ENCHAÎNEMENT DES PHENOMENES HÉRÉDITAIRES PATHOLOGIQUES
capitales qui se relient, bien plus souvent qu'on nelecroit, aux dispositions antérieures des ascendants : épilepsie, hystérie, hypochondrie. Continuons cette progression, car nous supposons que rien n'est tenté pour arrêter l'enchaînement successif et irrésistible des phénomènes. Dans la génération qui suit, les dispositions à la folie seront pour ainsi dire innées ; les tendances seront instinctives et de mauvaise nature. Elles se résumeront dans des actes excentriques, désordonnés, dangereux. Elles auront ce caractère spécial qui nous permettra de fixer à ces êtres malheureux la place qui leur convient dans la hiérarchie des intelligences déchues par suite de prédispositions héréditaires de mauvaise nature.
Enfin, la progression allant toujours croissant, il nous sera possible de suivre la succession et l'enchaînement des faits de transmission héréditaire jusque dans leurs dernières ramifications pathologiques, tant au point de vue des dégénérescences de l'ordre intellectuel et moral que des dégénérescences de l'ordre physiologique : surdi-mutité, faiblesse congénitale des facultés, démence précoce; ou existence limitée de la vie intellectuelle, stérilité, ou du moins viabilité amoindrie chez les enfants, imbécillité, idiotie et finalement dégénérescence crétineuse.
Telle est, en règle ordinaire, la progression pathologique des phénomènes dans les affections héréditaires, lorsque rien n'a été tenté pour en arrêter la marche. Mais cette dernière réflexion elle-même nous indique que l'intervention médicale peut modifier d'une manière heureuse le cours pour ainsi dire fatal des faits d'hérédité maladive; qu'il nous est parfois donné, dans des circonstances plus fréquentes qu'on ne pourrait le croire à première vue, d'en briser l'enchaînement. En dehors même de l'action médicale, nous avons déjà vu que la nature, livrée à ses propres ressources, peut trouver dans l'entrecroisement des individus des éléments propices de régénération de la famille et de l'espèce ; on pourra suivre alors la marche ascendante des phénomènes rénovateurs, comme on a suivi l'évolution progressive des phénomènes de dégénérescence.
Ces considérations nous indiquent suffisamment qu'il serait injuste d'exiger d'un auteur qui aborde un sujet hérissé de pareilles difficultés; une concordance et une déduction toujours exactes dans la description des phénomènes maladifs aussi nombreux que variés qui dérivent de Véléthent héréditaire. 11 faut, de toute nécessité, interpréter dans un sens légitime le principe général qui préside à l'évolution rigoureuse des faits pathologiques; il importe de se rendre compte des exceptions qui en modifient le cours, ,1e ne suis pas sans ignorer qu'il existe une tendance naturelle à l'esprit humain défaire une large part à l'exception, à l'inconnu, au hasard, dans l'explication des faits que l'on ne peut comprendre à pre-
chez l'individu et dans l'espèce. .VI 7
mière vue. Mais la nature n'est jamais, que je sache, irrégulière, fantasque ou illogique dans sa manière de procéder, pas plus dans la manifestation des phénomènes naturels que dans l'évolution des phénomènes anormaux.
Dans un grand nombre de circonstances, nous poursuivrons sans difficulté l'enchaînement, la succession et la dépendance réciproque de faits d'hérédité dans la folie; dans d'autres, au contraire, nous serons frappés de la rapidité avec laquelle s'accomplissent les terminaisons funestes, au point que nous ne remarquerons dans la marche des phénomènes maladifs ni coordination, ni succession, ni dépendance réciproque apparentes. Tantôt nous verrons tous les membres d'une famille subir, dans des proportions égales, les conséquences de l'hérédité dans la maladie ; tantôt nous resterons étonnés en voyant chez les enfants d'un même père et d'une même mère le génie de l'un opposé à la faiblesse intellectuelle, à l'imbécillité, à l'idiotie de l'autre, et les bons instincts de celui-ci faisant un pénible contraste avec les mauvaises tendances instinctives de celui-là. Bien mjeux, l'hérédité chez les parents restera parfois à l'état latent, et certaines situations névropathiques bizarres, incompréhensibles à première vue, et nécessitant l'isolement de ceux qui en sont atteints, ne nous seront expliquées ultérieurement que par la folie dont, à leur tour, seront frappés les parents.
Mais à mesure que nous entrerons dans le détail et l'intimité des faits, nous apprendrons que l'hérédité agit parfois avec une double puissance comme émanant du côté paternel et du côté maternel. Nous saurons qu'étant donnée une prédisposition héréditaire, les causes déterminantes, sur lesquelles je me suis longuement étendu dans la partie étiologique, opèrent, dans certaines circonstances particulières, avec une activité et une instantanéité effrayantes. Dans ces cas, il suffit d'une cause souvent très futile pour voir se développer chez les individus héréditairement prédisposés des aliénations en apparence subites, et qui se terminent, le plus ordinairement, d'une manière funeste. L'observation nous apprendra en outre que la transmission héréditaire des parents aux enfants ne se fait pas toujours dans les mêmes conditions. Les parents imprégnés (que l'on me passe ce terme) de l'élément névropathique qu'ils transmettent à leurs enfants ne sont pas toujours eux-mêmes dans des conditions pathologiques similaires. Comme tous les êtres qui souffrent d'une affection nerveuse, ils sont soumis à des périodes d'alternance, d'intermittence et de rémission ; ils éprouvent, à telle ou telle période de leur mal, de l'exacerbation et de la rémission. Les conséquences de leur affection font surgir chez eux des tendances insolites, et les poussent parfois à des excès d'une nature spéciale.