MANIERE DONT LES ALIÉNÉS EXPRIMENT LEURS PENSÉES
» tempes, principalement à gauche; toujours les yeux larmoyants, le j » larynx serré ; une horrible et éternelle faim canine qui me t'ait comme » sauter. Il me prend une colère qui me fait paraître folle aux yeux des » autres. Si je pouvais encore crier, cela me soulagerait; j ebullitionne et » j'ai bonne mine. Dans le crâne, j'éprouve comme si j'avais une petite » scie. Toujours ce mouvement d'une scierie, d'une roue qui tourne et » m'entraîne. Mes os me font l'effet de bois mort qui brûle comme du » bois de Campêche.
» Huit septembre 1852. — Journée entière sans avoir pu rien faire. » Un cintre m'étreignait le front. Je me couche avec un profond chagrin. » La crainte me domine; parfois un sentiment de haine, un tant soit peu » de jalousie permise contre ceux qui peuvent agir librement et travailler. » J'ai dans le dos comme de petites cordes de boyaux tirant en tous sens, , » faisant de la musique comme un harmonica. C'est tuant. L'homme le » plus fort tomberait mort de frayeur, si la réalité d'une personne dans » mon état se montrait à lui... Et l'on rit de moi.. . Les médecins ne veu- » lent pas croire à mes souffrances. Il y a des instants où je vois à la fois » tout ce que j'ai vu dans ma vie. Je me sens enlever dans les airs ou sur » les toits ; je me fais horreur. Il semblerait un vieux tableau de Rem- » brandt passé à l'eau-forte.
» Rêves. — Chevaux crevés, sans tète, équarrissés; des horreurs de tous » genres.. . Et puis ce sont les membres de ma famille qui m'appaiaissent; » mais je vois tout en laid et en raccourci ; il y a comme une chambre » obscure en moi, et le réflecteur me fait tout voir en petit. J'admets que » je sois folle, mais admettez au moins que je suis bien malade, etc., etc. » ;
Les auteurs ont relaté nombre de descriptions de ce genre faites par les aliénés. Nous pouvons en conclure que si quelques malades qui appartiennent, il ne faut pas l'oublier, à certaines variétés bien déterminées de la folie, parviennent à exprimer d'une manière pittoresque, et partois inimitable, les sensations qu'ils éprouvent, cette faculté est loin de i s'étendre à tous les objets sur lesquels peut s'exercer l'activité de l'esprit humain. C'est là un phénomène pathologique qu'ont eu soin de signaler les écrivains qui ont fait de l'analyse des passions humaines le sujet de leurs conceptions littéraires. Cette étude comparée n'est pas sans utilité pour établir les analogies qui existent entre certains états d'aliénation et la situation mentale que fait aux individus une passion qui les opprime. Je ne puis résister à citer, d'après un auteur célèbre, un passage qui aura pour nous une signification particulière. C'est comme parallèle entre la situation intellectuelle d'une femme enchaînée par la passion et l'état mental d'un aliéné dont l'intelligence est rivée à une idée fixe, oppressive.
LANGAGE DE LA PASSION COMPARÉ A CELUI DU DÉLIRE. fr33
Dans l'un et l'autre cas, nous remarquons l'absence de toute spontanéité. L'observation nous montre les aliénés et les individus passionnés également en proie à la fixité de l'idée et tournant perpétuellement dans le même cercle de conceptions délirantes, oppressives et stériles.
« Elle (Corinne) avait pris une telle horreur pour les actions communes » delà vie, que la moindre résolution à prendre, le moindre ordre à » donner, lui causaient un redoublement de peine. Elle ne pouvait passer » les jours que dans une inaction complète. Elle se levait, se couchait, se » relevait, ouvrait un livre sans en comprendre une ligne. Souvent elle » restait des heures entières à sa fenêtre , puis elle se promenait avec » rapidité dans son jardin.... Enfin, le sentiment de l'existence la pour- » suivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille ressources » pour calmer cette dévorante faculté de penser qui ne lui laissait plus, » comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une seule idée, une » seule image armée de pointes cruelles qui déchiraient son cœur. Chaque » mot lui coûtait à trouver, et souvent elle traçait des paroles sans aucun » sens, des paroles qui l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les » relire, comme si elle voyait écrite la douleur de la fièvre. Se sentant » alors incapable de détourner sa pensée de sa propre situation, elle pei- » gnait ce qu'elle souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces » sentiments universels qui répondent au cœur de tous les hommes : » c'était le cri de la douleur, cri monotone à la longue, comme celui «des oiseaux de nuit.... C'était le malheur, mais ce n'était plus le » talent (1). »
(1) Le médecin aliéniste qui voudrait suivre jusque dans l'analyse des ouvrages de certains hommes célèbres l'influence fatale de l'élément hypochondriaque, éclairerait indubitablement un des points les plus intéressants de l'étiologie des maladies mentales. Il expliquerait l'origine de tant d'idées fausses, incohérentes, monstrueuses parfois et toujours stériles, que l'on est étonné de trouver chez des hommes éminents à tant d'autres titres. En veut-on un exemple? je le rencontre dans Obermann, cette personnification de la souffrance morale chez beaucoup de penseurs du xixe siècle. On lit dans les lettres d'Obermann plus d'une page semblable à celle que je vais citer, et qui ne déparerait pas la littérature de nos malades :
« Je me demande ce que je fais, pourquoi je ne me mets pas à vivre ; quelle force » m'enchaîne quand je suis libre ; quelle faiblesse me retient quand je sens une énergie » dont l'effort réprimé me consume ; ce que j'attends, quand je n'espère rien ; ce que je » cherche, quand je n'y aime rien, n'y désire rien ; quelle fatalité me force à faire ce » que je ne veux pas, sans que je voie comment elle me le fait faire.
» Il est facile de s'y soustraire ; il en est temps, il le faut, et à peine ce mot est dit, » que l'impulsion s'arrête, l'énergie s'éteint, et me voilà replongé dans le sommeil où » s'anéantit ma vie. Le temps coule uniformément ; je me lève avec dégoût, je me couche » fatigué. le me réveille sans désirs, je m'enferme et je m'ennuie, je vais dehors et je
[i3f\ MÉMOIRE, JUGEMENT, VOLONTÉ.
Tel est incontestablement l'état des facultés intellectuelles chez beaucoup d'aliénés appartenant à la même catégorie maladive. On conçoit que des descriptions de ce genre ne peuvent s'appliquer à tous les aliénés indistinctement. Si l'incohérence dans les idées et dans les actes est un fait propre à l'aliénation, il n'est pas toujours facile de s'en rendre compte. Il faut une grande habitude des aliénés pour démêler ce qu'il peut y avoir de faux, d'erroné, d'incohérent dans les lettres qu'ils écrivent à l'autorité, dans les accusations nombreuses que parfois ils formulent contre leurs parents, contre leurs meilleurs amis, contre les médecins qui leur donnent des soins. Quelques-uns paraîtront raisonner juste et émettront des idées lucides quand on les interroge, et les mêmes malades, mis en mesure de résumer leurs idées par écrit, se livreront à des conceptions absurdes et incohérentes. 11 faut de toute nécessité tenter cette double expérimentation lorsqu'il s'agit de porter le diagnostic d'un cas de folie, de prononcer une interdiction ou de statuer sur la valeur de certains actes, comme serait, par exemple, un testament fait dans un moment de prétendue lucidité.
Mémoire, jugement, volonté. — J'ai cité des faits d'augmentation de la mémoire, mais en tenant compte des circonstances particulières dans lesquelles le phénomène se produisait. La même méthode nous dirigera dans l'appréciation de l'état des facultés intellectuelles ou affectives chez les aliénés, et nous pouvons admettre, sans crainte de nous tromper, que le plus ou moins d'embarras dans l'exercice des facultés est toujours en rapport avec la nature de l'affection ainsi qu'avec les progrès des lésions organiques ou la gravité des troubles dynamiques que l'on observe chez ces sortes de malades.
S'il est des aliénés qui ont une suractivité de la mémoire, il en est une infinité d'autres qui, sous l'influence de certains états cérébraux, oublient d'abord les noms des personnes, puis les personnifications des choses, et qui finissent par méconnaître leur propre individualité.
J'ai produit des exemples qui nous prouvent que certains malades jugent assez bien leur situation et la décrivent parfois avec une précision
ji gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; s'il est beau, je le trouve inutile, ta >, ville m'est insipide, et la campagne m'est odieuse. La vie des malheureux m'afflige, » celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes » qui se tourmentent ; et si quelques-uns sont plus calmes, je souris en songeant qu'on
» les croit contents Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger. Je
» m'agite, parce que je ne trouve point d'activité; je parle afin de ne point penser; je u m'anime par stupeur. Je crois même que je plaisante; je ris de douleur, et l'on me » trouve gai. Voilà qui va bien, disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne ; je » n'y pourrai plus tenir. » (Obermann, lettre xlvi.)
ÉTAT DE CES FACULTÉS CHEZ LES ALIÉNÉS. Uo5
que l'observation médicale atteint difficilement, tant les phénomènes sont intimes, tant ceux qui les éprouvent peuvent souvent, mieux que personne, dévoiler le secret de leurs souffrances. Mais à côté de ces aliénés faisant preuve, à propos d'une foule de choses, de jugement, de discernement et même de sagacité, l'immense majorité reste étrangère à ce qui se passe au dedans et au dehors d'elle. C'est surtout dans la démence que cette absence de jugement se fait remarquer. Ces êtres dégradés, ainsi que le fait observer judicieusement M. le docteur Parchappe, n'ont pas même l'idée de la perte de leur liberté, ni de l'existence exceptionnelle qui leur a été faite par suite de la séquestration. Que dirai-je des lésions de la volonté qui ne rentre dans les appréciations émises sur les lésions de la mémoire, du jugement et des autres facultés (1 )? Nous observerons des aliénés qui se plaignent d'être privés de la faculté de vouloir, qui ne peuvent se déterminer à aucun acte volontaire, et qui épuisent leurs forces dans une indécision fatale. Il en est d'autres, au contraire, qui semblent doués d'une énergie incroyable, d'une force morale presque extraordinaire pour résister aux motifs qui, dans la vie commune, fout céder les volontés humaines. Les malades à prédominance d'idées de persécution, ceux qui, dans leur délire, subissent l'influence des idées religieuses erronées et exaltées, nous étonnent par leur résistance. C'est dans cette catégorie que l'on trouvera ces aliénés qui préfèrent se laisser mourir de faim et qui se livrent aux dernières excentricités du suicide, plutôt que de céder aux motifs raisonnables que leur allèguent leurs parents, leurs amis et leurs médecins.
Mais il est bon de ne pas nous égarer nous-inème dans la relation des différents délires individuels et de l'état des facultés mentales chez les aliénés en général. Nous avons renoncé à décrire l'exercice des facultés d'attention, de mémoire, de comparaison, de méditation, chez des êtres qui s'ignorent et qui sont privés de la puissance réelle d'entendre des idées comme de vouloir des actes. Nous avons accepté pour programme de remonter la série régulière des effets et d'embrasser l'ensemble des propriétés susceptibles d'observation et soumises à l'expérience.
L'observation des malades, faite à ce point de vue, nous amène à spécifier les caractères qui appartiennent aux différentes variétés d'aliénation ; elle nous lait sortir du dédale inextricable où nous placerait l'étude de la folie, si l'on voulait s'en tenir aux phénomènes plus ou moins extraordinaires que l'on remarque chez les représentants individuels de celte ma-
(l) Voyez, dans les Annales médico-vsychologiques, un savant et intéressant travail de M. le docteur Billod, médecin en chef de l'asile des aliénés à Angers, sur les maladies de la volonté {t. X, p. 15, 170 et 317).
36 manière d'observer les aliénés.
ladie. C'est dans cette manière de procéder que gît la véritable méthode d'observation de tous les faits de l'ordre intellectuel, physique et moral qui appartiennent à l'aliénation mentale, et qui en font le véritable caractère. On me saura gré de reproduire, à ce sujet, les conseils donnés par M. Falret aux élèves qui suivaient ses leçons à la Salpètrière. Les enseignements de ce sage et judicieux observateur avaient pour but de préserver les médecins de l'erreur dans laquelle tombent inévitablement les personnes du monde, lorsqu'elles se trouvent en présence des aliénés, et qu'elles cherchent à se faire une idée de cette triste maladie :
« Ces personnes choisissent inévitablement, dit M. Falret, parmi les idées émises par les aliénés, celles qui leur paraissent le plus curieuses, le plus intéressantes, pour en faire un tableau aussi pittoresque que possible. Elles se laissent guider, dans le choix des idées et des actes des malades, par leur bizarrerie, leur singularité, leur caractère étrange et extraordinaire.
» Ce procédé, ajoute l'honorable médecin de la Salpètrière, est évidemment l'enfance de l'art. C'est l'observation abandonnée à tous les caprices de l'imagination et de l'instinct de curiosité; c'est ce que nous appellerons le procédé des littérateurs ou des romanciers, qui a été malheureusement trop souvent employé dans la spécialité des maladies ; mentales.
» Un second procédé, qui se rapproche du précédent sous beaucoup de rapports, mais qui en diffère essentiellement par son caractère plus scientifique, est celui qui se présentera naturellement à votre esprit, si, frappés des graves inconvénients du précédent, vous cherchez à étudier les aliénés d'une manière plus approfondie.
» En restant longtemps avec ces malades, en vivant au milieu d'eux, vous ne tarderez pas à vous apercevoir de l'erreur grossière dans laquelle vous êtes tombés de prime abord, lorsque vous avez vu que les folies étaient aussi multipliées que les individus. Vous serez frappés de l'existence de beaucoup de caractères communs, qui rapprochent les uns les autres un grand nombre d'aliénés. Vous constaterez, à votre grande surprise, que non-seulement on retrouve les mêmes directions d'esprit et de sentiment chez une foule d'aliénés présentant d'ailleurs des idées prédominantes diverses, mais que le nombre de ces idées elles-mêmes est très restreint, comparativement à ce que vous avait fait supposer un léger examen. Vous verrez enfin un grand nombre d'aliénés qui ne se bornent pas à exprimer les mêmes pensées, mais qui les expriment absolument dans les mêmes ternies. Vous arriverez ainsi petit à petit, en partant toujours des manifestations et des idées les plus saillantes, à négliger les indi-