TROISIÈME CLASSE
Polies héréditaires à existence intellectuelle limitée. Tendances précoces et innées pour le mal. Transition à l'idiotisme le plus irrémédiable sous l'influence de certaines causes intercurrentes. Deuxième variété des dégénérescences intellectuelles, physiques et morales, dans l'espèce humaine.
Dans cette troisième classe, ainsi que je î ai dit (1), les signes de transmissions héréditaires de mauvaise natui*e se montrent dès lage le plus tendre, chez ces malades, par l'inertie intellectuelle et par la dépravation extrême des tendances morales. Ils apprennent avec difficulté et oublient rapidement. J'ai déjà fait ressortir dans mes Dégénérescences que les individus classés dans cette catégorie d'aliénation héréditaire avaient une existence intellectuelle limitée et qu'ils tombaient rapidement en démence. Quelquefois cependant, ou remarque chez eux des dispositions spéciales pour les arts, mais ils manquent de toute puissance coordinatrice dans les idées. Leurs tendances innées pour le mal me les a fait désigner, au point de vue médico-légal, sous le nom de maniaques instinctifs.
Je disais encore (2) : Ces sortes d'aliénés constituent une classe dangereuse, imparfaitement connue ; ils sont les représentants maladifs des plus mauvaises dispositions de l'esprit, des plus déplorables égarements du cœur humain. Ce sont des natures dégénérées, pour me servir d'une expression que j'ai le premier employée à leur égard, et dont la place n'est encore bien marquée, ni dans le domaine de la science, ni dans celui de la justice criminelle. L'incendie, le vol, le vagabondage, les propensions précoces pour les débauches de toutes sortes, forment le triste bilan de leur existence morale.
Ces malheureux, qui, le plus ordinairement, n'ont été fécondés, ni au point de vue du bien moral, ni au point de vue du bien physique dans l'humanité, et qui sont les représentants les plus directs des transmissions héréditaires de mauvaise nature, peuplent, dans de grandes proportions, les prisons et les institutions pénitentiaires pour l'enfance.
Les signes de dégénérescence physique, tels que la vicieuse conformation de la tête, la petitesse de la taille, la stérilité, ou tout au moins, dans la presque généralité des cas, la difficulté de propager leur race, de domicile jour à des enfants bien conformés et viables, se retrouvent d'une ma-
(1) Classification des maladies mentales; aliénation héréditaire, |>. 280.
(2) Tendances au vol considérées comme maladie; perversion des instincts genéslaques, p. 412 et suiv.
TRANSITION PRÉCOCE /V L'iDIOTISME (OBSERVATION). 563
nière bien plus saillante chez les individus de cette catégorie que chez ceux de la classe précédente.
Je n'insisterai pas sur les tendances innées pour le mal qui existent chez
i les aliénés de cette classe ; il me faudrait retomber dans la répétition des mêmes faits que j'ai déjà cités à propos des malades de la catégorie précédente, qui ont avec celle-ci une grande analogie. Toutefois il est un signe distinctif précieux qui peut également être utile aux parents, aux instituteurs et aux magistrats chargés de statuer sur la responsabilité des actes que commettent souvent ces malheureux : je veux parler de ce phénomène pathologique qui se révèle par l'arrêt des facultés intellectuelles, et même, dans quelques cas, par la transition presque subite à l'idiotisme le plus irrémédiable. C'est aux périodes critiques de l'existence, ou
! bien encore sous l'influence de la moindre cause déterminante, que s'opère cette fatale transition. L'exemple suivant que j'emprunte à mon Traité des dégénérescences mettra cette vérité sous tout son jour (1).
Observation d'une famille dont tous les enfants ont subi des influences héréditaires fatales ducs à l'ivrognerie du père. Elles se révèlent, chez les uns, par la prédominance du tempérament nerveux, par l'hystérie, par l'hypochondrie ; chez les autres, par la durée limitée de V intelligence, par la transition à l'idiotisme.
François***, dont j'ai donné le portrait, peut passer, aux yeux de ceux qui ne connaîtraient pas ses antécédents, pour un véritable imbécile de naissance. Sa tète est irrégulière, insymétrique; il la porte penchée sur sa poitrine; sa démarche est lente, ses gestes automatiques. Sa ligure exprime l'hébétude la plus complète, et l'on y chercherait en vain la manifestation d'une idée ou d'un sentiment. Si une impulsion mécanique n'était pas imprimée aux actes de ce malheureux insensé, il resterait à la même place et n'aurait pas même l'instinct d'accomplir ses besoins les plus naturels ; mais lorsqu'on le fait agir, il remplit en véritable automate quelques fonctions infimes dans le quartier des imbéciles où il est relégué. François est, au reste, un être complètement inolfensif, mais il a besoin d'une surveillance continuelle ; autrement il se gâte et déchire ses vêtements. Quels sont donc les antécédents de cet être végétatif, qui n'a plus ni souvenir, ni intelligence, ni spontanéité d'aucune espèce, chez lequel la parole est absente et dont la sensibilité physique est si obtuse, qu'il peut, sans se plaindre, supporter les intempéries des saisons? François appartient à une excellente famille ouvrière dont le chef s'est
(1) Ouvr. cit., Des différents types de dégénérescences produits par l'intoxication alcoolique. (Voyez la planche ri" 1 de mori atlas : François ***, âgé de trente-quatre ans.)
56i TEMPERAMENTS NERVEUX. — HYSTÉRIE, HYP0CH0NDR1E,
adonné de bonne heure aux excès de boisson. La honteuse passion qui le consumait n'était pas connue de la femme qui fut, pour son malheur, associée à ses destinées, et dont il profana, dès la première nuit, la couche nuptiale, en s'y introduisant dans un complet état d'ivresse. Les serments mille fois répétés que tit cet ivrogne de changer de conduite n'amenèrent que des intermittences de peu de durée, et l'alcoolisme chronique devint ; son état permanent. Il finit par mourir après avoir passé par tous les degrés de cette honteuse maladie.
Cet individu eut sept enfants, dont voici la triste histoire.
Les deux premiers moururent en bas âge, par suite de convulsions, à ce qui m'a été assuré. Le troisième devint aliéné à l'âge de vingt-deux ans. Il avait montré assez d'intelligence dans l'exercice d'une profession industrielle, et il finit cependant par succomber dans l'état de l'idiotisme le plus dégradé à l'asile même où ultérieurement fut placé son frère. Le quatrième est celui dont nous écrivons l'histoire, et qui, après avoir acquis dans son industrie une certaine adresse qu'il ne put jamais dépasser, tomba dans une mélancolie profonde avec tendance au suicide, et passa presque sans transition à l'état où il est aujourd'hui. Un autre frère est bizarre, d'un caractère irritable et misanthropie] ue ; il a rompu ses relations avec tous les membres de la famille. Sa jeune sœur souffrit toute sa vie d'un état névropathique avec prédominance de phénomènes hystériques, et sa raison s'est déjà plusieurs fois troublée d'une manière permanente. Elle a été de bonne heure terrifiée par les emportements du père, et le triste spectacle qui l'a continuellement entourée a produit sur sa sensibilité morale l'impression la plus fâcheuse. Enfin, le dernier des enfants de cette malheureuse famille est un ouvrier d'une intelligence remarquable, mais d'un tempérament très nerveux ; dans les accès de tristesse qui sont fréquents chez lui, il émet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants. Les individus qui appartiennent à cette catégorie dégénérée ne sont pas tous également inoffensifs. Il en est qui restent plongés pour un temps plus ou moins long dans un état d'hébétude, et qui, sous l'influence d'exacerbations maniaques périodiques, deviennent très dangereux. Tous ne sont pas également dénués, dans le jeune âge, d'aptitudes intellectuelles, et quelques-uns se montrent, sous ce rapport, doués de facultés extraordinaires et pour ainsi dire instinctives (1). Je crois rendre service à la péda-
(1) Ces facultés intellectuelles extraordinaires se relient parfois aussi à l'existence de l'épilepsie ou de toute autre affection nerveuse, tant il est vrai de dire que les manifestations les plus puissantes de l'intelligence sont parfois inséparables des souffrances de l'organisme. L'histoire des hommes célèbres est pleine de faits de ce genre. Il existe
IDIOTISME CONSÉCUTIF DU A l/lVROGNERIE DIT PÈRE. 565
1 gogie et à la médecine légale des aliénés en appelant l'attention sur les faits | de cet ordre. Je n'ignore pas que leur examen est de nature à porter la i désillusion et l'alarme dans le cœur de bien des parents, aussi bien que le découragement dans celui des maîtres de la jeunesse, mais l'exactitude rigoureuse à laquelle la science est astreinte m'impose le devoir de rattacher à leur véritable origine les anomalies des facultés intellectuelles et affectives, et de signaler les conséquences forcées de certaines transmissions héréditaires de mauvaise nature.
C'est à ce propos que mes souvenirs se reportent avec tristesse vers un fait d'hérédité à forme progressive, qui se révéla dans une famille avec les membres de laquelle j'avais été élevé dans mon jeune âge. Un père infortuné me consulta un jour sur l'état mental de son enfant âgé de treize à quatorze ans, et chez lequel une haine violente pour l'auteur de ses jours avait subitement remplacé les sentiments les plus tendres. Cet enfant, dont la téte était bien conformée et dont les facultés intellectuelles dépassaient de beaucoup celles de ses camarades d'études, me frappa de
une croyance populaire qui refuse aux génies précoces la durée et même la viabilité. On voit par nos propres observations médicales qu'il est des faits d'hérédité maladive qui justifient cette croyance.
C'est à cette catégorie d'enfants que s'applique la judicieuse réflexion émise par M. le docteur Moreau (de Tours), dans un ouvrage récemment publié : « Il est avéré qu'avant i> d'être empêchés, arrêtés dans leur développement moral et intellectuel, un grand nombre » d'enfants, d'adultes même, ont fait preuve de facultés hâtives et précoces, ont été, ainsi « qu'on a coutume de les appeler, des enfants prodiges. » (La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire, ou de l'influence des névropalhies sur le dynamisme vital, p. 68. Paris, 1859.)
Dans les descriptions inimitables que donne Esquirol du caractère, des mœurs, des aptitudes des idiots, on lit l'appréciation qui suit : « Quelquefois les enfants naissent très » sains, ils grandissent en même temps que leur intelligence se développe ; ils sont d'une » grande susceptibilité, vifs, irritables, colères, d'une imagination brillante, d'une intel- « ligence développée ; l'esprit est actif. Cette activité n'étant pas en rapport avec les n forces physiques, ces êtres s'usent, s'épuisent vite, leur intelligence reste stationnaire, » n'acquiert plus rien, et les espérances qu'ils donnaient s'évanouissent : c'est l'idiotie » accidentelle ou acquise. » (Esquirol, De l'idiotie, t. II, p. 342.) Esquirol ne fait aucune réflexion sur les prédispositions héréditaires de ces enfants. Mais que l'on rapproche sa description de celles que je donne, et l'on verra que les rapports entre les effets et la cause peuvent facilement s'établir. Il est vrai qu'Esquirol ajoute, à propos de ces mêmes enfants dont l'intelligence reste stationnaire : « Quelquefois aussi une cause accidentelle « arrête le développement des organes et de l'intelligence. » J'ai déjà cité, pour ma part, quelques-unes de ces causes, parmi lesquelles les convulsions du jeune âge, l'épilepsie dans l'enfance, tiennent une place importante. Malgré les analogies des troubles intellectuels et affectifs qui rapprochent les enfants de cette catégorie de ceux qui sont héréditairement frappés, il existe des différences. J'indiquerai ultérieurement les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître les variétés d'origine.