COORDINATION DES PHÉNOMÈNES DE TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE
Or, s'il en est ainsi, il ne faudra pas s'étonner de voir les enfants d'un même père et d'une même mère atteints à des degrés si différents de l'élément maladif héréditaire. On comprendra que dans la même famille on puisse trouver un homme de génie et un idiot, un aliéné à type hypochondriaque et un autre à type d'excitation perpétuelle. Dans d'autres situations, et sons l'influence de modifications organiques intimes dont la nature se réserve le secret, l'état névropathique des ascendants, leur aliénation confirmée, revivront dans l'hystérie, l'hypochondrie ou l'épilepsie , dans des dispositions instinctives mauvaises , ou simplement dans telle ou telle infirmité des descendants. Enfin, une foule de circonstances tenant à la nature des affections nerveuses peuvent apporter à l'influence héréditaire des modifications qui en augmentent ou diminuent l'intensité, et la comparaison avec ce qui se passe dans les autres maladies de l'économie qui sont pareillement héréditaires nous permet de fixer aux faits névropathiques les plus anormaux leur place naturelle dans le cadre nosologique (1). Un mot sur les caractères généraux et spéciaux des folies héréditaires.
(1) Les réflexions contenues dans ce paragraphe soulèvent les questions les plus délicates et les plus ardues, concernant les transmissions héréditaires, celles sur lesquelles les médecins qui ont bien voulu s'occuper de la théorie des dégénérescences dans l'espèce humaine, m'ont demandé le plus de renseignements.
Quelques-uns de ces honorables confrères estiment qu'il est impossible de suivre la filiation des transmissions héréditaires dans leur évolution progressive, et de rapporter toujours, dans ces cas, les effets à leurs causes. La principale objection se déduit de ce que dans une même famille où, par suite d'un élément héréditaire bien défini, bien réel, les effets devraient toujours être les mêmes et présenter des résultats de plus en plus graves, ainsi que je l'ai établi dans le tableau d'une famille de crétins dont j'ai donné le type dans mon ouvrage (planche V, Tableau des dégénérescences progressives) , c'est parfois l'inverse qui a lieu. C'est ainsi qu'un véritable idiot ou crétin ouvrira la marche de la filiation héréditaire, et puis les enfants issus successivement de la même union présenteront des caractères dégénératifs variés qui les placeront à des degrés différents les uns des autres et nullement corrélatifs.
J'ai déjà été franchement au-devant de cette difficulté dans les considérants ci-dessus énoncés. J'ai admis, ce qu'il est impossible de ne pas reconnaître, que toutes les variétés des affections nerveuses, depuis l'hypochondrie, l'épilepsie, la surdi-mutité, l'idiotie, l'imbécillité, et même la simple excentricité, peuvent se trouver chez différents membres d'une même famille, issus d'un même père et d'une même mère, tandis que d'autres membres de cette famille (des frères, des sœurs en un mot) nous présenteront des conditions mentales saines, voire même des aptitudes intellectuelles remarquables.
Replaçons-nous d'abord au point de vue du tableau des dégénérescences progressives que j'ai donné dans mon traité. Il s'agit là d'un père et d'une mère qui ont atteint les limites d'un état irrémédiable, et qui ne peut que perpétuer son type dans les progressions d'une décadence progressive. Aussi, que voyons-nous? Un premier enfant lourd,
CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET SPÉCIAUX DES POLIES HÉliÉDlTAlRES. 519
Caractères généraux. — Les caractères généraux des folies héréditaires ne sont autres que ceux qui appartiennent à toutes les variétés d'aliénation mentale et que j'ai décrits dans la Pathologie générale (anesthésie, hyperesthésie, hallucinations, illusions, troubles des fonctions sensoriales ; phénomènes de périodicité, d'alternance, de rémittence; périodes d'excitation, de dépression et de stupeur). Tout ce qui regarde les troubles des fonctions physiologiques, les crises, l'influence des maladies intercurrentes et les lésions pathologiques , est également applicable aux diverses classes des folies héréditaires, avec cette différence que dans certaines de ces classes, ces caractères généraux seront plus apparents que dans d'autres.
€arac«éres spéciaux. — Les caractères spéciaux qui distinguent les folies héréditaires des autres variétés d'aliénation sont une explosion plus subite, plus instantanée du délire, sous l'influence de la moindre cause déterminante. Les périodes d'alternance et de rémittence sont mieux mar-
pesant, intellectuellement parlant, mais capable encore de propager son espèce; un second offrant des caractères dégénératifs plus graves ; un troisième sourd et idiot; un quatrième goitreux, sourd, animé des plus mauvais instincts ; et finalement deux petites crétines parfaites dans leur genre , stériles ou improdueth es, et dont le type est bien défini. Dans ce cas, la succession décroissante est naturelle. Elle est en rapport avec l'état d'épuisement progressif des parents, qui sont eux-mêmes placés à un degré irrémédiable, et qui ne nous offrent plus ces phases d'intermittence , de rémittence, de périodicité que l'on observe chez les individus en pleine activité d'une maladie nerveuse. Celle-ci se transmettra chez les descendants avec les évolutions variées qu'elle a subies chez les ascendants.
Ces dernières conditions sont en rapport, ainsi que je le dis plus haut, avec la marche aiguë des affections nerveuses chez les individus. Des parents dotés du funeste privilège de transmettre une disposition héréditaire de mauvaise nature ne sont pas toujours dans la même situation pathologique. Ils éprouvent des alternances et des rémittences dans l'évolution de leur propre mal. Ils sont tantôt dans une phase d'excitation, tantôt dans une phase de dépression. Sous l'influence de leur propre maladie, ils se livreront à des excès spéciaux, à la boisson par exemple, et cela d'une manière intermittente. Ces suppositions ne sont pas factices, elles sont bien réelles; je les ai longuement exposées dans la symptomatologie et la pathologie générale des affections nerveuses.
Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que les enfants d'un même lit, issus dans ces conditions maladives différentes, soient en même temps différents les uns des autres, et qu'ils nous représentent des types d'affections nerveuses qui ne sont pas, les unes vis-à-vis des autres, en corrélation hiérarchique, quoique provenant d'un même élément héréditaire ! Mais, ainsi que jel'ai sufiisammentétabli, cet élément lui-même est variable de sa nature. Ses manifestations sont différentes selon les différentes phases de la maladie nerveuse des parents. Bien mieux, la transmission héréditaire ne s'observe pas toujours chez les enfants. Chez quelques-uns elle restera à l'état latent, et l'hérédité, comme on dit vulgairement, sautera une génération pour revêtir parfois telle ou telle forme névropathique différente chez les descendants.
520 PÉRIODICITÉ, IDÉES SYSTEM \TlQttES, DÉLIRE DES ACTES
quées. La cessation subite des phénomènes délirants est en rapport avec leur instantanéité. Dans d'autres circonstances, la fixité des idées délirantes sur un même point, le statu quo d'une situation maladive immodi- I fiable, dépassent quelquefois par leur durée et par leur persistance tout ce que l'on observe dans les autres variétés. Dans nulle autre forme on ne remarque chez les malades une tendance aussi grande à la systématisation de leurs idées délirantes et à la manifestation d'actes instinctivement mauvais, avec conservation apparente des facultés intellectuelles. La manie raisonnante, la folie morale, la folie sans délire, les' monomanies des auteurs trouvent dans la folie héréditaire leurs candidats les plus nombreux.
On observe chez les malades de cette catégorie des aptitudes spéciales, surtout pour les arts d'imagination. La prédominance de telle ou telle disposition artistique, ou de telle ou telle faculté intellectuelle au milieu du désordre général des idées et des sentiments, est un phénomène re- j marquable que l'on retrouve jusque dans les variétés les plus dégénérées des folies héréditaires : dans l'imbécillité, par exemple.
Tout ce que nous avons dit sur le trouble des fonctions intérieures et assimilatrices, sur les lésions pathologiques, sur l'influence exercée par les maladies incidentes, s'applique également aux folies héréditaires. Plus rarement, toutefois, observe-t-on dans cette forme ces lésions idiopathiques cérébrales qui sont si souvent en rapport avec des idées prédominantes de grandeur. Ce n'est pas que chez les aliénés héréditaires il ne se rencontre des délires orgueilleux systématiques très caractérisés, ainsi que cela se voit chez les paralysés généraux ; mais ces sortes de conceptions maladives présentent , chez ces derniers malades, une signification bien différente; elles ne sont pas en rapport avec la même cause génératrice, et le pronostic n'est pas le même.
Il est un autre côté de la situation pathologique qui ouvre un vaste champ aux recherches des médecins et des physiologistes. Je veux parler de ces déviations maladives du type normal de l'humanité qui, chez les aliénés appartenant aux variétés héréditaires, se traduisent par les formes vicieuses de la tête, par le rabougrissement de la taille, par ces anomalies profondes dans les fonctions génératrices qui amènent souvent la stérilité des individus et diminuent dans tous les cas les chances de viabilité chez les enfants. Si l'on ajoute à ces conditions pathologiques les éléments dégénératil's de l'ordre intellectuel et moral, on verra que j'ai eu raison de fixer aux différentes variétés des folies héréditaires une place importante dans les dégénérescences de l'espèce humaine, et de prétendre que la fécondation de ces êtres malheureux s'était opérée sous la