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RÉUNION DES TENDANCES SUICIDE, HOMICIDE, ALCOOLIQUE

femme était jeune, vertueuse, universellement aimée et respectée. Elle faisait tous ses efforts pour fixer auprès d'elle un mari plus hypochondriaque qu'inconstant, et qui, à chaque instant, quittait le toit conjugal pour aller porter en tous lieux ses défiances inj ustes, que dis-je ? ses soupçons monstrueux ; car il accusait sa femme d'entretenir des relations criminelles avec son père.

Nous en savons assez sur les sensations maladives éprouvées par les hypochondriaques, pour supposer qu'une pareille appréciation délirante n'a pu se systématiser dans le cerveau de cet aliéné qu'à la condition qu'il ait lui-même été victime et jouet de cet enchaînement de phénomènes pathologiques que nous avons décrits à l'occasion de Yhistoire d'un hypm chondriaque halluciné, racontée far lui-même (p. 3&2). En effet, les aveux de ce malade, que j'ai étudiés d'une manière spéciale, ne peuvent nous laisser aucun doute sur son véritable état mental.

Je vais rapporter le plus succinctement possible tout ce qui a trait à la phase douloureuse de l'existence de ce malheureux, dont l'intelligence, pendant deux années, ne se nourrira que d'interprétations maladives, et acceptera pour des réalités objectives les illusions de son intelligence. Au moment actuel, on ne lui donne déjà plus à comprendre, il entend réellement. Il est le jouet de ses hallucinations et de ses illusions. Il convertit en conceptions délirantes toutes les impressions maladives de l'organisme, et roule dans son esprit des projets de suicide et d'homicide. Il se livre à des actes dépravés, et aboutit finalement à l'acte incendiaire pour lequel il comparait devant les tribunaux.

L'analyse de ces faits, rapprochée de l'observation de la page 342, est la meilleure initiation à la connaissance des phénomènes maladifs de la période d'incubation de la folie hypochondriaque avec prédominance du délire des persécutions, la plus commune des folies qui peuplent nos asiles. Elle rappelle nos idées à propos de la manière d'interpréter les actes délirants des aliénés.

Pendant deux années, ainsi que je l'ai dit, l'existence de Lemaître ne fut qu'une suite d'impressions douloureuses se résumant dans des préoccupations excessives à propos de sa santé et dans la crainte de mourir. Il existait chez lui, comme chez tous les aliénés de cette catégorie, des périodes d'exacerbation et de rémission dans les circonstances suivantes: Il arrivait une époque où ses nuits étaient sans sommeil. Il éprouvait alors des sensations douloureuses ; il avait des migraines affreuses ; il croyait que non-seulement on voulait le déshonorer, mais l'empoisonner; il ressentait des bruissements, des tintements dans les oreilles ; il entendait chuchoter; il se relevait et descendait dans la cour pour épier les couver-

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sations de ses ennemis. Lorsque cette situation arrivait à son paroxysme, il «tait en proie à des illusions et à des hallucinations sans nombre.

C'est dans ces situations perplexes que ce malheureux aliéné, car nous pouvons déjà le considérer comme tel, était pris d'un dégoût insurmontable de la vie, et qu'il fut sur le point de céder à l'idée de sacrifier sa femme ou son beau-père. 11 n'a tenu qu'à des circonstances propres à l'individu, et qui ne font pas, il s'en faut, règle générale dans les cas de ce genre, qu'un suicide ou un meurtre n'aient été commis par lui à cette période de sa maladie. Une pusillanimité naturelle, certains sentiments religieux inculqués dans le jeune âge, et faisant antagonisme à des penchants funestes qui sont les produits de la maladie, le réveil subit et inespéré de la conscience, la crainte du châtiment, la honte, le remords, parfois une intervention étrangère et le plus ordinairement fortuite, tels sont les motifs qui l'ont retenu et qui m'ont souvent été allégués par d'autres aliénés comme les ayant arrêtés sur la pente d'un acte terrible en ses conséquences. Pour échapper à cette tendance qui l'entraînait au meurtre d'une manière irrésistible, Lemaître s'enfuyait du toit conjugal avec l'argent qu'il pouvait emporter ; il parcourait alors les campagnes, entrait dans les cabarets, et commettait des excès incroyables. Ce n'est que lorsqu'il avait épuisé ses dernières ressources qu'il revenait à la maison, hébété, abruti, honteux de lui-même, mais calme en apparence, Il reprenait son travail, promettait de ne plus recommencer, demandait pardon à sa femme, et déplorait ses égarements. La crise était passée ; mais après quelque temps de repos, les" mêmes phénomènes se reproduisaient, sous l'influence des mêmes causes, et les absences se prolongeaient toujours davantage. En effet, l'enquête a établi que dans l'espace de deux années ce malheureux n'a pas vécu six mois dans son domicile.

Dans le cours de son procès, une personne très respectable m'écrivait : » Nul ici ne se fait illusion sur l'état réel de Lemaître. C'est un débauché » qui a réduit sa femme à la dernière misère. Il s'enfuit de chez lui pour » se livrer auxégarements les plus honteux; dans ses absences, qui se pro- » longent de plus en plus, il ne quitte pas les cabarets et les lieux de pros- » titution les plus mal famés. » Nous voilà donc arrivés à la phase de l'existence maladive de cet hypochondriaque, où, après l'avoir vu sur le point de commettre un suicide ou un homicide, nous observons chez lui une dépravation du sens gênésique. Il a de plus des tendances irrésistibles à la boisson. Or, si toutes ces tendances maladives si injustement attribuées à la passion, à la débauche, par un appréciateur qui n'est pas médecin, étaient autant d'entités pathologiques distinctes, dans quelle catégorie de prétendus monomanes faudrait-il donc classer cet aliéné?

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Mais nous n'avons pas épuisé la série des phénomènes maladifs, des actes insensés, dont l'existence deLemaître nous offre le tableau. Continuons.

Un jour notre malade quitte pour la vingtième fois le toit conjugal, mais ce n'est pas pour se livrer à ses excès vénériens et bachiques. Il se rend directement dans la capitale, car, fatigué, harassé par les complots de ses ennemis, par leurs machinations infernales, par tous les moyens qu'ils emploient pour le perdre, le déshonorer, le faire mourir, il va aller se plaindre au chef de l'État. Et puis un autre phénomène s'est produit chez cet aliéné. Les persécutions dont il a été la victime ont eu au moins cela de bon qu'elles l'ont éclairé sur sa véritable valeur personnelle, qu'elles lui ont révélé une chose qu'il ignorait : c'est qu'il est appelé à sauver l'Etat et qu'il doit devenir un des plus fermes soutiens de l'empire (1).

J'avoue que lorsque le malade, au milieu de réticences de toutes sortes, de signes de timidité et de honte d'abord, m'eut fait cet aveu qu'il me confirma ultérieurement avec des marques d'enthousiasme et d'exaltation, j'avoue, dis-je, que mon pronostic qui, dans le principe, avait été favorable , dut se modifier, et qu'une sage réserve m'était imposée dans mes conclusions médicales. L'hypochondriaque auquel j'avais affaire ne se présentait déjà plus à mon observation dans la simplicité primitive de son mal. La situation devenait plus complexe ; la transformation si I étrange dans les sentiments deshypochondriaques, et dont j'ai déjà donné un aperçu dans ma classification des maladies mentales, se présentait ici avec ses caractères les plus frappants (voy. Folie hypochondriaque, 3e variété, p. 267). D'autres considérations se déduisaient de circonstances qui ajoutaient encore à la gravité du pronostic, je veux parler de certaines influences héréditaires : son père se livrait avec excès aux boissons alcooliques. Mais je crains de compliquer les éléments de cette observation, et j'en reviens à notre malade.

Nous l'avons laissé à Paris, en quête des moyens de faire connaître au chef de l'État ses intentions et ses espérances. Mais tous ses efforts pour arriver jusqu'à l'empereur aboutirent à le rendre suspect à la police, et le conduisirent à Mazas où il fit deux mois de séjour. C'est là que cet aliéné, chez lequel nous avons déjà eu l'occasion d'observer une série de phases de rémission et d'exaltation, conçut le projet qui l'amena plus tard devant les assises de la Seine-Inférieure. Ce projet est le symptôme le plus carac-

(I) Les mots soulignés sont ceux qui expriment textuellement les idées que les aliénés m'ont communiquées, soit de vive voix, soit par écrit. Dans mes rapports médico-légaux, j'ai toujours pour habitude de citer textuellement les réponses des inculpés. La manière dont ils s'expriment a souvent, au point de vue du diagnostic et de la médecine légale, une importance que la suite de ces études fera ressortir d'une manière évidente.

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téristique del'état mental des délirants par persécution, qui, dans l'impossibilité où ils sont de trouver dans leur intelligence égarée les éléments d'antagonisme aux conceptions délirantes qui les obsèdent, cèdent à l'étrange détermination de commettre un acte avec une intention coupable, puisque leur but est d'être traduits devant les assises. Ils espèrent alors que justice sera faite, que la vérité se produira, que leurs persécuteurs seront confondus. Ils ont été tour à tour sur le point de se suicider, de commettre un meurtre, ou tel autre acte compromettant ou dangereux. A d'autres périodes de leur maladie ils se sont lancés dans la débauche, se sont livrés à des excès dé boisson, comme pour faire diversion aux idées qui les obsédaient; puis enfin ils ont pris la détermination étrange, sans aucun doute, mais qui se trouva être dans des rapports logiques avec leur système délirant, de commettre un acte qui les amène devant la justice. Lemaître se détermine à incendier. Un autre hypochondriaque que j'ai sauvé de l'échafaud avait pris et exécuté l'atroce résolution de tuer le premier individu qu'il rencontrerait, afin de frapper de terreur les ennemis acharnés à sa perte, et d'avoir une occasion de dire en présence de la justice tout ce qu'on lui faisait endurer. La victime de cet aliéné fut un malheureux enfant de seize ans qu'il hacha en morceaux. On le voit donc, et je pense l'avoir démontré, les actes délirants des aliénés peuvent, dans la presque généralité des cas, être rapportés à la maladie principale dont ils sont un symptôme si important. Point n'est besoin de recourir à l'existence d'entités pathologiques insaisissables, et qui, sous les noms de monomanie homicide, de pyromanie, kleptomanie, âipsomanie, avec prédominance, dans tous ces cas, d'un instinct aveugle, de quelque chose d'indéfinissable qui porte à tuer, voler, incendier, etc., ont mis tant de confusion dans les esprits, et faussé la véritable appréciation des phénomènes pathologiques dans l'étude de la folie. Nous n'avons pas à expliquer psychologiquement le fait de ces dépravation et aberration extrêmes des sentiments , cela est impossible. Nous constatons l'existence du phénomène en le l'approchant des circonstances pathologiques dans lesquelles il se produit (1).

(1) Les magistrats ont admis, dans l'affaire de Lemaître, la folie de cet individu, et il a été placé à l'asile de Quatre-Mares. Il est d'autant plus important, dans les cas de ce genre, d'exposer dans leur ordre l'enchaînement et la dépendance réciproques des phénomènes pathologiques, que les inculpés, après avoir commis un incendie, un homicide ou tel autre acte en rapport avec leurs impulsions délirantes, sont calmes, impassibles devant les juges, et qu'ils avouent leurs actes sans donner signes de repentir. La crise est momentanément passée, et ce n'est qu'ultérieurement que ces aliénés se montrent sous leur véritable jour. C'est ce qui est arrivé à Lemaître, qui dc.ina à l'asile les preuves de la folie la plus complète. Renvoyé une première fois guéri, il n'a pas tardé à récidiver, et le pronostic défavorable que sa situation m'avait inspiré s'est malheureusement confirmé.

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