DES RAPPORTS DE CET ÉTAT AVEC SES CAUSES GÉNÉRATRICES
état peut se prolonger. Pinel l'a désigné sous le nom d'idiotisme produit par des affections vives et inattendues. (Voyez Ëtiologie, § vi, p. 202 et suiv. : causes morales spécifiques; influence de l'émotion, de la terreur sur les facultés intellectuelles.)
D'un autre côté, la phase de dépression qui constitue une période essentielle dans l'évolution des maladies mentales peut continuer outre mesure sous l'influence de causes spéciales telles que , épuisement extrême des forces du malade, concentration excessive de la pensée sur un point douloureux, hallucinations terrifiantes qui subjuguent l'aliéné,
i l'immobilisent, le réduisent à un état purement automatique. Il s'en faut, et M. Baillarger a parfaitement fait ressortir cette circonstance, que chez tous ces malades il y ait suspension complète des facultés intellectuelles. Il est des aliénés réduits à l'état de stupidité, qui ont conscience de ce qui se passe autour d'eux, et qui offrent, "sous ce rapport, une certaine ana-
| logie avec la catalepsie. Mais, ainsi que je l'ai dit, la nature de leur délire immobilise leur pensée, et suspend l'exercice des mouvements volon-
I taires. Ils restent tixés à la même place, et si la sensibilité n'est pas absolument abolie, elle est au moins considérablement diminuée. J'ai vu des situations de ce genre se prolonger des mois, des années. Dans ce cas, le pronostic est funeste, l'état de stupeur prolongée avec courtes intermit-
ï tences se reliant le plus ordinairement à des conditions héréditaires. J'ai vu l'état de stupeur survenir après des crises formidables d'exci-
! tation maniaque , après des convulsions épileptiques, après le délire violent qui suit l'intoxication alcoolique. Dans ces cas, l'état d'hébétement et de stupeur, la résolution des forces physiques, la suspension complète des facultés, trouvent leur explication dans la nature même du mal, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir l'influence de l'hallucination ou de l'idée délirante. Ces états sont ordinairement de peu de durée. Dans quelques circonstances, ils peuvent se prolonger, ainsi que j'en ai cité un exemple chez un jeune aliéné qui, après un accès maniaque accompagné de convulsions tétaniques, resta six mois dans un état de si profonde stupeur, que l'immobilité d'une statue pouvait seule lui être comparée. On dut recommencer chez ce stupide l'éducation instinctive. 11 ne savait plus ni manger ni marcher. Quand on levait sa jambe, il fallait rabaisser vivement le membre pour faire comprendre au malade ce qu'on exigeait de lui. Il tenait indéfiniment sa cuiller à la bouche. On n'obtenait aux demandes qu'on lui faisait que des réponses monosyllabiques, et cela après un temps où l'interrogateur avait déjà oublié le but et le sens de sa question. Quoi qu'il en soit, le diagnostic différentiel de quelques-uns de ces états de st upeur dans leurs rapports avec la cause productrice peut être éclairé
MO de l'état désigné sous le nom de stupidité.
par les manifestations diverses de la sensibilité. Quelques-uns de ces I malades ne réagissent plus contre les agents destinés à provoquer la douleur ; d'autres témoignent, quoi qu'en aient dit quelques auteurs, ressentir de la souffrance quand on les soumet à des épreuves douloureuses, à ! l'application de la pile électrique, par exemple (1).
Dans son évolution, la paralysie générale se montre aussi avec des I phases caractéristiques de stupeur. Cet état est ordinairement précédé [ de certaines manifestations délirantes diamétralement opposées aux con- | ceptions maladives habituelles des malades. Ils ne délirent plus dans le sens des idées de grandeur ; ils tombent au contraire dans la prostration. Ils perdent le sentiment de. leur personnalité ; Us croient être réduits à un état tellement infime, qu'ils ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes ; quelquesuns même prétendent être morts et parlent d'eux à la troisième personne.
J'ai plusieurs fois observé l'état de stupeur après de violentes crises hystériques, et il est rare, lorsque la situation se prolonge, que les inspirations d'éther ne fassent pas sortir les malades de leur hébétude. En examinant tous ces faits et en les rapportant à leur véritable origine, j'ai pu me convaincre que le symptôme stupeur n'était qu'une complication de certains états d'aliénation correspondant, dans quelques cas, à une lésion dynamique des centres nerveux, et, dans d'autres, à des situations plus graves, telles que la congestion, l'œdème du cerveau, la compression de cet organe par les infiltrations de sérosité. Tous ces phénomènes pathologiques peuvent amener la stupidité. MM. Étoc Demazy et Scipion Pinel ont cité des exemples de compression séreuse du cerveau. M. Belhomme, dans ses recherches sur la localisation de la folie, rattache à l'œdème de l'encéphale les cas de stupidité qu'il a observés. {Considérations sur l'œdème du cerveau produisant la stupidité che^ les aliénés. Paris, 1830.)
(1) Il est une aliénée de notre asile qui nous offre un exemple frappant de cet état où les facultés sont non-seulement affaiblies, mais comme suspendues, où les impressions ne sont pas perrues distinctement, où les excitants les plus actifs appliqués sur la peau ou portés sur les narines, ne sont plus sentis ou causent à peine, ainsi que le dit M. Ktoc Demazy, une légère sensation de chatouillement qui n'a rien de douloureux. Eli bien, cette même stupide ne peut rester impassible sous l'influence des décharges électriques. Nous avons dû recourir à ce moyen pour la faire manger. Nous en agissons ainsi pour d'autres malades dans la phase de stupeur, et n'avons jamais recours à l'alimentation forcée au moyen de la sonde, .le ne pourrais citer aucun exemple bien complet de sensibilité absolue dans l'état de stupidité simple. Chez quelques aliénés, il se manifeste, il est vrai, une force de volonté extraordinaire pour réagir contre la douleur ; mais l'épreuve a toujours été décisive eu faveur de la persistance de la sensibilité, lorsque la stupeur n'était pas la conséquence des états précités : épilepsie, convulsions, intoxication alcoolii/ue.
EXTASE. — CATALEPSIE. Ù91 Extase , catalepsie, (s/raui;, de è^, dehors, oxâaiç, Station ; xotrdD/jiLtç, de
myalafxSœisiv, surprendre, saisir). — Je suis entré dans quelques détails à propos de l'état de stupeur, parce qu'il est utile d'être fixé sur un phénomène qui est loin d'être sans influence sur la marche et le développement de la maladie mentale. Je ne parlerai de l'extase et de* la catalepsie qu'à titre de complication très rare dans le cours ordinaire de l'aliénation (1). Ce sont là des situations névropathiques qui se rattachent d'une manière plus intime, d'une part à l'histoire des folies épidémiques, à celle du délire , religieux surtout, avec concentration prolongée, exclusive, de la pensée sur des sujets mystiques, et de l'autre à certains états névropathiques, tels que l'hystérie, ainsi qu'à des affections cérébrales idiopathiques ou sympathiques ; je vais en citer un exemple dans un instant. Je me réserve, dans la description de la folie hystérique, de donner quelques observations d'extase et de catalepsie se rapportant à cette variété de vésanie.
Tout le monde connaît les caractères différentiels que les auteurs ont donnés de l'extase et de la catalepsie, et je n'ai pas à les décrire ici. Mais ce qui est certain, c'est que l'extase, dont il est si souvent fait mention dans les livres ascétiques, et qu'une illustre extatique a désignée elle-même sous le nom d'heureuse extravagance , céleste folie, doit être distinguée de
j cet état caractéristique où il y a immobilité des membres, fixité du regard, contraction tétanique alternant avec la résolution, insensibilité , etc., état qui, par sa prolongation et par l'ensemble de ses symptômes, suppose une affection spéciale des centres nerveux, et qui forme une complication très inquiétante dans l'évolution d'un accès de folie.
Une femme qui, une première fois déjà, avait été traitée en 1852, à Saint- Yon, pour un état d'exaltation mystique, retomba malade en
j avril 1859. A sa première entrée, elle ne répondait aux questions que par
(1) M. Guislain, pour qui le mot extase n'implique pas le ravissement dont les romanciers et les poètes ont si souvent donné le type, et qu'il est loin de confondre non plus avec l'extase mystique, attache cependant à ce mot un sens qui n'est pas celui de la stupidité. Il s'étonne (t. I, p. 148) que chez les auteurs français il ne soit pas fait question de cette maladie. « La confondrait-on, dit-il, avec la stupidité? » J'avoue, pour ma part, n'avoir pu me faire une idée nette de la forme désignée par le savant médecin belge, et je ne puis regarder autrement que comme la catalepsie un état dans lequel, d'après M. Guislain, fonctions de la sensibilité, fonctions de la molililé, fonctions de l'intelligence, tout est suspendu. M. Guislain avoue bien que c'est là un état en quelque sorte cataleptiforme. Tout ce que je puis ajouter, c'est que dans la folie avec prédominance d'idées religieuses exagérées, d'idées mystiques chez des simples d'esprit, il n'est pas rare de voir ces phénomènes semi-cataleptiques. J'ai donné, dans mes Éludes cliniques, p. 278 et suivantes, des observations de ces individus ayant l'apparence à' extatiques, et chez lesquels je faisais remarquer aux élèves un délire que l'on pourrait appeler délire d'humilité.