INFLUENCE DES ÉMOTIONS PÉNIBLES.— DOULEUH MORALE
et empirer sa situation mélancolique. Je crus devoir agir sur cette sensibilité morbide par une espèce d'homœopathie morale. La douleur dans les cas de ce genre ne peut être guérie que par la douleur ; en d'autres , termes, il ne faut pas craindre de faire un appel énergique à ce qui reste de sentiments aux malades, en provoquant cbez eux des émotions pénibles.
De temps à autre je lui avais entendu témoigner quelques regrets sur ses enfants absents. J'essayai, en la conduisant dans un de ces orphelinats si communs en Italie, de voir quelle impression elle ressentirait, et s'il était possible de réveiller la sensibilité morale par d'autres moyens que le spectacle, les distractions mondaines, la musique même, que cette dame aimait à la passion avant de devenir aliénée, et qui maintenant semblait l'agacer au delà de toute expression (1).
Je fus très étonné de voir la malade, qui dans les musées publics ne
(I) Potir ce qui regarde l'influence exercée par la musique, au point de vue du traitement, on ne saurait mieux faire que de lire ce qu'en dit Esquirol dans son Histoire statistique de Charenlon, t. II, p. 58i. Après avoir organisé ses expériences de la manière ta plus convenable, Esquirol dit : « Mes aliénées étaient très attentives, leurs physionomies s'animaient, les yeux de plusieurs devenaient brillants, mais toutes restaient tranquilles; quelques larmes coulèrent, deux d'entre elles demandèrent à chanter un air, à être accompagnées; on se prêta à ce désir Ce spectacle nouveau pour ces malheureuses ne fut pas sans influence, mais nous n'obtînmes pas de guérison, pas même
d'amélioration dans leur état mental J'avais essayé et j'ai essayé constamment la
musique sur des aliénés qui l'avaient cultivée' avec succès pendant toute leur vie, et même sur des musiciens très habiles, et je n'ai pas été plus heureux. »
« Je conçois, dit le docteur Guislain (Leçons orales, t. II, p. 61), que dans les situations ordinaires de la vie, où l'homme s'attriste à force de s'ennuyer, il se trouve agréablement impressionné en assistant à un concert; cet homme a besoin de sensations afin d'être arraché à ses rêveries. Mais qu'on soumette une mère qui vient de perdre son fils aux sons de l'orgue, de la harpe, du hautbois, on verra combien ses traits se décomposeront, combien elle éprouvera de répugnance pour cet instrument dont les sons retentissent dans sa douleur. J'ai vu maintes fois, ajoute M. Guislain, des phrénalgiques devenir anxieux aux sons d'un piano, d'un violon ou d'un autre, instrument. Faut-il conclure de ces insuccès qu'il soit inutile de faire de la musique aux aliénés? Je suis loin de professer une opinion pareille, et j'en propage le plus que je peux l'usage dans l'asile dont je suis le médecin. A l'asile de Quatre-Mares, M. le docteur Duménil utilise d'une manière très intelligente les aptitudes musicales de ses malades. Depuis longues années, M. Parchappe a établi à Saint- Yon une école de musique, où plusieurs de nos malades trouvent un moyen agréable de varier leurs travaux. «Si la musique ne guérit pas, dit Esquirol, » elle distrait, et par conséquent elle soulage. Elle apporte quelque allégement à la douleur )' physique et morale, elle est évidemment utile aux convalescents ; il ne faut donc pas en » repousser l'usage ((oc. cit., p. 586) . » En un mot, la musique fait partie de cet ensemble de moyens de l'ordre hygiénique, physique et moral qui constituent le traitement moral : le travail, la promenade, l'exercice, la lecture, les jeux, les réunions, etc.
6lZi DES VÉRITABLES MODIFICATEURS DE LA SENSIBILITÉ MORALE.
marchait que la tète baissée et en poussant de sourds gémissements, promener maintenant des regards pleins d'un intelligent attendrissement sur les nombreux enfants qui nous entouraient. Il lui échappait même, lorsqu'elle croyait ne pas être aperçue de nous, d'adresser des caresses furtives à ces pauvres orphelins. Un jour, elle fut si salutairement émue à la vue d'une femme qui dans le grand hôpital de Venise mourait en tenant embrassés ses deux enfants enbas âge, qu'elle demanda spontanément de les recueillir à son hôtel, et de donner à ces orphelins les soins qu'exigeait leur triste situation. Je m'empressai d'accéder à ses désirs, et n'eus qu'à me féliciter d'être entré dans une voie nouvelle pour agir sur sa sensiilbité.
A dater de ce moment, je compris qu'il fallait attacher au traitement moral une autre acception que celle que je lui prêtais. Le résultat m prouva qu'en dirigeant les sentiments de la malade qui m'était confi vers un but d'activité plus en rapport avec les véritables besoins du cœu humain, soit dans l'état de santé, soit dans l'état de maladie, je parvenais à soulager les souffrances de son esprit d'une manière plus efficace que par des distractions qui ne faisaient qu'irriter son état névropathique général. Une fois entré dans cette voie nouvelle dont les aliénés au type héréditaire retirent, en raison de leur nature intermittente et des disp sitions congénitales de leur intelligence, un bénéfice plus considérabl peut-être que les autres, je vis qu'il m'était plus facile aussi de domine la situation physique. J'obtins de la malade qu'elle prît des bains et qu'elle ne fit plus d'obstacle à l'usage des laxatifs, des lavements et autres moyens employés pour combattre une constipation opiniâtre ; qu'elle se soumît à un traitement dépuratif inauguré dans le but de combattre une diathèse dartreuse dont elle souffrait.
Le traitement fut long, sans -aucun doute, mais couronné d'un plein succès. Quinze mois après les accidents dont je parle, madame *** achevait sa convalescence dans une des résidences thermales des bords du Rhin. Les distractions du monde n'étaient plus alors une peine ajoutée aux souffrances de son esprit. Elle retrouvait ses bonnes dispositions morales et ses goûts artistiques d'autrefois; elle était capable d'admirer les beautés de la nature et les merveilles des arts; elle se plaisait à entendre et à faire de la musique, toutes choses auxquelles, dans son état antérieur, elle était non-seulement insensible, mais qui lui causaient encore, ainsi que nous l'avons vu, des émotions si pénibles.
2° Isoleraient dans une maison sjiéeialcnieiit organisée pour un seul
malade. — Sans compter les frais énormes qu'entraîne un pareil mode de traitement, il a de plus le désavantage, comme le fait parfaitement