INFLUENCE DES VOYAGES SUU LA SANTÉ DES ALIÉNÉS
mense minorité des aliénés, il y a des contre-indications bien positives que je vais résumer en peu de mots.
Si les voyages peuvent être utiles dans la période d'incubation avec développement de l'état névropathique douloureux, dans la période de convalescence d'une aliénation qui a parcouru toutes ses phases, dans tous ces états pénibles où la variété des sensations peut, jusqu'à un certain point, faire diversion à l'excessive impressionnabilité du système nerveux, chez les hypochondriaques en particulier, il arrive au contraire que dans une infinité de circonstances, les voyages, ceux surtout qui ne sont pas dirigés par un médecin intelligent et dévoué, sont plus désavantageux qu'utiles.
Les individus au délire prédominant des persécutions éprouvent parfois un soulagement momentané sous l'impression que leur laissent, malgré eux, des spectacles nouveaux. Ils semblent oublier pour un temps les persécutions dont ils sont l'objet, les supplices qui les attendent, mais ils ne tardent pas à rattacher les sensations nouvelles qu'ils éprouvent au système prédominant de leurs idées délirantes. On peut facilement se convaincre, dans les cas de ce genre, que tout ce que ces aliénés voient et entendent fournit un aliment nouveau à leur folie. Il résulte de ces situations les i dangers dont fourmille l'histoire des aliénés voyageurs ; le suicide, l'homicide , dans tous les cas une aggravation des symptômes maladifs, ont j été trop souvent le résultat de ces expériences. Il est inutile d'insister sur l'inconvénient de taire voyager les aliénés maniaques, les paralysés, ceux, dont l'affection a son point de départ dans une névrose éminemment progressive. S'il est des malades auxquels les voyages aient procuré un véritable soulagement, ce sont les aliénés héréditaires dont l'affection se signale par des périodes d'intermittence et de rémittence : j'ai déjà fait allusion à cette donnée pathologique (1). Je tiens seulement à combattre un préjugé que partagent inévitablement les personnes du monde et même quelques médecins, celui de croire que les états de dépression mélancolique sont heureusement combattus par les distractions, les ! fêtes, les spectacles bruyants, la musique, et par tout ce qui constitue ce 1 qu'on appelle les plaisirs et les joies du monde. (Voyez Prolégomènes, p. 22 : thérapeutique des anciens; voyages, distraction .)
Dans les commencements de ma carrière médicale, je partageais l'en-
(1) Il n'est pas rare devoir des aliénés venus de pays lointains pour se faire soigner à Paris, guérir pendant la traversée. La navigation aurait-elle une influence directe sur quelques affections nerveuses? Je suis tenté de le croire en présence d'un grand nombre de faits. « Les Anglais, dit Esquirol, envoient leurs mélancoliques dans les provinces méridionales de la France, en Italie, et même dans les colonies. »
CONTUE-INDK'.ATlUNS AUX VOYAGES.— OBSERVATION. 611
gouement assez général alors sur l'avantage que le traitement moral des aliénés pouvait retirer des distractions, des spectacles, de la musique et de tous les moyens de ce genre dont on a fait grand bruit. L'expérience m'a appris depuis que la lésion des sentiments chez les aliénés, l'indifférence, la torpeur et l'apathie qui caractérisent leurs actes, leur tendance maladive à se croire persécutés, ne pouvaient être modifiés favorablement, d'une manière absolue au moins, par les distractions bruyantes, et que l'irritabilité, qui est un des symptômes les plus essentiels du trouble des fonctions nerveuses, ne faisait que s'accroître sous l'influence de ces moyens. J'ai la certitude aujourd'hui que les sentiments ne renaissent pas dans ces conditions. Le traitement moral qui s'adresse aux mobiles les plus délicats et en même temps les plus sérieux de la nature intellectuelle de l'homme doit être compris dans une acception plus élevée. Il ne faut pas non plus le séparer des modifications préliminaires qu'une thérapeutique intelligente doit faire subir à nos fonctions physiologiques; je ne puis comprendre l'efficacité de certains moyens moraux, quand l'organisme est atteint d'une maladie qu'il s'agit d'abord de guérir (1).
Je voyageais avec une dame aliénée, au délire prédominant des persécutions, et dont l'état mental se rattachait de la façon la plus intime aux dispositions maladives de ses ascendants. C'était une de ces folies par l'hérédité à évolution similaire dont j'ai donné plusieurs exemples (2). Je suivais fidèlement, pour ce qui regardait le traitement de cette aliénée, le programme qui m'avait été tracé à mon départ de Paris. Je procurais à la malade toutes les distractions qui s'offraient naturellement et celles que je pouvais faire naître. Mais la vue continuellement renouvelée de
(1) Il est impossible qu'on se méprenne ici sur mes intentions. Je ne veux pas renouveler les discussions qui ont eu lieu entre les partisans du traitement moral et du traitement physique . Si Leuret, dont il est impossible de contester la valeur, s'est moqué de ceux qui prétendaient guérir une idée délirante en appliquant un vésicatoire sur la téte, il était facile de lui renvoyer la plaisanterie à propos de sa méthode de discussion avec les malades et de l'emploi de l'intimidation. La folie ne se discute pas, elle se traite. Si l'on croyait qu'en parlant ainsi, je rejette les moyens de l'ordre moral, je ne pourrais que renvoyer à tout ce que j'ai avancé dans l'étiologie sur les causes morales et sur les causes physiques. La suite de ce que j'ai à dire sur le traitement de l'aliénation prouvera d'ailleurs que j'admets des crises physiques et des crises morales. Il faudrait d'ailleurs être bien peu versé dans l'histoire des douleurs et des misères du cœur humain, pour ignorer l'influence heureuse exercée par une intervention consolatrice, intelligente et morale, soit dans l'état passionnel, soit dans l'état de folie. A ce point de vue, le traitement moral et le traitement physique se complètent l'un par l'autre. C'est ce que je cherche à établir dans l'observation qui fait le sujet de cette note.
(2) Voyez Transmission des tendances maladives similaires, p. 559 ■ Une dame qui a été confiée à mes soins, etc.