‹ Traité des maladies mentaleChapitre 423 sur 500 · ACCÈS DE FUKEUR. — MANIFESTATIONS HOMICIDES · texte numérisé non relu

ACCÈS DE FUKEUR. — MANIFESTATIONS HOMICIDES

Depuis l'époque où j'ai traité de la folie épileptique dans mes Études cliniques, je n'ai rien à changer à ma manière de voir sur le délire spécial, caractéristique, qui est la conséquence de la névrose épileptique. Je vais résumer le plus brièvement possible les considérations très nombreuses que j'ai émises sur cette forme particulière d'aliénation. J'ai assigné à la marche des phénomènes maladifs de cette vésanie trois périodes distinctes, et je vais conserver cette division qui servira à faire ressortir les côtés saillants sous lesquels on peut observer cette maladie.

Première période de la folie épileptique. — Les troubles intellectuels

qui accompagnent l'épilepsie ont d'autant moins lieu de nous étonner, que les observations les plus incontestables des auteurs modernes ont, dans un grand nombre de cas, rattaché cette névrose à des affections très graves des ascendants, parmi lesquelles l'aliénation tient une place importante (1). Or, nous savons maintenant les conséquences des transmissions héréditaires, et nous n'aurons pas lieu de nous étonner si nous voyons l'épilepsie se compliquer de fureur et de tendances spontanées à des actes nuisibles, et d'autant plus dangereux, qu'ils sont inattendus et que souvent rien ne pouvait les faire prévoir.

' Un malade soumis à des accès d'épilepsie n'avait présenté aucun trouble apparent dans ses facultés. Il était sobre par tempérament et d'un caractère plein de douceur. Tout ce que l'on avait remarqué chez lui, dit M. le docteur Burrows auquel j'emprunte ce fait, était une tendance plus grande à la dévotion. Un jour qu'il était tranquillement occupé à lire la Bible, il reçut la visite d'une femme du voisinage, et, avant de savoir le sujet qui l'amenait, il se lève comme transporté d'une fureur soudaine, se saisit d'un couteau et se précipite sur cette malheureuse. L'épouse de ce furieux et sa fille étaient accourues au secours de la victime, il cherche à les égorger, et si d'autres personnes n'étaient intervenues, il réalisait ses tentatives de trancher la tête à ces infortunées. Un accès de manie suivit cet acte de fureur homicide. Le malade guérit, mais il ne conserva pas la mémoire de ces faits déplorables. Neuf ans se sont écoulés depuis sans que l'épilepsie ait reparu.

Un jeune homme de vingt-deux ans, condamné à cinq ans de réclusion par une cour d'assises pour avoir porté sans provocation, à un de

(1) Dans son Traité du pronostic et du traitement curatif de l'épilepsie, M. le docteur Herpin fait des réflexions très justes sur la manière d'envisager les influences héréditaires dans l'épilepsie, qui se rattache très souvent, soit à une affection similaire des ascendants, soit à un état névropathique, tel que l'hystérie, la folie, etc Sur 170 épileptiques, M. le docteur Musset a trouvé les conditions suivantes : 3 pères aliénés, 27 parents aliénés, 17 mères aliénées, 23 mères hystériques, 2 mères choréiques.

696 INFLUENCE DE l'ÉPILEPSIE SUR LE» FONCTIONS INTELLECT[:ELLES.

ses meilleurs amis, un coup dont celui-ci avait failli mourir, était sujet à des accès d'épilepsie pendant son sommeil. J'ai pu vérifier ce fait dans la prison où était renfermé ce malheureux, qui descendait d'une famille où l'on comptait des épileptiques, des aliénés et des individus morts d'hémorrhagie cérébrale. Il ne conservait du fait pour lequel il était incriminé aucun souvenir précis, il n'en témoignait pas le moindre regret, et cette insensibilité apparente, conséquence de la maladie, ne contribua pas peu à le faire condamner (1).

Des dispositions intellectuelles remarquables ont parfois signalé le début de l'existence active chez quelques jeunes épileptiques. Une merveilleuse aptitude à concevoir vivement les choses, à les examiner sous leurs aspects les plus brillants et les plus poétiques, a été l'apanage de plusieurs d'entre eux. L'histoire nous a transmis le nom de plusieurs grands génies qui ont été épileptiques ; mais, comme le fait observer M. le docleur Burrows, ces mêmes individus ont été les victimes des passions les plus tyranniques (2). La conservation pleine et entière des facultés, la possibilité de les appliquer d'une manière continue à l'exécution de desseins remarquables par leur grandeur et leur continuité, sont des faits excessivement rares. Si l'on peut citer, dit M. Sandras, quelques hommes exceptionnels, comme César, Mahomet et Pétrarque, que cette infirmité n'a pas condamnés à une obscurité misérable, on est forcé de reconnaître que la presque universalité des épileptiques est vouée au malheur et à la honte (3).

(1) Plusieurs fois déjà cet individu s'était laissé aller à frapper ses amis sans provocation. Il était d'un naturel sombre et hypochondriaque. Je ne mets pas en doute, et je le prouverai dans la médecine légale, que beaucoup d'actes attribués à la folie instantanée de quelques auteurs ne soient le résultat d'une épilepsie ou de telle autre névrose méconnue. Plusieurs de ces faits qui ne paraissent pas avoir d'autre cause sont relatés dans le travail de M. Boileau de Castelnau, De la folie instantanée considérée au point de vue médico-judiciaire (Paris, 1841). — Le même auteur a abordé plus spécialement ce sujet dans son mémoire De l' épilepsie dans ses rapports avec l'aliénation mentale au point de vue médico-judiciaire (Paris, 1832). — Les actes bomicides de beaucoup d'épileptiques se produisent au milieu d'exacerbations furieuses qui dépassent tout ce que l'on peut imaginer. Le nommé Roegiers, condamné à la peine de mort en 1844 par la cour d'assises du Brabant, était un épileptique. Il poursuivit sa victime, dit l'instruction, et se rua sur elle comme un tigre. Il lui fit une profonde entaille à la gorge, et y enfonça ses ongles pour l'agrandir. Dans d'autres circonstances, l'épilcptique semble de sangfroid et comme poussé par un motif qu'il ne saurait justifier. C'est sous les coups d'un semblable épileptique que succomba, il y a deux ans, notre malbeureux collègue, M. le docteur Jeoffroy, médecin en chef de l'asile des aliénés, à Avignon.

(2) « Persons of eminent genius have been epileplic ; but they are ail subject to fils of ungovernable passions. » (Burrows, Commentaries, p. 155.)

(3) Sandras, Traité des maladies nerveuses, t. I, p. 193.

COMPLICATION p'HYPOCnONDRlE, DE SUICIDE. — TROOlSLtS PHVSIuLOC. 097

Les premiers changements qu'on remarque dans le caractère des épi— ieptiques menacés d'aliénation, est une irritabilité très grande qui se traduit au dehors, et à la moindre contradiction, sous les formes les plus diverses et parfois les plus compromettantes. Dans les premiers temps de leur affection, il est naturel de voir les préoccupations maladives des épileptiques avoir un point d'appui dans les éléments qui constituent la grande diversité des tempéraments et des caractères. L'hypochondrie et l'hystérie ont une incontestable action sur les délires qui commencent à se systématiser dans l'esprit des malades. Des préoccupations au sujet de leur sanlé, des plaintes injustes, des récriminations sans fondement, des tendances vénériennes prononcées, sont les faits qui commencent à éveiller la juste sollicitude des familles. Nous n'avons rien à ajouter, sous ce rapport, à la description que nous avons faite des troubles intellectuels qui accompagnent ces névroses. Seulement, chez l'épileptique, ces phénomènes perturbateurs empruntent à l'élément primitif un caractère singulièrement dangereux. La nature des troubles physiologiques est plus saisissante; les désordres de la digestion et delà circulation se présentent avec une intensité plus grande (1), et il n'est pas rare de voir apparaître clans cette période des hallucinations sensorialestrès intenses, et surgir les tendances au suicide, à l'homicide et à l'incendie.

Deuxième période de la folie épîlcptique. — Les malades de cette

seconde catégorie sont précisément ceux qui sont contiés à nos soins dans les asiles. Rarement avons-nous l'occasion d'observer les épileptiques au début de leur affection, c'est-à -dire, quand leur délire est restreint et ne vient pas se fondre dans des phénomènes pathologiques d'un ordre multiple (2).

(1) « Chez un jeune homme âgé de trente ans, dit M. Burrows, le sang était poussé avec une telle impétuosité dans les dernières ramifications des vaisseaux, que ce liquide transsudait à travers les pores. Il arrivait parfois que la superficie du cuir chevelu était imbibée de sang. L'intelligence de ce malade avait souffert une cruelle atteinte à la suite de ses accès. Il mourut dans le paroxysme d'une attaque, et l'autopsie montra une grande effusion de sang à la surface du cerveau. «

(2) Cet état de choses se comprend facilement. Les épileptiques de la classe indigente ne sont considérés comme des aliénés que quand l'affection dont ils souffrent ramène une irritabilité toujours plus grande, et les pousse enfin à des actes dangereux, soit pour euxmêmes, soit pour les autres. Les épileptiques de la classe aisée sont soignés dans leurs familles jusqu'à l'époque où leurs parents acquièrent la triste conviction qu'il faut nécessairement isoler leur malade. Dans l'un et l'autre cas, malheureusement , on perd un temps précieux, et les aliénés épileptiques auraient plus de chances de guérir s'ils étaient mis plus tôt dans un milieu où ils t cuveraient le calme et le repos si nécessaires à l'excessive irritabilité de leur système nerveux. En tout cas, ils auraient cessé d'être dangereux.

Page 1