ANOMALIES DES FACULTÉS INTELLECTUELLES, AFFECTIVES
Ce sont des natures essentiellement rémittentes, en ce sens que l'on peut affirmer sans exagération qu'ils sont dans un état d'incubation maladive perpétuelle, et leur avenir intellectuel est incessamment compromis par l'intervention possible des causes délirantes. L'élément hypochondriaque qui domine le tempérament de beaucoup de ces êtres névropathiques leur fait craindre perpétuellement de devenir aliénés; ils ont la prévision instinctive que leur raison faillira sous l'influence de la moindre cause intercurrente. Dans leurs périodes d'excitation ou de dépression , ils sont obsédés par ce qu'ils appellent leurs idées fixes. Les médecins spéciaux qui reçoivent le plus ordinairement les confidences de ces malheureux malades ne sont pas sans ignorer" leurs tendances au suicide et leur propension à des actes insolites, dangereux, excentriques, se manifestant I parfois avec une instantanéité effrayante (1).
J'ai vu des hommes d'une haute intelligence, et remplissant des fonctions de la plus grande importance, qui, dans l'intérieur de leur famille, offraient le triste spectacle de certaines aberrations de sentiments, de certains actes puérils, ainsi qu'on les observe spécialement chez les hypochondriaques. Les uns n'osaient pas toucher la monnaie d'or, d'argent ou de cuivre, de peur de contracter des maladies inconnues ; ceux-ci n'ouvraient jamais une porte sans s'être enveloppé les mains avec les pans de leurs habits. J'ai connu un magistrat qui présidait avec la plus grande distinction, dont les réquisitoires étaient un modèle de lucidité et de raison, et dont l'existence présentait une suite non interrompue d'excentricités. Depuis nombre d'années il vivait séparé de sa famille et résidait dans un hôtel où il ne possédait qu'une seule chambre dans laquelle il n'avait jamais permis que personne pénétrât. Dans les rues qu'il traversait, il avait soin de ne pas fouler les points de jonction des pavés, afin
(l) Je fus un jour consulté par un homme de trente-huit à quarante ans, d'une intelligence très développée, et occupant une haute position sociale. Il n'avait jamais éprouvé aucune maladie mentale; tout ce qui le tourmentait, c'était une idée, idée terrible qu'il m'avoua en rougissant et avec l'accent du désespoir. Depuis deux nuits il était obsédé de l'idée d'étrangler sa femme qui dormait à côté de lui ; il se relevait cent fois pour ne pas succomber à cette tentation infernale-, comme il l'appelait. J'ai su que le père de ce monsieur était hypochondriaque. L'étude des transmissions et transformations héréditaires, dont je me suis beaucoup occupé, me fit porter dans le cas présent un pronostic qui parut bien grave au médecin de la famille. Toutefois on eut lieu de se féliciter de mon conseil, qui tendait à opérer une séparation immédiate de la femme et du mari, à ordonner à co dernier un voyage, à le soumettre à un traitement hydrothérapique, et la suite démontra que la situation de ce malade était plus grave qu'on n'aurait pu le supposer à première vue. Cependant il guérit, mais après une année, sans qu'il me soit malheureusement possible d'affirmer qu'il ne retombera pas.