CARACTERES DU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS
Ceux-ci commencent par montrer une impatience plus grande; ils deviennent inquiets, irréguliers, fantasques, impérieux et singulièrement irritables. Ils changent leurs habitudes et modifient leur hygiène. Ceux qui sont franchement hypochondriaques se préoccupent bien davantage encore des intérêts de leur santé. Lorsqu'ils en viennent à la supposition que leurs aliments sont empoisonnés, ou que tout au moins ils renferment des substances qui leur occasionnent les sensations dont ils se plaignent; lorsqu'ils s'imaginent qu'ils sont exposés aux maléfices de puissances occultes, comme ils les désignent, telles que l'électricité, le magnétisme, et que la police elle-même est acharnée à leur perte, on peut être sûr qu'ils vont entrer dans la phase de ce délire spécial que nous ne pouvons mieux désigner que sous le nom de délire des persécutions.
C'est dans la période active de leur délire que ces hypochondriaques persécutés sont soumis à des illusions et à des hallucinations étranges, et que les actes insensés qu'ils commettent ne retentissent que trop souvent dans le monde extérieur. On a vu, dans les circonstances de ce genre, se produire une infinité de suicides, et il n'est pas rare, il s'en faut, que les malades arrivent à l'acte homicide après avoir préalablement dénoncé aux autorités judiciaires et administratives les persécutions prétendues dont ils se disent l'objet. Les hallucinations de l'ouïe sont bien autrement communes que celles de la vue, ainsi que l'a démontré M. le docteur Lasègue. Ces aliénés interprètent dans le sens de leurs idées délirantes les moindres faits dont ils sont les témoins ; la multiplicité de leurs interprétations maladives n'est égalée que par celle des sensations de même nature, qui les tourmentent et les dominent.
Beaucoup de ces malades se livrent sans réserve au diagnostic des médecins ; ils s'empressent de se dévoiler; les tourments qui les rongent sont si intenses, leurs craintes sont d'une nature si terrifiante, qu'ils ne demandent pas mieux que de trouver des confidents pour leurs maux. Il en est d'autres qui sont plus réservés, et dont l'esprit de ruse et de méfiance peut tromper les médecins qui ne sont pas assez accoutumés à diagnostiquer les affections de ce genre en se basant sur le langage des malades, sur le changement de leurs habitudes, de leur manière d'être antérieure, et sur les tics étranges que parfois ils adoptent dans l'intérêt de leur santé menacée, à ce qu'ils prétendent.
Je fus un jour appelé pour examiner l'état mental d'une jeune femme de la classe élevée de la société, et dont l'état étrange laissait dans une grande perplexité la famille de cette malade, ainsi que les médecins qui lui donnaient ordinairement leurs soins. Madame *** était douée d'une imagi-
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nation brillante, et, malgré les souffrances que lui faisait éprouver une affection du col de la matrice, elle renonçait avec peine aux plaisirs du monde, et recevait chez elle une société choisie. Toutefois certains changements extraordinaires dans ses actes et dans ses idées inquiétaient la famille, quoiqu'on s'arrêtât difficilement à l'idée d'une folie commençante. D'ailleurs madame *** tenait parfaitement sa place dans le monde, ses reparties étaient toujours vives, spirituelles, et sa lucidité parfaite. Telle était au moins l'impression générale des personnes qui connaissaient cette dame, et il fallait observer la malade de près pour s'apercevoir de certaines bizarreries et anomalies dont je vais spécifier le véritable caractère. De prime abord on n'aurait pu se convaincre que sa prétendue sagacité n'était que- le résultat de cet esprit de défiance extrême que justifie parfois, jusqu'à un certain point, la réalisation des pressentiments vraiment extraordinaires de certains hypoehondriaques.
Le premier usage qu'elle fit de sa lucidité, en ma présence, fut de soupçonner que je m'occupais spécialement des maladies mentales, quoique la famille ait cru devoir la tromper à cet égard. Je profitai de cet aveu pour entrer franchement en matière avec la jeune dame; je lui demandai la raison de certaines interversions dans les mots de ses phrases, qui en dénaturaient le sens et rendaient parfois son langage incompréhensible. C'était, dit-elle, pour enlever à ses ennemis l'occasion de tourne)' contre elle-même sa propre pensée, ou de la lui dérober pour lui faire dire ou imaginer des choses qu'elle repoussait deson esprit. Madame*** ne laissait pénétrer qu'un demi-jour dans sa chambre; elle voulait éviter par là que la police ne jetai un coup d'œil investigateur sur ses actes intimes. Certains gestes, certains tics bizarres qu'elle avait adoptés suffisaient, dans sa pensée, pour annihiler les effluves magnétiques que des personnes malveillantes lui envoyaient, pour détourner telle ou telle influence funeste produite au moyen de l'électricité. Ces premières confidences en amenèrent d'autres non moins graves. La malade avait des hallucinations étranges. Elle voyait sa mère, morte depuis longtemps, et entretenait avec elle des conversations où son imagination s'exaltait, où elle délirait dans le sens des perceptions les plus fausses et les plus étranges qu'il soit possible d'imaginer. On conçoit que dans ce cas le pronostic acquérait pour moi une importance d'autant plus grande, que le diagnostic se dégageait de toutes les circonstances qui pouvaient l'obscurcir. Je pus me convaincre, après connaissance des antécédents, que la maladie était une hypochondrie transformée, et que cette névrose elle-même se rattachait à un état névropathique spécial, transmis par les ascendants. Je crus devoir conseiller un voyage, dans le but de briser l'enchaînement de