PARALYSIE, HALLUCINATIONS. — TROUBLES DE LA DIGESTION
A mesure que la paralysie augmentait, la sensibilité générale allait en s'affaiblissant. Les extrémités des doigts et des orteils turent d'abord compromises ; l'engourdissement atteignit ensuite la région dorsale des mains et des pieds, et s'étendit plus tard aux avant-bras et aux jambes. Cette diminution de la sensibilité se changea bientôt en une véritable anesthésie des doigts et des orteils ; elle gagna progressivement les parties supérieures avec cette circonstance remarquable que la sensibilité n'était pas complètement disparue clans la région musculaire interne des bras et la région postérieure des jambes.
Un phénomène d'un autre genre ne tarda pas à se montrer avec l'augmentation de la paralysie et de l'insensibilité musculaire. Le malade éprouva des vertiges; d'abord il lui semblait qu'il était soudainement plongé dans une obcurité profonde; puis la crainte de défaillir et de choir s'emparait de lut. Cette crainte, enfin, se changeait eu réalité, et s'il ne saisissait à temps les objets environnants, sa chute était inévitable.
Dans cette même période il eut des hallucinations, surtout vers le soir, avant de s'endormir ; il n'était pas rare que le sommeil en fût troublé. Les hallucinations les plus fréquentes étaient celles de la vue, et alors il voyait des ligures d'hommes et surtout d'animaux immondes ; parfois aussi il lui semblait entendre des voix. Les pupilles étaient considérablement dilatées et bien plus insensibles à la lumière que dans l'état normal.
Jl arriva toutefois que, grâce à l'intervention médicale, il y eut une période de rémission dans l'ensemble de ces symptômes alarmants^ Effrayé sur sa propre situation, le malade renonça momentanément à ses fatales habitudes, et l'amélioration dura aussi longtemps qu'il fut possible de lui faire accepter une vie régulière et une hygiène convenable ; mais ses funestes penchants prirent bientôt le dessus, et il récidiva.
Les phénomènes pathologiques antérieurement décrits ne tardèrent pas à reparaître. Les digestions devinrent de plus en plus pénibles, et il en résulta des aigreurs et des vomissements. Le dégoût pour la nourriture augmenta tous les jours aussi , et l'ingestion des aliments était accompagnée d'un sentiment de tension et d'un état d'oppression dans la région de l'estomac. L'amaigrissement lit des progrès rapides, et la peau prit cette teinte blafarde et légèrement jaunâtre si caractéristique chez les individus arrivés à cette période d'intoxication. Les fourmillements des membres se compliquèrent bientôt de mouvements spasniodiqueset de crampes dans les muscles des jambes. Le malade ne pouvait mieux comparer ces spasmes douloureux qu'à des commotions électriques, dont les unes, instantanées et fugaces, et les autres, plus
SPASMES, CONVULSIONS, M AU ASM Ë. — UÉLIUE, AlîUl TlSSli.MEiN T, ETC. <>;>9
persistantes, amenaient à leur suite des rétractions subites des extrémités. Les crampes existaient surtout dans les muscles des mollets et ■ans les fléchisseurs des jambes ; la durée en était variée et la douleur plus ou moins vivement ressentie. Les spasmes et les crampes ne tardèrent pas à se généraliser, et la forme eon vu lsive, avec perte complète de la connaissance, vint inaugurer une série de phénomènes de plus en plus inquiétants. Ces convulsions ressemblaient à de véritables accès épileptiques, accompagnés de délire et d'hallucinations. La vision était troublée ; tout effort continu pour fixer La vue sur un point déterminé amenait la contusion des objets ; la lecture devint impossible. La mémoire et l'intelligence n'avaient pas encore complètement disparu, mais les facultés s'affaiblissaient notablement. La famille, justement alarmée, fit de nouveau intervenir l'autorité médicale, et il y eut encore un temps d'arrêt dans cette passion malheureuse. L'amélioration fut telle ipie l'on put concevoir de justes espérances, mais les i. récautions prises dans l'intérêt de la direction morale du malade étaient inefficaces. 11 aurait fallu depuis longtemps isoler dans une maison de santé cette triste victime de l'irrésistibilité de ses penchants, tandis (pie ce malade avait malheureusement l'entière liberté de ses actes; aussi ne tarda-t-il pas à se livrer avec une nouvelle fureur à sa boisson de prédilection. Tous les symptômes anciens reparurent avec une intensité nouvelle, et la douleur", qui jusque-là était intolérable, atteignit bientôt ses limites extrêmes.
C'était dans la soirée, et surtout pendant la nuit, que le malade souffrait horriblement. Au milieu de la journée il éprouvait un moment de rémission, et quelquefois même la douleur disparaissait entièrement; mais le calme était rarement complet, et la disposition à souffrir se traduisait par un état général d'agitation et d'inquiétude. Alors le patient cherchait en vain par de continuels mouvements de flexion et d'extension à se placer dans la position la plus favorable; le repos était pour lui de courte durée, et d'intolérables douleurs le réveillaient soudainement de sa torpeur et de son engourdissement. 11 comparait ces douleurs à l'action d'un fer brûlant, à celle d'un instrument qui lui arracherait les muscles.
Arrivé à cette triste période, le malade ne devait plus laisser aucun espoir à sa famille. Privé d'ailleurs de son intelligence, réduit par suite de son abrutissement à l'insensibilité morale la plus complète, ses forces diminuaient de jour en jour, et rien ne pouvait plus arrêter la marche progressive et fatale de ces symptômes alarmants. La peau devint parcheminée, les jambes étaient œdématiées, et les fonctions digestives profondément troublées. Le délire, tout en continuant sans interruption, ne se montrait plus néanmoins sous la forme d'exacerbations violentes. Le
(36U 'l'HAlïPlENT DliS FOLIKS l'Ait INTOXICATION.
patient nnirmurait entre ses lèvres des mots inintelligibles; son regard | était stupide et parfois hagard, sa ligure abrutie ; et lorsque la mort vint ! terminer cette triste existence, depuis longtemps déjà les manifestations de la conscience étaient complètement abolies. La paralysie était devenue générale, et cette déplorable victime de l'alcoolisme était tombée dans la dégradation la plus hideuse (I).
^ III. — Traitement des folies par intoxication.
J'ai déjà annoncé que la médecine destinée à combattre les résultats funestesde l'ivrognerie, ainsi que les influences pernicieuses exercées par les arts insalubres, par les émanations délétères des contrées marécageuses et par les constitutions géologiques dés différents sols, devait s'adresser à toutes les ressources dont l'hygiène publique, l'administration et la morale peuvent disposer dans l'intérêt de la régénération de l'espèce humaine. On comprend que ce n'est pas à ce point de vue que je désire en ce moment traiter la question. Je ne m'occuperai ici que de l'intoxication alcoolique, des différentes formes de dèlirium f rémens, et de la médication que comportent ces états pathologiques, qui ne diffèrent souvent que par leur intensité. Mais, tout en restreignant mon sujet, je suis obligé, dans l'intérêt du diagnostic, du pronostic et du traitement, de faire plusieurs catégories de malades, dans leurs rapports avec les causes spéciales qui les incitent à commettre des excès aussi funestes pour leur santé.
(1) Traité des dégénérescences, p. 86. Les auteurs grecs, d'après M. Magnus, ne nous laissent aucun détail sur l'abus des boissons. Hippocrate dit même : « Si qua inlemperanlia subest, lulior est in potione quam in esca. » C'est dans Sénèque qui a dépeint sous des couleurs si vives l'intempérance des Romains, que nous trouvons une description tellement frappante des effets de l'ivrognerie, que l'on ne peut y méconnaître les principaux symptômes que les auteurs modernes ont signalés à propos des effets désastreux de l'alcoolisme ebronique.
« De là, dit le philosophe romain, cette pâleur, ce tremblement de nerfs qu'a pénétrés le vin, ces maigreurs par indigestion plus déplorables que celles de la faim; del là cette incertaine et trébuchante démarche , cette allure constamment chancelante comme dans l'ivresse même ; de là cette eau infiltrée partout sous la peau, ce ventre distendu par la malheureuse habitude de recevoir outre mesure ; de là cet épanchement d'une bile jaunâtre, ces traits décolorés, ces consomptions, vraies putréfactions d'hommes vivants, et ces doigts retors aux phalanges roidies, et ces nerfs insensibles, distendus uu torpides, ou tressaillant et vibrant sans repos. Parlerai-je de ces vertiges, de ces tortures d'yeux et d'oreilles, du cerveau qui bouillonne et que les vers semblent ronger? Nervorum sine sensu jacentium aut palyilalio sine intermissione vibrantium. Quii capilis vertigines dicam? Quid oculorum, auriumque tormenta et cerebri œsluantis verminationes ? » (Sénèque, Epist. 95, § 16.)