DÉSORDRES DE LA DIGESTION. — DÉPRAVATION DL' SENS DU GOÛT, ETC. ÔÔ I
fait le sujet de cette observation peut s'appliquer aussi aux individus appartenant à d'autres variétés maladives.
Il arrive des périodes où le caractère de notre malade change complètement. Il devient plus irascible, plus capricieux et plus fantasque. Ses formes, ordinairement polies et prévenantes, sont remplacées par des actes inconvenants et grossiers. S'il vous rend visite, il vous demande impérieusement des boissons fortes. Le teint est plus animé, le regard est inquiet et mobile, les muscles de la face se crispent, la voix a une intonation brève et saccadée. Le malade se plaint de ne pouvoir dormir. Il i a des perversions et des anomalies du sens du goût : il exige des mets fortement épicés ; il mélange les substances alimentaires les plus dissemblables, les plus hétérogènes. Son teint bilieux, ses borborygmes , ses éructations fétides, annoncent un grand trouble des fonctions digestives. J'ai vu des malades dans cette situation manger des choses immondes, dévorer des chenilles, des insectes, avaler leurs propres excréments, montrer, en un mot, les perversions les plus incroyables du sens du goût. Enfin, le délire, au lieu d'être l'expression de telle ou telle idée fixe qui fait passer ces malades \>oux monomanes , se généralise dans les conditions pathologiques que je décris; les actes deviennent de plus en plus incohérents, pervers, et l'accès maniaque est confirmé.
Dans les moments qui précèdent l'explosion, il n'est parfois application funeste de leurs tendances maladives que ces aliénés ne cherchent à réaliser. Lorsqu'ils sont dans leur famille, les tourments qu'ils font éprouver à leur entourage redoublent, et leurs manifestations délirantes deviennent plus caractéristiques. Lorsqu'ils sont dans nos asiles, ils portent en tous lieux le trouble et le désordre; ils excitent les autres malades et se font un malin plaisir, comme je l'ai déjà fait remarquer à propos de notre aliéné, d'activer leurs préoccupations délirantes par des insinuations perfides contre les personnes qui sont chargées de leur donner des soins. Chez d'autres, l'accès est annoncé par des palpitations, par le retour d'un asthme, d'une dyspnée, par la rétrocession d'un exanthème, par cet état de douleur nerveuse générale qui fait dire à ces êtres malheureux qu'ils souffrent de partout, par telle ou telle autre perturba tion de l'économie. On conçoit immédiatement quune médication préventive peut conjurer bien des accidents ; je vais dans un instant parler des indications thérapeutiques spéciales qui conviennent à la situation.
J'ai cru utile d'entrer dans des détails intimes sur l'existence maladive d'une catégorie d'aliénés très nombreux, très dangereux en leurs actes, très difficiles à juger et à diagnostiquer, lorsqu'on ne sefait pas une idée bien nette de la manière d'opérer des transmissions héréditaires, ainsi que
552 IDÉE FAUSSE QUE LO.N SE FAIT DES ALIÉNÉS AU TYPE HÉltÉDITAIRE.
des transformations radicales, irrémédiables, qui s'opèrent dans l'état névropathique de ces malades. Ces transformations arrivent souvent après de longues périodes alternantes d'excitation et de dépression, d'impulsions insolites et périodiques pour le mal. Elles ont un caractère irréfragable qui nous permet d'assigner à ces aliénés une place importante dans les diverses classes des folies béréditaires.
Je dois ajouter qu'il n'est point d'asile d'aliénés qui ne possède quelque type extraordinaire de ce genre de vésanie. L'isolement auquel les condamne leur folie étonne singulièrement les personnes du monde, lorsque le hasard les fait pénétrer dans nos institutions. Elles ne peuvent assez admirer la lucidité de ces malades, leurs formes, leurs manières parfois très distinguées, ainsi que les appréciations sensées qu'elles leur entendent émettre. Ces aliénés se prêtent, du reste, très bien au rôle provisoire qui leur incombe. Ils se donnent la satisfaction de faire ressortir les préten- i dues injustices dont ils se disent être les victimes ; ils se font un plaisir et une gloire de renseigner les étrangers sur le genre de délire de leurs compagnons d'infortune. 11 est difficile de concevoir à quel degré ils poussent l'esprit d'orgueil et de vanité.
Dans la province que j'habite on conserve un vif souvenir d'un malade de cette catégorie qui est mort, il y a quelques années, dans l'asile des hommes, et qui avait passé la plus grande partie de sa vie à Saint- Yon. M. X... avait fait des études remarquables. Il s'était distingué dans sa classe par les prix qu'il avait remportés. Il entretenait une correspondance suivie et très intéressante avec Lamartine, Béranger, Victor Hugo et nos principaux littérateurs, et l'on cite de lui des poésies remarquables. On me demande souvent pourquoi il était renfermé, et ma réponse se résume dans la courte appréciation qui suit, quoique je n'aie connu le malade que de réputation : M. X... était né de parents aliénés. Son existence dans le monde n'était et ne pouvait être, en raison des transmissions héréditaires dont il était victime, qu'une suite d'actes extravagants et incohérents. Il ne s'était pas contenté de manger sa propre fortune, mais il affichait des prétentions à certains droits imaginaires qui annonçaient le trouble de son esprit. Ayant un jour, sur une demande très motivée, pleine de raison, de bon sens et de logique, obtenu sa sortie, il ne voulut pas franchir le seuil de l'asile à moins qu'on ne lui restituât les millions qui lui avaient été enlevés. M. X... était un type de cette variété d'aliénés héréditaires qui, lorsqu'ils ne tombent pas dans une démence précoce, conservent jusqu'à la fin de leur existence toute l'activité de leurs facultés délirantes, toute la puissance impulsive de leur caractère excentrique, désordonné. Ils savent allier une certaine coor-