INTERVENTION DES PRÊTRES DANS LE TRAITEMENT
seuls dispensateurs, à cette époque, des connaissances humaines. Les prières et les invocations, la musique, la danse, les pèlerinages à des temples célèbres, étaient employés tout aussi bien que les exorcismes et certains remèdes dans des conditions propres à frapper l'imagination des patients.
Mais si l'intervention de la divinité était universellement admise dans la manifestation des actes délirants, elle était diversement interprétée selon les croyances religieuses des peuples, et ajoutons encore selon les tendances de leur esprit et de leur civilisation ; aussi les malheureux aliénés devenaient-ils, dans ces cas, tantôt un objet de terreur et de répulsion, tantôt de sympathie et de douce pitié.
Si nous prenons nos exemples dans les livres sacrés, nous ne voyons pas qu'à propos de Saûl on ait employé aucun des moyens de guérison dont nous retrouvons l'usage chez d'autres peuples. Les serviteurs de ce roi ne cherchent pas à apaiser la colère divine par des prières, ou par des offrandes, par des sacrifices ou par d'autres cérémonies expiatoires. Seulement ils jettent les yeux sur un des iils d'Isaïe, de Bethléem, qui savait bien jouer de la harpe. « C'était un jeune homme d'une mine avantageuse, et le Seigneur était avec lui... Or, toutes les fois que l'esprit malin se saisissait de Saûl, David prenait sa harpe et en jouait, et Saûl était soulagé, car l'esprit malin se retirait de lui (1). »
En quoi cherche-t-on à modifier la situation du roi de Babylone? En rien absolument. « Chargé de l'anathème divin, il est chassé de la compagnie des hommes.... son corps fut trempé de la rosée céleste, eu sorte que les cheveux lui crurent comme les plumes d'un aigle et que ses ongles devinrent comme les griffes d'un oiseau.... Après que le temps marqué de Dieu eut été accompli, moi Nabutcatnezar, j'élevai les yeux au ciel, et le sens et l'esprit me furent rendus (2). »
D'autres peuples de l'Orient, et les Grecs en particulier, je parle des époques antérieures à la science médicale, étaient plus disposés à voir dans les aliénés des inspirés, des favoris des dieux qui, à l'exception de ceux que poursuivaient les lïuménides vengeresses, provoquaient plus de pitié que de terreur. Et même, dans ce dernier cas, nous ne voyons pas que ces malheureux aient été repoussés de la société des hommes, et qu'on leur ait refusé l'entrée des temples et la possibilité d'entreprendre des pèlerinages vers ces lieux sacrés où tant d'individus retrouvaient la santé du corps et celle de l'esprit.
« On venait en effet de tous les côtés en pèlerinage dans ces lieux chers
(1) Livre des Rois, chap. xvi, vers. 18 et 23.
(2) Daniel, chap. iv, vers. 26, 27, 28, etc.
22 ALIÉNATION DANS L'aNTIOI'ITÉ. — TRAITEMENT
nu dieu de la santé, et les malades et les convalescents y trouvaient des distractions aussi agréables qu'utiles.
» Le régime sain auquel ils étaient soumis, l'air pur et tempéré qu'ils respiraient , la foi et l'espérance dont quelques-uns étaient animés, les cures miraculeuses dont on les rendait témoins, tout cela remplissait leur esprit de douces images et exerçait une heureuse influence sur leur constitution.
» Outre ces moyens hygiéniques, les Asclépiades employaient des moyens spéciaux appropriés à la nature de chaque maladie, suivant l'idée qu'on s'en faisait alors. Ils prescrivaient au besoin la saignée, la purgation, les vomitifs, les frictions, les bains de mer, l'usage des eaux minérales; en un mot, ils ne négligeaient aucune des ressources que possédait la thérapeutique de leur temps.
» Connaissant la grande influence du moral sur le physique, ces prêtresmédecins mettaient tout en œuvre pour s'emparer de l'imagination des malades. Ceux-ci n'étaient admis à interroger l'oracle qu'après avoir été dûment purifiés par l'abstinence, le jeûne, les prières, les sacrifices. Lorsque ces purifications avaient été accomplies, les consultants étaient introduits pour recevoir la réponse de l'oracle. Quelquefois on les obligeait à coucher dans le temple pendant une ou plusieurs nuits (1). »
Il est incontestable que beaucoup de lypémaniaques et d'hypochondriaques trouvaient dans ces changements de milieu un élément favorable de guérison; et l'on voit que l'emploi des bains, des saignées, des purgatifs, devait trouver de nombreuses applications parmi les diverses catégories de ces malades. Que les prêtres aient employé dans beaucoup de circonstances l'influence de l'imagination, ceci est encore un fait bien avéré qui ressort de ce que nous avons dit et des aveux des malades eux-mêmes.... « Je vous rends grâce, disait un empereur romain, de m'avoir indiqué en songe différents remèdes, surtout pour mes crachements de sang et mes étourdissements, comme il m'est arrivé à Gaëte. »
Dacier dit que rien n'était si commun chez les anciens que l'application des remèdes indiqués aux malades dans leurs songes ; et ces usages étaient si généralement reçus dans l'antiquité, que ceux qui souffraient de quelque affection allaient reposer dans les temples, persuadés que les dieux se communiqueraient plus volontiers à eux pendant leur sommeil, et leur révéleraient les remèdes qui pourraient amener leur guérison. Origène nous confirme que les guérisons opérées en songe par Esculape étaient
(I) Henouard, Histoire de la médecine depuis son origine jusqu'au dix-neuvième siècle. Paris, 1846, t. I, p. 87.