CONSERVATION PRÉTENDUE DE ININTELLIGENCE AVEC LÉSIONS CEREBRALES
naît le nombre prodigieux de faits de ce genre qui ont été cités, et dont quelques médecins ont voulu tirer des conclusions plus ou moins défectueuses selon les idées théoriques qui les dominaient. Je n'ai pas l'intention de discuter ces faits, ceci m'entraînerait trop loin. D'un autre côté, beaucoup de ces faits manquent d'une exactitude rigoureuse, et ont souvent servi à étayer des théories antiphysiologiques. Je ne pourrais d'ailleurs y répondre plus pertinemment que ne l'a fait Gall dans sou célèbre ouvrage sur les fonctions du cerveau (1).
Je me contenterai de reproduire les considérations et conclusions que j'ai émises à ce sujet dans mes Etudes cliniques, et auxquelles je ne trouve rien à changer pour le moment.
11 est certain que les désordres de l'intelligence ne sont pas toujours en rapport avec la gravité des lésions que l'on trouve clans le cerveau.
Dès affections cancéreuses, des dépôts purulents, des accumulations de sérosité ou de sang, des pertes de substance cérébrale, des plaies d'armes à feu ou d'instruments tranchants, la demeure de corps étrangers tels que des balles, n'ont parfois amené qu'un désordre intellectuel relativement peu considérable, un simple affaiblissement de facultés, sans délire prééminent bien caractéristique, une perte partielle ou générale de la mémoire. Cela est vrai, et l'on peut ajouter qu'une injection des méninges, un défaut de consistance dans la substance corticale, la formation de pseudo-membranes, etc., ont suffi pour déterminer les perturbations les plus graves dans l'exercice des facultés intellectuelles et morales.
Je répondrai à ces faits qu'il ne faut pas seulement examiner la gravité de la lésion, mais encore la manière dont elle agit.
(1) C'est dans le deuxième volume de son immortel ouvrage (édition de 1822) que Gall a réuni les faits les plus probants en faveur des fonctions du cerveau. On y trouvera (page 182 et suivantes) les réponses aux objections qui nous occupent. Ces objections se trouvent résumées dans la question que se pose le célèbre pbrénologiste : « Avait-on jusqu'ici les connaissances nécessaires pour déterminer avec exactitude les vices, les lésions et les maladies du cerveau ? » Il répond victorieusement à toutes les objections, et il interprète de la manière la plus saine les cas où un hémisphère du cerveau, ou le cerveau entier, ont été anéantis, à ce qu'on prétend, sans que l'exercice des facultés morales ou intellectuelles fût directement compromis ; les cas où l'on n'a pas trouvé de cerveau du tout, ou bien dans lesquels on prétend qu'il avait été dissous ou désorganisé par l'eau amassée dans le crâne, sans que l'exercice des facultés mentales cessât d'avoir lieu; les cas, enfin, de prétendus cerveaux ossifiés ou pétrifiés, avec lesquels, h ce qu'on prétend, la manifestation des facultés intellectuelles continuait entièrement d'avoir lieu (p. 246 à 269). J'ai déjà eu occasion, dans la partie étiologique de cet ouvrage {hydrocéphalie aiguë, aiième cérébral, p. 134 et suiv.l, de répoudre avec Gall à une objection du genre de celles que je combats en ce moment.
INTERPRÉTATION DES FAITS d'aNATOMIE PATHOLOGIQUE. 511
Des épanchements, des dégénérescences ont détruit tout un hémisphère en laissant l'autre parfaitement intact.
Les compressions exercées sur le cerveau ont une action différente selon la nature du corps comprimant.
Le cerveau s'accoutume bien mieux à la compression exercée par un fluide séreux (exagération du liquide encéphalo-rachidien, par exemple) qu'à celle qui résulte d'un épanchement de sang ou de pus.
Les effets de la compression sont différents, selon qu'elle aftècte telle ou telle partie du cerveau, selon qu'elle se produit à l'intérieur de cet organe ou à sa surface. La même observation s'applique aux effets des compressions déterminées par des corps étrangers.
Comme les autres organes de l'économie, le cerveau est sujet aux phénomènes de l'habitude, en ce sens qu'une compression qui se produit insensiblement, qu'une lésion très longue à se développer, peuvent n'amener qu'un affaiblissement progressif de l'intelligence qui a permis à l'individu de continuer presque jusqu'à la fin de son existence ses fonctions habituelles.
Certaines affections arrivées à leur période extrême se résument parfois dans des lésions qui enlèvent le malade très promptement. 11 est souvent impossible, dans l'état comateux ou convulsif qui complique ces terminaisons fatales, de décider s'il existe ou non du délire. Les recherches nécroscopiques constatent alors des désordres extrêmes, non-seulement du cerveau, mais d'autres organes encore, désordres dont le point de départ remonte souvent très loin. On a lieu de s'étonner, dans les cas de ce genre, de ce que les grandes fonctions de l'économie aient continué à s'exercer aussi longtemps.
Les faits de ce genre ne heurtent cependant en rien les principes d'une saine physiologie. Burdach a dit que toute fonction tend à continuer, alors même que son organe souffre, et qu'il se passe quelquefois un temps considérable entre la cessation de cette fonction et l'époque où cet organe, complètement détruit, ne permet plus à la fonction de s'exercer. [Études cliniques, t. II, p. 513.)
Conclusion. — Telles sont les considérations que je tenais à reproduire, et qui se rattachent aux principes qui m'ont guidé dans l'exposition des faits historiques, étiologiques et symptomatiques.
Les courtes réflexions que j'ai émises en dernier lieu sur les rapports intimes, nécessaires, qui existent entre l'état de folieet la lésion du cerveau, confirment ce que j'ai dit à ce sujet dans le cours de cet ouvrage, et ne sauraient détruire l'idée qu'il est juste de se faire de la- spontanéité et de la liberté de lame humaine et de l'influence incontestable de l'idée sur
5h'2 CONCLUSION.
l'organisme (1). Seulement il est impossible de ne pas regarder l'état (Je folie comme opposé à la libre manifestation de nos facultés intellectuelles et affectives; aussi l'aliéné est-il considéré comme irresponsable en ses actes.
Que le point de départ de la folie soit physique ou moral, l'aliéné n'en | est pas moins un malade, et le soin de son traitement nous appartient au même titre que le privilège d'interpréter l'action des influences qui font éclater la folie et de signaler les symptômes qui caractérisent cette affection.
C'est sur cette double connaissance, partage exclusif des médecins, que sont basées l'étiologie et la symptomatologie des maladies mentales. Je suis entré, à ce propos, dans tous les détails que peut comporter un traité élémentaire.
L'interprétation physiologico-psychologique du phénomène cause m'a amené à une classification nouvelle des maladies mentales. L'étude de la pathologie générale de ces affections m'a déterminé à ranger la manie et la mélancolie et les diverses monomanies dans la classe des symptômes appartenant à la folie prise dans son acception la plus universelle. Il est vrai d'ajouter que certains délires, certains actes malfaisants, certains instincts maladifs, se produisent dans telle variété plutôt que dans telle autre, et à telle phase de la maladie plutôt qu'à telle autre.
Nous allons maintenant aborder l'étude de la pathologie spéciale, sans plus avoir à nous préoccuper d'une foule d'entités psychologiques abstraites, qui jusqu'ici avaientété considérées comme des genres spéciaux d'aliénation, tandis qu'en réalité on ne pouvait les regarder que comme des symptômes de cette maladie.
Un des principaux avantages de la méthode sera d'éclairer notre marche ultérieure, de rendre nos descriptions claires, concises, catégoriques, conformes, en un mot, au sujet qui sera renfermé de toute nécessité dans ses limites naturelles.
La classification que j'ai adoptée, et qui est le fruit de cette méthode, nous amènera à ne plus confondre les genres ou les variétés de la folie'; elle nous permettra de reconnaître à des caractères certains, immuables, les individus qui appartiennent à telle ou telle variété de la maladie, et d'asseoir conséquemment le diagnostic, le pronostic et le traitement sur une base plus rationnelle et plus médicale.
(I) C'est dans l'introduction de l'ouvrage de M. le docteur Cerise, Des fonctions cl des maladies nerveuses (Paris, 1842), que celte influence réciproque est tracée de main de maître .