CHAPITRE II
SYMPTÔMES FOURNIS PAR LES FONCTIONS INTÉRIEURES OU ASSIMILATRICES. § Ior. — Considérations préliminaires.
Je ferai précéder par une réflexion générale ce que j'ai à dire sur les symptômes fournis par les fonctions intérieures ou assimilatrices. Ces symptômes sont différents selon le genre de l'état névropathique dont est affecté le malade. On conçoit parfaitement que si les idées et les actes des aliénés varient d'après le genre de la folie, il doit en être de même des fonctions intérieures ou assimilatrices. Il existe sous ce rapport des caractères communs à tous les individus qui souffrent dans la sphère de leurs fonctions nerveuses ; il en est de particuliers à telle ou telle catégorie d'aliénés. Je ne manquerai pas de produire ces derniers clans la description spéciale des diverses formes d'aliénation. Je n'ai l'intention en ce moment que de donner les caractères généraux, fixes et permanents des
UhO SYMPTÔMES FOURNIS PAU LES FONCTIONS INTÉRIEURES ASSIMILA TR1CES.
perturbations qui existent clans les fonctions internes ou assimilatrices chez les aliénés (1).
§ XI. — Digestion. Sécrétions. Indications symptomatiques déduites de l'analyse de l'urine et du sang chez les aliénés. Circulation. Respiration. Sommeil.
Digestion. — Trouble de cette fonction dans les nécroses en général, et anomalies dans les formes particulières de la folie. — Les auteurs qui se sont occupés des névroses en dehors de la spécialité des maladies mentales ont eu soin de fixer l'attention sur les troubles du système digestif. Dans la description des maladies nerveuses générales, M. Sandras fait ressortir les anomalies qui existent sous ce rapport dans différents états nerveux qui ne sont souvent que la période initiale de la folie. Voici les principaux désordres notés par l'auteur du Traité pratique des maladies nerveuses. 1° Sécheresse, aridité de la bouche. Impossibilité de la mastication, soit par suite d'un état de constrietion, de spasme dans quelques cas, soit par suite de la présence de névralgies douloureuses. 2° Augmentation anormale des sécrétions salivaire et buccale; altération de ces liquides tantôt trop alcalins et tantôt trop acides ; diminution, perte de l'appétit; dans quelques cas, au contraire suractivité dans le besoin d'ingestion des aliments. 3° Constipations opiniâtres dans d'autres situations, et nécessitant l'emploi des grandsmoyens, c'est-à-dire des purgatifs sous une forme ou sous une autre, h" Influences extraordinaires exercées par certains états nerveux sur la sécrétion et l'excrétion urinaires.
Tous ces troubles, toutes ces anomalies se rencontrent, soit dans la période initiale, soit dans la période de développement des diverses formes d'aliénation. Je vais appeler l'attention sur les points les plus importants de la question, sur ceux qui intéressent particulièrement le diagnostic, le pronostic et le traitement.
De toutes les grandes fonctions de l'économie, la digestion est celle qui chez les aliénés m'a toujours présenté les désordres les plus remar-
(1) J'emploierai souvent dans ce chapitre, en signalant les opinions des auteurs, les désignations d'aliénés mélancoliques et maniaques. Quoique la mélancolie (dépression), la manie (exallalion), ne soient pour moi que des symptômes appartenant également aux diverses variétés de ma classification, je pense que ces désignations doivent être conservées comme exprimant une situation mentale particulière, se compliquant le plus ordinairement de troubles physiologiques spéciaux. Lors donc que je parle des mélancoliques (iyprmaniaques d'Esquirol) et des maniaques, je n'attache à ces termes aucune idée spéciale de classification. Je comprends par là des aliénés appartenant également au genre héréditaire, épileptiquc, hypochondriaque, etc., mais qui se trouvent tantôt dans une période de dépression, tantôt dans une période $ excitation.
DES DÉSOIIDKES DE LA DIGESTION CHEZ LES ALIÉNÉS. khi
quables. Pendant la période prodromique, et surtout pendant le développement de leurs accès, certains aliénés ont un appétit insatiable. Il en est dont il faut augmenterlanourriture journalière, et cependant l'absorption énorme d 'aliments opérée par la plupart des malades coïncide presque toujours avec une grande maigreur, et avec des caractères qui indiquent une lésion dans les fonctions nutritives. Dans les périodes de rémittence, l'appétit revient à l'état normal, et la voracité annonce ordinairement le retour de l'accès. De tous les aliénés ce sont les paralysés généraux chez lesquels on peut remarquer une activité extraordinaire dans les fonctions digestives. Bien souvent l'entourage de ces malades est trompé par ce signe que l'on est tenté de prendre pour le symptôme d'une bonne santé.
Chez les aliénés à prédominance d'idées de tristesse, et vulgairement désignés sous le nom de mélancoliques ou lypémaniaques, la privation de nourriture à laquelle ils se soumettent. volontairement amèneuneémaciation extrême. La peau perd chez eux toute fraîcheur ; leur teint est jaune et livide. La lésion des fonctions digestives chez ces sortes de malades se signale par d'autres signes patbognomoniques. Ils ont souvent l'haleine fétide, la langue saburrale , et ils éprouvent des constipations extraordinaires. La disposition aux vers intestinaux se rencontre dans les diverses variétés d'aliénés; ils en rendent dans leurs selles, dans la matière des vomissements.. l'ai souvent, à l'autopsie, trouvé des lombrics dans l'estomac et les intestins de ces malades.
Le refus de prendre de la nourriture peut dépendre souvent des mauvaises conditions des voies digestives, mais l'obstination vraiment incroyable avec laquelle certains aliénés repoussent les aliments est, le plus ordinairement, en rapport avec leurs idées délirantes, telles que la crainte du poison, le projet de se laisser volontairement mourir de faim, la croyance à un ordre qui leur est intimé par une volonté supérieure (hallucination). Ajoutons l'influence exercée par telle ou telle conception insensée dont il est impossible de se douter. Une dame que j'avais été obligé de nourrir pendant plusieurs semaines avec la sonde œsophagienne, m'a avoué ultérieurement que ses refus obstinés tenaient à l'illusion étrangequ'on lui servait lesdébris du corps de sesenfants. Une autre voyait dans ses aliments des araignées et toutes sortes d'animaux immondes.
On observe chez les aliénés des appétits bizarres, extraordinaires, et parfois des perversions étranges du sens du goût. « Dans quelques cas, par une dépravation inouïe des sens et de 1'intefligence, dit M. le docteur Bouchet (de Nantes), les malades mangent leurs excréments. Ces matières à demi putréfiées et inaptes à l'élaboration chymeuse, agissent sur l'estomac comme de véritables corps étrangers, et donnent lieu à des gastrites
kkl DES DÉSORDRES DE LA DIGESTION CHEZ LES ALIÉNÉS.
plus ou moins intenses, dont le earactère est d'exhaler une odeur épouvantable. Dans d'autres cas, ajoute cet excellent observateur, la gastrite semble déterminer la folie'; cette dernière affection acquiert un haut degré d'intensité et voile les symptômes de la première. Les malades mangent, et bientôt les symptômes gastriques, soit qu'ils aient augmenté sous cette influence, soit que le délire ait simplement diminué, paraissent dans toute leur force.
» Dans d'autres cas encore, des gastrites sont déterminées par une diète de longue durée. Des affections de l'estomac en sont le résultat, soit que les sucs de cet organe, sécrétés en plus grande quantité et non neutralisés, agissent comme irritants, soit que le sang, en stagnant dans un organe constamment en repos, y détermine d'abord une congestion qui passe peu à peu à l'état d'inflammation. Mais il faut bien se garder de confondre ces cas avec ceux qui se présentent chez ces autres malades qui, devenant aliénés sous l'influence d'une gastrite, et les symptômes de cette dernière étant voilés par l'affection cérébrale, refusent de manger précisément parce que l'estomac est malade. » (Bouchet, Etudes pour servir à l'histoire de l'influence de la folie, dans Annales médico-psychologiques, t. III, p. 184.)
Les perturbations et anomalies dans les fonctions digestives chez les aliénés peuvent encore dépendre d'autres causes maladives organiques : 1° de l'état du système nerveux ganglionnaire, comme chez les hypochondriaques ; 2° de l'état de congestion du cerveau ou de ses membranes, comme chez les paralysés généraux et les épileptiques : la congestion, dans ces cas, peut amener le rejet des aliments, en dehors de toute prédisposition maladive de l'estomac; 3° de la complication d'autres affections intercurrentes, telles que la phthisie, les inflammations chroniques do l'intestin, ses ulcérations. Ces dernières circonstances pathologiques amènent des diarrhées incoercibles, et les aliénés ne tardent pas à mourir dans le dernier degré du marasme. On rencontre inévitablement, à l'autopsie, des ulcérations de la muqueuse intestinale, et parfois les malades succombent à une péritonite produite par la perforation de l'intestin.
Le rétablissement normal des fonctions digestives, quand il coïncide avec la diminution de la voracité, avec la disparition des exacerbations maniaques et des préoccupations délirantes des malades, est un signe favorable de retour à la raison. Le rétablissement de ces mêmes fonctions avec persistance de l'état de torpeur ou d'apathie, de délire chronique, d'affaiblissement de l'intelligence, est d'un pronostic funeste. « L'embonpoint, dit Esquirol, est un signe d'incurabilité quand l'état mental reste le même. »
Sécrétion saiivairc. — Dans la phase de dépression, les sécrétions
de l'état des sécrétions salivaire, lacrymale, chez ces malades. !\h'6
s'exécutent avec difficulté. La bouche est sèche, la salive peu abondante. Chez la plupart des aliénés dans la période d'agitation, la sécrétion salivaire est moins rare; la sécrétion salivaire chez quelques déments et aliénés stupides se montre parfois sous la forme d'un véritable ptyalisme. La salive s'écoule incessamment de la bouche sur lesvètements. Chez quelques-uns, cette incommodité sordide tient à leur défaut d'intelligence, à leur paresse, à leur état de stupeur, à la paralysie des muscles de la déglutition (1).
« La sputation, dit Esquirol, est un symptôme très remarquable chez les aliénés ; elle annonce souvent l'explosion de l'accès. Quelquefois elle persiste pendant tout le temps de la maladie. Il est des aliénés qui font tous les efforts et tous les mouvements d'un homme qui a besoin de cracher, et cependant ils ne le peuvent pas ; ce besoin paraît tenir à un resserrement de la gorge ou à une constriction des glandes salivaires. La salivation abondante juge quelquefois la folie. Si les aliénés sont phthisiques, si les crachats se suppriment, le délire augmente, l'exaspération est plus grande; si les crachats sont peu abondants, il y a rémission de la folie. » (Esquirol, Terminaisons critiques de la folie, t. 1, p. 1Zi8 . ) Dans quelques cas, le ptyalisme a été signalé comme crise d'une maladie mentale. Perfect, Rofimck, Pinel, Esquirol, en citent des cas. Baillou a aussi remarqué ce phénomène chez les insensés : « Ptyalisant hypochondriaci quibus cerebrum inflammation, quibus melancholia eerebralis est. » (Consil. XIII, lib. 2.) M. Foville (Thèse, p. 17) parle d'une malade sujette à une démence intermittente qui a plusieurs fois guéri par un ptyalisme spontané. M. le docteur Thore rapporte un cas de stupidité portée au plus haut degré, dans lequel survint un ptyalisme très abondant suivi d'une guérison rapide. (Thore, Maladies incidentes des aliénés, dans Annales médicopsychologiques, t. III, p. 346.)
Sécrétion lacrymale. — « L'émission des larmes offre aussi les mêmes caractères, dit Esquirol. Plusieurs aliénés font comme s'ils pleuraient; ils ne répandent pas une larme ; souvent les paroxysmes cessent par l'émission des larmes. » Ce médecin en cite un cas très remarquable chez une jeune femme qui, sous l'influence d'un violent chagrin, refusait obstinément la nourriture. Pendant huit jours la malade ne prit que quelques gorgées de bouillon et refusa de parler. Une personne d'un caractère doux
(1) C'est une chose remarquable, dit Fodéré dans son Traité du délire, que la salive devient pour les insensés une arme d'attaque ou de mépris, comme elle l'est pour les enfants et pour les femmes indignées. On sait que la salive acquiert dans certaines affections, comme la rage, une qualité vénéneuse. L'erreur qui attribuait à la salive des aliénés une propriété de ce genre ne mérite aucune considération.
Wj DE LA SÉCRÉTION LACRYMALE COMME TERMINAISON CRITIQUE.
et insinuant fut placée auprès de cette dame et l'invita à épancher son cœur. Après vingt-quatre heures d'une délicate et adroite persévérance, la malade prit les mains de sa nouvelle amie, versa un torrent de larmes, puis déroula tous les replis de son cœur, indiqua la cause de son délire, les motifs qui lui faisaient prendre la résolution de ne plus manger, enfin les craintes qui la tourmentaient ; elle se décida à prendre quelques aliments. A partir de cet instant, la maladie marcha rapidement vers une terminaison favorable. J'ai vu, pour ma part, une crise de bonne nature inaugurée dans des conditions absolument identiques.
Les sécrétions lacrymales sont plus communes chez les paralysés généraux et chez les aliénés tombés en démence que chez ceux qui sont dans une période d'agitation ou de dépression. Chez les agités, la rapidité et l'incohérence des sensations font qu'ils passent sans transition du rire aux larmes ; celles-ci se tarissent vite et nesont pas toujours, il s'en faut, l'expression d'une véritable douleur morale. Elles n'indiquent pas, à plus forte raison, une terminaison critique de bonne nature.
Ce n'est que lorsque la manifestation des larmes chez ces malades acquiert une certaine continuité, qu'elle promet une crise qui amène soit un état de dépression mélancolique, soit une amélioration générale. Et, réciproquement, les sécrétions lacrymales, lorsqu'elles deviennent plus abondantes chez des aliénés déprimés, signalent le passage à l'excitation, ou bien encore sont l'indice d'une crise favorable.
« Les aliénés mélancoliques, dit Cuislain, se plaignent de ne pouvoir pleurer; leurs yeux, disent-ils, sont secs comme leurs cœurs. Ils se font les reproches les plus vifs sur leur insensibilité. Ils n'ont pas une larme à verser sur le sort malheureux de leurs parents et de leurs amis. Dans des cas exceptionnels, ces malades pleurent sans interruption, et alors leurs yeux deviennent des courants de larmes ; pendant des mois ces malheureux ne font que pleurer. La continuité de ce symptôme, lorsqu'il se prolonge d'une manière aussi insolite, est généralement une chose de mauvais augure. »
Pour que l'émission des larmes soit l'indice d'une terminaison critique, il n'est pas nécessaire qu'elle soit abondante ni qu'elle se prolonge indéfiniment. Cette dernière circonstance, au contraire, n'est pas généralement un signe de bonne augure. Une émotion forte, inattendue, peut provoquer, chez un aliéné plongé dans le dernier degré de la dépression, une crise lacrymale instantanée et qui s'arrête subitement ; mais l'effet a été produit, et l'amélioration s'inaugure. J'ai conduit un jour auprès de sa sœur agonisante une malade aliénée et déprimée jusqu'à la stupeur. Depuis son entrée à l'asile, cette femme n'avait donné aucune preuve de
SÉCRÉTION URINAÏKE. — INDICATIONS SYMPTOMATIQlîES. 445
sensibilité ; mais, à la vue du spectacle inattendu qui s'offrait à ses regards, elle se précipita sur le corps déjà inanimé de sa sœur, s'écriant : « Ah! ma pauvre sœur! » Les larmes furent peu abondantes et se tarirent subitement; mais la crise était produite, et depuis ce temps cette aliénée est devenue plus calme. Elle s'occupe, parle, mange avec moins de difficulté et tend à une complète guérison.
Sécrétion urînaire. — Indications symptomatiqv.es déduites de l'analyse de l'urine. — C'est une chose bien remarquable, dit M. Sandras, que l'altération dont ces fonctions sont susceptibles pendant l'état nerveux. Pour peu que cet état soit exagéré, il arrive presque toujours que les fonctions éprouvent une notable perturbation. Cette perturbation est double : ou bien la fonction d'excrétion est modifiée, ou bien la nature du liquide expulsé a changé. Au premier point de vue, le plus ordinaire est que le besoin d'uriner se fasse à chaque instant sentir avec une vivacité quelquefois excessive. Pour cela, il suffit d'une impatience vive, d'une activité qui inquiète, d'une crainte qui poursuit. Plus rarement l'excrétion est pour ainsi dire oubliée. Sous le second rapport, celui de la nature du liquide expulsé, le trouble résultant de l'état nerveux est toujours, à peu de chose près, le même. Les urines sont nerveuses, comme on dit, et l'on veut désigner par là des urines abondantes, claires, aqueuses, presque entièrement dépourvues des principes ordinaires en dissolution dans ce liquide. On a lieu souvent d'être étonné , dans l'étude des maladies nerveuses , de la vivacité avec laquelle ce besoin se fait sentir, de la quantité considérable de liquide rejeté chaque fois, et de la fréquence avec laquelle ce besoin revient ; puis, à mesure que l'état nerveux s'amende, les urines reprennent leur aspect, leur odeur, leur consistance ordinaires, et c'est même un des bons signes sur lesquels doit se baser le pronostic. (Sandras, Des maladies nerveuses générales, t. I, p. 38.)
Esquirol avait aussi remarqué que l'urine, chez les mélancoliques, est rare, épaisse, bourbeuse; mais cette circonstance s'observe surtout dans l'état aigu du mal, lorsqu'il y a complication par suite d'autres désordres de l'économie. Ce que j'ai observé le plus ordinairement chez les malades dans la période de dépression, est la diminution de sécrétion urinaire. Ce liquide laisse aussi précipiter des sels de phosphate de chaux, et l'on sait que, dans certaines névralgies spinales, le même fait a été signalé. Toutefois, quand il s'agit chez les aliénés de l'état des fonctions physiologiques, il ne faut jamais manquer de faire la part de l'intervention des idées délirantes dans la manifestation de certains phénomènes.
Je veux bien admettre commo réelle l'histoire de cet aliéné qui ne voulait pas uriner, par la crainte d'inonder la terre, et qui ne se décida à
tlh6 SÉCRÉTION URINAIRE. — INDICATIONS SYMPTOMATIQUES.
rendre son urine qu'après qu'on lui eut persuadé qu'il n'y avait que ce moyen d'éteindre un violent incendie qui venait d'éclater. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que les mélancoliques, absorbant peu de nourriture et de liquides, ont souvent encore de singulières manies : les uns mettent beaucoup de paresse à exécuter leurs besoins naturels. Les autres sont dominés par l'étrange idée que n'ayant plus ni estomac, ni intestins, ni organes internes, ils ne peuvent remplir leurs fonctions ordinaires. J'en ai vu mettre une distance incroyable entre l'accomplissement de leurs besoins , et ce n'était que grâce à des invitations incessantes qu'on les décidait à uriner. Dans quelques circonstances, j'ai dù employer la sonde pour vider des vessies qui avaient perdu toute contractilité, par suite de la régurgitation du liquide qu'elles contenaient. On conçoit facilement que, dans ces diverses situations, l'urine ait été trouvée épaisse, bourbeuse, d'une odeur pénétrante et surchargée de sels. Ces généralités m'engagent à citer quelques expériences qui ont été faites pour déduire de l'analyse des urines des indications symptomatiques. Par la même occasion, je reproduirai ce qui a été fait dans le même but pour l'analyse du sang. La science est encore peu avancée sous ce double rapport; mais des recherches de ce genre méritent d'être encouragées, et tout fait espérer que la direction plus médicale et plus physiologique donnée aujourd'hui à l'étude des maladies nerveuses portera ses fruits.
MM. Sutherland et Rigby en Angleterre, et M. Michéa en France, se sont particulièrement occupés de l'analyse des urines chez les aliénés. M. Michéa a spécialement expérimenté sur les urines des épileptiques et des hystériques, et il a rectifié quelques affirmations du docteur Regnoso à propos de la présence du sucre chez les sujets atteints de maladies diverses du système nerveux. M. Michéa a pareillement analysé l'urine, pendant toute la durée de la maladie, dans sept cas de deliriwn trcmens. Il l'a examinée enfin chaque jour, pendant plusieurs semaines, dans six cas de paralysie générale au troisième degré, dans cinq cas de manie, soit aiguë, soit chronique, et dans trois cas de délire partiel. Dans vingt-sept cas, comprenant aussi des hystériques et des épileptiques, M. Michéa n'a pas découvert de sucre (Académie des sciences, séance du 15 décembre 1851). Dans leurs recherches, les médecins anglais ont examiné la couleur de l'urine, ses curactères d'acidité et d'alcalinité, ses sédiments, sa matière épithcliale, sa pesanteur spécifique, la présence de l'albumine, l'excès d'urée, les différents sels qu'elle renferme habituellement, et les globules de pus qu'on y rencontre dans des cas exceptionnels.
1° Couleur de l'urine. — Les variétés de couleur que présente l'urine chez les aliénés en constituent sans contredit le caractère le plus saillant.
ANALYSE DE L'URINE DANS DIVERSES VARIÉTÉS DE FOUE. hkl
La couleur rouge foncé ou d'un jaune orangé ou ambré, que l'on rencontre dans plus de la moitié des cas de manie et de mélancolie, et chez le quart à peine des déments, est un fait digne d'être noté. Chez ces derniers , l'urine est le plus souvent jaune verdàtre , jaune pâle ou opaline.
2" Saveur. — Dans le plus grand nombre des cas de mélancolie, de manie et de folie, suite découches, quatre fois sur cinq environ, l'urine a été trouvée acide. Elle ne présentait ce caractère que chez les trois cinquièmes des déments; encore suffisait-il, chez ces malades, de quelques heures d'exposition à l'air pour que leur urine devint neutre et même alcaline.
3" Sédiments. — MM. Sutherlandet Rigby ont rencontré des sédiments dans plus des quatre cinquièmes des cas de manie, et surtout de mélancolie, et chez la moitié seulement des malades en démence.
k" Matière épithéliale (mucus vésical?) — La mélancolie occupe encore ici le premier rang, puisqu'on a rencontré un excès de matière épithéliale chez les trois cinquièmes de cette variété de folie; viennent ensuite la manie et la démence. Mais, chose remarquable, et qui n'a été jusqu'ici signalée que dans l'urine des aliénés, cette matière est le plus souvent déchirée et morcelée.
5" Pesanteur spécifique. — Elle est plus considérable dans la mélancolie que dans la manie, et dans cette dernière que dans la démence.
6° Albumine . — L'albumine n'a été trouvée que 7 fois sur 192 malades observés. Trois étaient mélancoliques, trois maniaques et un seul dément. C'est dans cette dernière variété de folie que la santé des malades diffère le moins de l'état normal. L'albuminurie se rencontre bien rarement chez les aliénés. C'est au moins ce que j'ai pu constater après des recherches dans ce sens que M. Rayer m'avait engagé à faire.
7" De l'urée. — 11 y avait excès d'urée dans trois cas sur quatre de folie compliquée de stupeur (stupidité, variété de folie d'après M. Baillarger). A part cette exception apparente, qui n'en est pas une dans l'opinion de M. Baillarger, la mélancolie conserve ici comme toujours le premier rang ; viennent ensuite la folie et la manie puerpérales. L'acide urique et Yurate d'ammoniaque ont été rencontrés dans la mélancolie, bien plus rarement dans la démence. C'est principalement chez les malades en démence que MM. Sutherland et Rigby ont pu découvrir au microscope des phosphates. Enfin, on a plus souvent observé des globules de mueo'pusùtms la manie que dans la mélancolie, et surtout dansla démence. (Analyses o f thé Urine of insane patients in St. Luhe's hospital, ISkk.)
Quel est le degré d'importance des résultats obtenus par MM. Suther-
hUS ANALYSE DU SANG. — INDICATIONS SYMPTÛMATIQOES.
land et Rigby ? se demande M. le docteur Limier, qui a analysé les travaux de ces médecins. Quoiqu'il soit difficile, dit-il, de tirer une conclusion générale d'après le nombre peu considérable des faits observés, je tiens cependant à constater que les conditions patbologiques différentes que fait aux malades le genre particulier d'aliénation dont ils sont atteints, se révèle par des symptômes qui sont loin d'être sans valeur. L'action exercée par telle ou telle variété de folie sur les sécrétions est incontestable, et c'est à tort qu'on a cru , ainsi que nous allons le voir dans un instant, que la folie ne se compliquait que bien rarement de mouvements fébriles. Quoi qu'il en soit, l'examen des véritables conditions pbysiologiques et pathologiques des aliénés nous amène à des indications thérapeutiques formelles. Nous devons chercher à agir, dans certains cas, sur les excrétions et les sécrétions par la médication endermique, par les toniques et par les diurétiques. Nous aurons soin, du reste, de rappeler à la mémoire ces données thérapeutiques dans la partie consacrée au traitement.
Indications symptomatiques déduites de l'analyse du sang. — Les études chimiques entreprises sur le sang dans les névroses sont peu nombreuses et laissent beaucoup à désirer. D'après un compte rendu analytique publié dans les Annales médico-psychologiques par M. Lunier, nous voyons que Mi\L Wittorf, médecin des aliénés de Siegbourg, et Erlenmayer, médecin de l'asile de Prague, sont à peu près les seuls dont les travaux méritent d'être mentionnés.
D'après M. Wittorf (Dissertatio de sanguine maniacorum, 1846), le sang, dans la manie aiguë, ne subit pas dans sa composition des modifications aussi considérables qu'on pourrait le croire à priori.
1° Le sang offre une diminution du chiffre des globules, et une augmentation du chiffre de l'eau.
'2° La manie n'est pas la cause de l'altération de la proportion de ces principes du sang. Cette altération dépend de la constitution du sujet.
3° D'après cet auteur, la manie n'existe jamais conjointement avec une phlegmasie aiguë.
Les résultats obtenus par M. Erlenmayer sont de deux sortes. Les uns ont trait à l'influence de différents états organiques préexistants, tels que la tuberculisation, l'inflammation, les maladies du cœur, sur la marche de la folie; les autres sont relatifs à l'état du sang dans diverses variétés de délire. Cette manière d'envisager la question amène l'auteur à deux ordres de conclusions qui doivent tenir place dans cette discussion et que je reproduis, dans l'intérêt des recherches qu'il y aurait à faire, au double point de vue de la physiologie et de la pathologie.
ANALYSES DU SANG. — INDICATIONS SYMPTÔMATlQCES. 1x^9
1. Influence de divers états organiques sur la constitution du sang chez les aliénés. — 1° De toutes les formes de maladies avec prédominance de fibrine, la tuberculisation est, dit M. Erlenmayer, la seule qu'on observe chez les aliénés; mais souvent, pendant la vie, et sur le cadavre après la mort, l'état fibrineux est marqué par des caractères de dissolution. La tuberculisation doit le plus souvent être regardée comme cause d'aliénation mentale.
2° Le typhus, le cancer et les exanthèmes sont très rares chez les aliénés; ils sont plus fréquents chez les idiots : ce qui prouverait que le sang de ces derniers se rapproche plus de l'état normal que de celui des autres aliénés (1).
3" Les maladies du cœur ne sont pas rares chez les aliénés , et sobservent le plus souvent chez les mélancoliques; elles doivent être considérées comme une cause d'aliénation mentale, en ce qu'elles engendrent la dissolution du sang par défaut de répartition et d'oxydation de ce liquide, et que par là le système nerveux se trouve privé de son stimulant. Souvent les mélancoliques avec maladie du cœur deviennent hydropiques, lorsqu'ils guérissent de leur aliénation mentale. L'hydropisie dans les membranes séreuses est de toutes la plus fréquente chez les aliénés.
h" Le délire des ivrognes, rare dans les maisons d'aliénés, lorsqu'il se complique de pneumonie, se termine fréquemment par la gangrène.
5° D'autres dissolutions du sang, telles que le scorbut, la dysenterie, etc., sont communes chez les aliénés.
6" Lediabètesucré(j'aidéjàeu l'occasion de faire cette remarque) est rare , et parait avoir peu d'influence sur l'aliénation et être peu influencé par elle.
7° La syphilis est une cause fréquente d'aliénation ; on ignore complètement son effet sur la crase du sang.
2. Etat de la constitution chimique du sang dans la folie et dans quelquesunes des variétés de cette maladie. — 1° La crase veineuse (augmentation de la quantité des globules) est très rare chez les aliénés ; elle a principalement lieu dans l'idiotie et le delirium tremens.
(I) Il est bien entendu que dans ce résumé historique de la question, je ne prends pas sous nia responsabilité toutes les opinions des auteurs. Dans cet alinéa (2") j'ai particulièrement à faire mes réserves à propos des opinions émises sur la plus ou moins grande fréquence des affections cancéreuses chez les aliénés. Ma réflexion aura une portée générale. Je dirai que dans des questions aussi délicates, il faut toujours établir la part du milieu dans lequel vivaient les aliénés avant de venir dans l'asile où ils deviennent le sujet de l'observation médicale. Je n'ai jamais rencontré, par exemple, autant d'affections eancércuses que chez les femmes de Saiut-Von ; mais le même fait se reproduit encore sur une plus grande échelle dans ies hôpitaux et hospices de cette ville, où malheureusement les affections cancéreuses sont très communes.