INFLUENCES MORALES.— VOYAGES, DISTRACTION, ETC
nombreuses, et que ses temples étaient toujours pleins d'un grand nombre de Grecs et de barbares, qui attestaient avoir vu le dieu, non pas en apparence, mais lui-même en réalité, marquant sa présence par ses oracles et par les guérisons qu'il opérait. « Que l'intelligence soit bien disposée, disait Avicenne, quelle s'élève au-dessus de la matière, et elle forcera ce qui est matière à lui obéir. »
Nous verrons au reste que tout cê qui tenait à l'influence lieureuse des voyages et des distractions a été théoi'isé plus tard dans l'intérêt de la thérapeutique mentale par les médecins qui ont succédé à Hippocrate : « Lorsque l'aliéné, dit Cselius Aurelianus , n'éprouvera plus de nouveaux symptômes et sera devenu moins impressionnable, le changement d'air lui sera d'un grand avantage.... les voyages de terre et de mer, les distractions de toute espèce , les récréations de l'esprit , les conversations agréables, affectueuses, produiront un excellent effet, car l'ennui et les passions tristes reprennent facilement les personnes qu'ils ont affectées; et si des hommes sains et bien portants peuvent tomber tout à coup dans différents états morbides sous l'influence des chagrins, ces effets sdnt bien plus à craindre pour ceux qui sont à peine guéris et qui se trouvent pour ainsi dire dans l'atmosphère de leur maladie.. . On pourra permettre au convalescent, s'il le désire, d'aller entendit les leçons des philosophes. Elles dissipent souvent la tristesse, la crainte, les emportements, et peuvent ainsi contribuer puissamment au retour de la santé (1). »
Cette simple citation suffit pour rétablir la communauté d'idées qui , pour tout ce qui regarde la diététique morale surtout, existait entre les philosophes et les grands médecins de l'antiquité. Cette communauté d'idées, momentanément interrompue par l'emploi exclusif de la thérapeutique physique, devait reprendre ses droits lorsque des médecins, tels
(1) Cnclius Aurelianus, Acut., cap. xi. Les malades, ainsi que je le disais dans mes Éludes cliniques, trouvaient du soulagement dans des temples situés au milieu d'oasis et dont la position réalisait par là même quelques-unes des conditions précieuses de l'isolement. Le repos , l'éloignement du tumulte du monde, la musique , les grands bains, la gymnastique, les influences religieuses, le changement d'hygiène, des habitudes, etc., étaient les principaux agents d'un traitement dont les malades recevaient d'incontestables avantages. On voit encore aujourd'hui, dans une des salles du Vatican, des peintures étrusques, monument le plus ancien qui se soit conservé dans ce genre ;
ces peintures rappellent le traitement moral des prêtres Le patient est étendu sur un
lit..., des personnes l'entourent, le frictionnent, opèrent une espèce de massage, et cherchent évidemment à lui appliquer un remède bienfaisant. D'après une autre peinture, on veut l'égayer par la musique et par une pantomime dansante ; plus loin, on le plonge dans un bain, on lui arrose la figure, on essaye de fixer son attention ou de le consoler par des lectures appropriées à sa situation. (Eludes cliniques, t. I, p. 545.)
1k ALIENATION DANS L'ANTIQUITÉ. — TRAITEMENT MORAL.
que Soranus, Asclépiade, Celse, Gaelius Aurelianus, Thémison, Àrétée de Cappadoce, eurent mieux approfondi la solidarité qui existe si souvent entre les troubles del'esprit et la moralité antérieure des individus. Platon, Pythagore et les autres philosophes avaient dans leurs voyages profondément médité sur ce qu'ils avaient vu, et le but de leurs efforts paraît avoir été la vulgarisation de l'hygiène morale. Il n'y a donc pas lieu de nous étonner si les médecins croyaient ne pouvoir mieux faire que d'emprunter aux philosophes, pour les appliquer ensuite aux aliénés, les préceptes que l'école pythagoricienne avait surtout mis en honneur dans l'intérêt de l'hygiène de lame.
Je ne parle pas ici des moyens plus ou moins extraordinaires qui, à toutes les époques, ont été employés pour agir fortement sur l'imagination des aliénés, au risque d'obtenir souvent des effets plus trompeurs que réels ; je fais allusion à ces principes éternels de sagesse que l'on retrouve dans les écrits de Pythagore et de Platon , et d'autres grands philosophes de l'antiquité, principes qui jettent une lumière si vive sur la prophylaxie des troubles de la raison.
§ VI. — Platon, Pythagore. Leurs idées à propos de la thérapeutique morale,
Pythagore ne préconisait pas seulement la musique, qu'il regardait comme quelque chose de céleste et de divin, et qu'il jugeait très nécessaire pour calmer les passions de l'âme, les adoucir, les dompter (1); mais si l'on en croit le témoignage de ses disciples et des historiens, il cherchait à appliquer aux masses ses excellents préceptes d'hygiène morale, comme le seul moyen de conserver la santé du corps et de l'âme. Les historiens nous le représentent relevant à Crotone le courage du peuple abattu, et vulgarisant dans les temples ces règles d'hygiène physique et morale qui faisaient la force et la supériorité intellectuelle des initiés (2). 11 démontre au peuple assemblé qu'il ne devait imputer les dés-
(1) Porphyre dit de Pythagore : ><■ Si quelqu'un était malade de corps, il le guérissait; s'il était malade d'esprit, il le consolait ; il calmait sa douleur, partie au moyen d'enchantements et partie au moyen de vers magiques. Il suffisait qu'il les chantât pour que le
malade recouvrât la parfaite santé Il y en avait avec lesquels il procurait l'oubli de la
douleur, apaisait la colère, comprimait les désirs. »
Polybc parle aussi de la musique que les législateurs arcadiens avaient érigée en précepte pour combattre certains étals de mélancolie. (Polybe, sect. iv, c. 20-21.)
(2) Cette hygiène morale et physique imposée aux initiés était évidemment trop sévère pour être conseillée à la multitude, mais il n'en est pas moins vrai de dire qu'elle renfermait en elle-même les éléments de cette force intellectuelle et morale, de ce calme de l'âme que les maîtres de la perfection chrétienne ont cherché à réaliser dans la vie cénobi tique. « Après quelques moments donnés le matin à la musique, Pythagore menait
THKUAPEUTIQi;i; MORALE DE PLATON, PYTHAGORE , ETC. 25
ordres qui régnent dans la ville, qu'à la mauvaise éducation que recevaient les enfants ; il fait ressortir d'une manière frappante les fatales conséquences de la débauche et de l'intempérance, et il appelle l'ivresse la ruine de la santé, le poison de l'esprit, l'apprentissage de la manie ( I).
Quant à ce qui regarde les doctrines de Platon , on connaît l'énorme influence qu'elles ont exercée sur cette partie de la médecine que les Grecs ont décorée du nom de diététique, et il n'est pas inutile de savoir comment ce grand philosophe comprenait la folie, ainsi que ses idées sur la prophylaxie de cette maladie.
La concession que fait Platon aux opinions populaires sur la cause de la mélancolie n'enchaine pas son traitement aux conséquences pratiques de la théorie humorale. Il dit bien que la tristesse vient de l'intempérie du corps, qu'elle est causée par une pituite acre, mais il en déduit une règle de conduite toute différente du principe posé, et il affirme que le meilleur remède, que le meilleur purgatif, c'est l'exercice.
Cette conclusion paraîtrait étrange si l'on oubliait le véritable point de départ des idées de Platon sur ce qu'il faut entendre par maladie. Pour lui « la santé du corps et de l'âme consiste dans l'équilibre parfait de leurs forces. Ce qui excite le corps excite l'âme, et réciproquement.... Si le corps est plus fort que l'âme, comme il n'a soin que de ce qui le regarde, il s'augmente, se fortifie de jour en jour, et laisse l'âme dans un oubli et comme dans une léthargie qui lui cause une stupidité qu'elle ne salirait dissiper (2). »
Les prescriptions de la diététique de Platon vont se déduire naturellement des prémisses. Que faire en effet dans des occurrences pareilles ? La réponse est très simple : « Pour conserver la santé de ces deux parties, il faut les exercer toutes les deux également. Celui qui est appliqué à l'étude ne doit pas mépriser les exercices du corps, et celui qui fait son capital des exercices du corps ne doit pas négliger la méditation et l'étude... Que celui qui se livre aux mathématiques ou à d'autres études profondes ait donc soin d'exercer son corps et de le fortifier par la gymnastique ou tout autre exercice, et que celui qui cherche à fortifier son corps n'oublie pas de perfectionner son âme par la philosophie et par la musique. . . Mais, dans
ses disciples se promener dans des lieux agréables, et, après la promenade, il les conduisait au temple ; car il disait qu'il n'y avait rien de plus mal entendu et de plus contraire à la tranquillité de l'Ame que d'aller dès le matin dans le monde, se plonger dans le tumulte des affaires, avant que d'avoir calmé son esprit et de l'avoir mis par la musique, par la méditation, par la prière, dans l'assiette la plus convenable et la plus digne de l'homme. » (Dacier, Bibliothèque des anciens philosophes.)
(I) Dacier, Bibliothèque des anciens philosophes. — (2) lbid. (doctrine de Platon).
26 ALIÉNATION DANS l' ANTIQUITÉ.— TRAITEMENT.
ces deux états, il faut bien prendre garde de ne pas aller d'une extrémité à l'autre, et de ne pas passer, par exemple, d'un grand repos à un grand travail ; il faut imiter la nature, dont le mouvement est toujours égal , sans reprises et sans secousses. .. Il s'ensuit de là que le meilleur remède et le meilleur purgatif, c'est F exercice, c'est-à-dire ce qu'on appelle la gymnastique. Après cela vient l'exercice du cheval, ou celui de se faire porter de quelque manière que ce soit en litière, en bateau, ce que les anciens appelaient vectotio : car cet exercice est composé de mouvement et de repos. Le troisième n'est bon que dans une nécessité pressante, et jamais homme de bon sens ne s'en servira qu'à l'extrémité : telles sont les purgations de la médecine, car il ne faut jamais irriter par ces sortes de remèdes les maladies qui ne sont pas dangereuses. La formation des maladies chez l'homme est comme celle des maladies chez les animaux, elles ne s'achèvent que dans un certain temps ; elles ont leur période. Si l'on entreprend de les combattre avant le temps de leur déclin par de violents remèdes, alors d'une maladie on en fait souvent plusieurs, ou d'une légère une incurable. Il faut les prévenir ou les combattre par le régime, autant qu'on peut en avoir le loisir. »
Ces derniers préceptes nous paraissent d'une importance extrême. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de les appliquer dans la période d'incubation , de développement et de déclin des maladies mentales. Nous verrons le danger qu'il peut y avoir à combattre par des remèdes inopportuns un état névropathique dont il ne s'agit souvent que de favoriser la terminaison critique.
Mais si nous aimons à faire ressortir incidemment des doctrines de Platon un principe aussi lumineux , l'idée qu'il s'était faite de la folie en la regardant comme une maladie, ne mérite pas moins tous nos éloges.
Que le père de la médecine et les autres grands médecins de l'antiquité aient traité la folie comme une maladie, ceci nous paraît aujourd'hui une chose bien naturelle et bien simple. Nous recueillons les fruits d'une vérité dont l'oubli a accumulé sur les aliénés, et cela depuis le commencement du moyen âge jusqu'à la lin du xviue siècle, des malheurs incalculables, sans compter que le progrès de cette branche si importante de l'art de guérir a été enrayée pendant ce môme laps de temps.
Cette interruption est d'autant plus regrettable, qu'il n'est pour ainsi dire aucune indication thérapeutique de l'ordre physique et de l'ordre moral qui n'ait été posée par les anciens et résolue le plus souvent de la manière la plus heureuse. Les bains, les purgatifs, les émissions sanguines générales et locales, les fomentations sur la tète, faisaient la base d'une thérapeutique qui recevait son complément par l'isolement et le repos du