intellectuel. Une vieille femme de soixante et douze ans, dont j'ai démontré la folie devant les assises de la Meurthe, avait prémédité le meurtre de sa petite fille qu'elle tua à coups de hache ; elle tenta ensuite de se suicider. L'homicide avait pour but de préserver cette enfant des dangers d'un monde de perdition; par le suicide elle rejoignait dans le ciel cette pauvre innocente, ainsi qu'elle appelait sa victime. Ceci était l'idée délirante qui avait déterminé cette femme dans la perpétration de son acte, mais ce ne fut pas le motif sur lequel je m'appuyai pour excuser le fait. Je démontrai que cette femme était née de parents aliénés; que depuis vingt ans, elle était soumise à des crises nerveuses périodiques, avec tendance au suicide; que déjà, dans un accès de folie, elle s'était jetée dans un puits; qu'elle avait parcouru nue les forêts, dans le cœur de l'hiver, disant qu'un feu intérieur la brûlait; qu'elle avait en un mot commis une foule d'actes délirants qui constituaient cette forme de vésaniehypochondriaque connue sous le nom de délire des persécutions. L'homicide ne devenait donc plus que le symptôme de la maladie qui avait troublé le cerveau de cette insensée et déterminé la perpétration de l'acte qui l'amenait devant les assises.

Dans d'autres circonstances, l'aliéné, après avoir délibéré entre le meurtre de soi-même et le meurtre des autres, n'a cependant accompli ni l'un ni l'autre de ces actes. Il a pris une détermination imprévue qui est souvent l'indice d'une maladie mentale des plus complexes et des plus graves, malgré des apparences trompeuses qui peuvent entraîner le médecin à porter un pronostic rassurant. Il a commis un incendie, par exemple, ou tel autre acte malfaisant avec l'intention formellement exprimée de paraître en justice. C'est ainsi que l'aliéné réagit à sa façon contre une situation maladive qu'il attribue faussement à un système organisé de persécution. L'exemple suivant que je vais citer avec quelques détails me paraît avoir une double portée également instructive et utile.

1° Il démontrera que l'existence de diverses entités pathologiques dési-

t\'2i) RÉUNION DES TENDANCES SUICIDE, HOMICIDE, ALCOOLIQUE,

gnées sous les noms de monomanie suicide, homicide, etc., ne repose sur) aucune base scientifique solide. 2° Il fera ressortir en quoi l'étude des symptômes fait à un point de vue médical est de nature à éclairer le ; diagnostic et le pronostic, et à déterminer le genre de traitement applicable à la circonstance. 11 servira enfin d'introduction à la manière de comprendre l'invasion, la marche et la terminaison de certaines variétés de la folie.

Observation d'un aliéné hypochondriaque également porté au suicide, à

I homicide, aux excès vénériens et bachiques, et qui a finalement comparu devant les assises pour un fait d'incendie avec préméditation.

Dans le cours de l'année 1857, j'ai été appelé à constater l'état mental d'un jeune homme âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans, et accusédu crime d'incendie volontaire avec préméditation. Le 1k août de la même année, je me suis mis en rapport avec l'inculpé. C'est un homme d'une taille moyenne, d'un tempérament lymphatique ; sa physionomie exprime une grande douceur, il parle avec aisance, sans emphase ni prétention ; il avoue le fait d'incendie pour lequel il est traduit devant les assises. Il n'y a pas de forfanterie en ses aveux ; ils sont francs, explicites. C'est bien lui qui a prémédité l'incendie d'une meule de gerbes de blé ; c'est lui qui a exécuté cet acte ; puis il s'est remis spontanément entre les , mains des gendarmes, et il est heureux, dit-il, de voir qu'enfin justice va être faite et que ses souffrances vont finir.

Quel est donc ce singulier incendiaire, demandant que justice se fasse, content du reste de sa situation on prison, éprouvant, dit-il, un soulagement comme de longtemps il n'en a ressenti ; car il a été jusqu'alors bien, malheureux? En prononçant ces derniers mots, son visage se colore et ses yeux se remplissent de larmes.

Rien dans ses faits et gestes à la prison ne me révèle un aliéné. Lemaître (c'est le nom du prévenu) est calme et docile ; il n'y a dans ses actes aucune exagération; il m'est impossible, en dehors d'une sensibilité facile à s'exalter, de découvrir chez lui aucune perturbation du système nerveux. Toutes les fonctions physiologiques s'exécutent bien ; le sommeil est parfait, seulement il avoue qu'avant son acte incendiaire, il ne dormait pas, souffrait de la tête et avait des étourdissements. D'autres phénomènes symptomatologiques frappent néanmoins mon attention : c'est la facilité avec laquelle l'accusé verse des larmes, ce sont certaines réticences dans son langage, certaines déviations de mots de leur véritable sens, ainsi que cela s'observe chez les hypochondriaques.

II m'importait, avant de passer oulre, de remonter à la source des

EROTIQUE, INCENDIAIRE, CHEZ LE MÊME IIYPOCHONDRIAQUE. Il2l

choses, et d'employer vis-à-vis de cet homme les règles que j'ai posées dans i l'étiologie, lorsque j'ai conseillé d'étudier l'enchaînement et la dépendance réciproques des phénomènes pathologiques qui, en définitive, constituent 1 l'aliénation et amènent au diagnostic de cette maladie. Or, voici les renseignements qui m'étaient donnés sur cet individu.

Il avait toujours étéd'un caractère inquiet et difficile. Un témoin, appelé dans cette cause, émet ce jugement remarquable, et qui pour moi jette une vive lumière sur la situation : Lemaître n'a jamais pu rester en place nulle part; il n'était bien que là oh il n'était pas. Cette mobilité incessante de caractère, ce mécontentement de toute situation acquise, remontaient à une époque éloignée. C'est à quatorze ans que le phénomène s'est produit d'une manière ostensible, et c'est à dater de cette époque qu'il devint impossible de fixer Lemaître à quoi que ce soit. Il quittait sans motifs les positions qui lui étaient faites ; il émettait des plaintes injustes sur les personnes qui s'intéressaient à lui ; il incriminait leurs intentions, et son caractère difficile finit par tarir chez ses protecteurs l'intérêt qu'ils lui portaient. A dix-sept ans, il s'engagea dans l'armée d'Afrique ; à vingt et un ans, il se fit remplacer, et revint chez lui avec le désir de s'y fixer d'une manière définitive et de s'y marier.

Dans le milieu où vivait Lemaître, personne ne pouvait se douter qu'à cette époque de son existence ce jeune homme fût affigé d'une névrose hypochondriaque des mieux caractérisées. C'est lui-même qui me révèle son état de souffrance, et je n'ai déjàplus besoin que d'autres interviennent pour m'aider à expliquer la nature des faits, leur dépendance et enchaînementréciproques, indicedelatristemaladie de cet individu. Une fois quej'ai acquis sa confiance dans la prison, il va lui-même me mettre au courant de sa maladie. Le diagnostic sera établi d'une manière certaine, et l'acte réputé criminel pour lequel Lemaître est inculpé recevra son interprétation naturelle.

« Le jour de son mariage, il était, dit-il, le plus malheureux des hommes ; il tremblait son malheur, et la première nuit de son hymen le confirma dans les soupçons qui l'avaient porté vingt fois à rompre avec sa prétendue. »

Est-il nécessaire d'ajouter que ces soupçons, avant comme après son mariage, étaient tout ce qu'il y avait au monde de plus déraisonnable ? Ils ne reposaient que sur un élément maladif; ils étaient le produit de sa malheureuse névrose. On lui faisait entendre et comprendre par signes ce qui devait lui arriver. Il y avait des complots ourdis contre lui. On lui jouait des tours; on gâtait ses aliments en y introduisant des choses malfaisantes, etc. Ses soupçons, ai-je dit, étaient injustes, déraisonnables; sa

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