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CONSERVATION DE LA PENSÉE ET DU RAISONNEMENT CHEZ LES ALIÉNÉS. Z

assujetties, malgré des différences réelles, à des lois essentiellement identiques et radicalement immuables, il arrive que l'aliéné, par cela seul qu'il reste membre de la grande famille bumaine,ne leur est pas complètement soustrait; et la preuve, c'est qu'il pense. Sans doute, il viole fatalement bien des règles de la logique, il se repaît de l'erreur ; il est entraîné par la force de sa maladie à des conceptions délirantes inouïes, aussi bien qu'à des déterminations insensées. Mais il ne faut pas s'y méprendre, la pensée même qui l'égaré ne peut penser que sous certaines conditions déterminées (1). Ces conditions sont celles qui dirigent tous les hommes doués de la faculté de raisonner. En conséquence, l'aliéné fait tous ses efforts pour associer ses idées disparates et désordonnées; il les coordonne, les déduit les unes des autres, et parvient souvent, après de grands efforts de raisonnement, à se créer un système délirant en vertu duquel il prémédite et agit. Une conception délirante, ainsi que l'a bien établi M. le docteur Falret, se déduit d'une autre conception délirante par la même loi qu'une idée raisonnable engendre une autre idée raisonnable (2). C'est ainsi que l'aliéné arrive fatalement, mais logiquement, aux conceptions intellectuelles les plus contraires à la raison générale, et à la perpétration des actes les plus monstrueux.

A côté de la croyance qui ne fait consister la folie que dans l'incohérence des idées et l'extravagance des conceptions, il n'est pas rare de

(1) C'est l'idée sur laquelle je me suis presque exclusivement appuyé pour prouver la simulation d'un individu supposé aliéné et soumis à mon examen par le président des assises, à Rouen, en 1856.... Derozier, c'était le nom du prévenu, faisait aux questions les plus simples des réponses absurdes et n'ayant aucun rapport avec les interpellations qui lui étaient adressées. Lui demandait-on, entre autres choses , son âge, il répondait :

245 francs 35 centimes 124 voilures pour aller à... 5 mètres 35 centimètres. Je fis

observer à la cour que, dans leurs divagations les plus extrêmes, dans leurs délires les plus furieux, les aliénés ne confondent pas ce qu'il est impossible à la logique la plus extravagante de confondre, par la raison qu'il est des principes sans lesquels il n'est pas d'acte convenable de l'intelligence. Il n'est aucun aliéné (excepté, bien entendu, les idiots et ceux qui sont dans le dernier degré de la démence paralytique) qui soit privé de niée

de cause, de Vidée de substance, de Vidée d'être Par exemple, que l'on demande à

l'aliéné le plus délirant quel est son âge : il pourra répondre qu'il a six mille ans ou six mois, selon l'idée qu'il se fait qu'il est éternel, ou tellement infirme, qu'il en est réduit à l'état d'enfance. Il en est qui répondront qu'ils n'ont point d'âge, parce qu'ils se croient morts ; mais jamais il ne viendra à l'idée du dément le plus incohérent de répondre à la question de son âge, par 245 francs 31 centimes, ou 5 mètres 35 centimètres. (Rapport sur un cas de simulation de folie, par M. le docteur Morel; extrait des Annales médicopsychologiques, année 1857.)

(2) De la non-existence de la monomanie, par le docteur Falret (extrait des Archives générales de médecine, numéro d'août 1854).

428 de l'augmentation de l'activité intellectuelle chez les malades.

rencontrer une autre erreur qui tend à attribuer aux aliénés une intelligence extraordinaire. Il est inutile d'ajouter que ces deux opinions extrêmes ont leur point de départ dans l'interprétation erronée qui a été faite, à toutes les époques, de faits pathologiques réels et incontestables.

« L'augmentation de l'activité intellectuelle, ditM. le docteur Parchappe, se rencontre fréquemment dans la folie; elle est même un des caractères les plus saillants de cette maladie, dans la période aiguë.... Les annales de la science, ajoute le même auteur, contiennent un certain nombre de faits authentiques qui ont contribué à consacrer le préjugé d'une augmentation surnaturelle des facultés intellectuelles, et qui expliquent, jusqu'à un certain point, comment l'amour du merveilleux chez les observateurs crédules, exagérant et dénaturant des faits analogues, a pu accréditer les incroyables récits dont fourmille l'histoire des sectes religieuses à toutes les'époques, et plus particulièrement l'histoire de la possession diabolique au moyen âge. » (Symptomalologie de la folie.)

On peut lire dans des auteurs anciens tels qu'Arétée, Avicenne, Paul d'Égine, et dans d'autres plus récents, Primerose, Van Swieten, Lorry, une foule d'exemples qui tendent à exposer par leur côté le plus merveilleux l'augmentation d'activité intellectuelle chez quelques aliénés.

Van Swieten [Comment., 1121) dit avoir vu une femme qui pendantses accès de manie ne parlait qu'en vers , et qui les composait avec une admirable facilité, bien que dans l'état de santé elle n'eût jamais montré le moindre talent poétique.

Lorry cite une dame noble, d'un esprit fort médiocre, qui était sujette à des accès de mélancolie pendant lesquels son intelligence se développait au point de disserter avec éloquence sur les questions les plus ardues.

Une jeune fille du peuple, âgée de quatorze ans, atteinte de folie à la suite d'une mission, discourait sur des sujets religieux comme si elle se fût livrée à l'étude de la théologie; elle parlait comme un prédicateur sur Dieu, sur les devoirs du chrétien, et savait résoudre avec sagacité les objections qu'on lui faisait pour l'éprouver. (J. Frank. Pathologie interne: Manie fantastique.)

Je pourrais citer des milliers d'exemples semblables aux précédents. Je répondrai avec M. Parchappe, auquel j'emprunte ces faits, que cette augmentation d'activité intellectuelle n'est pas reculée au delà de ce que peut habituellement l'esprit humain, et que l'augmentation morbide de la vie intellectuelle n'engendre au contraire que des manifestations sans valeur au point de vue intellectuel.

S'il en était autrement, ce serait le renversement de toutes les lois de l'ordre physiologique et pathologique. Quand il s'agit de faits anormaux

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