STUPEUR. — OPINIONS DES AUTEURS
seulement déterminer cette tristesse morbide désignée sous le nom de mélancolie, lypémanie, mais amener encore un véritable anéantissement et une suspension réelle ou apparente des facultés intellectuelles. Cet état, signalé par les auteurs anciens sous le nom de melancholia attonitu, hebetudo, mentis consternatio, somnus immodicus, carus , est généralement connu, depuis les travaux de MM. Georget, Étoc-Demazy, Ferrus, Baillarger, Sauze, etc., sous la désignation de stupeur, stupidité, et ne doit plus être confondu avec l'idiotisme et la démence (1).
Les facultés intellectuelles sont, dans ces cas, affaiblies ou entièrement suspendues, dit M. Etoc-Demazy ; les impressions sont rarement perçues distinctement. La plupart des malades voient confusément les objets qui les entourent; l'ouïe est faible; les excitants les plus actifs, appliqués sur la peau ou portés sous les narines, ne sont pas sentis ou causent à peine une légère sensation de chatouillement qui n'a rien de douloureux. Quelques-uns n'ont plus d'idées; chez d'autres elles arrivent en foule, mais vagues, confuses, comme à travers un nuage; ils ne souffrent pas; la faculté de comparer les perceptions est obscurcie ; ils ne peuvent débrouiller leurs idées pour parler; d'autres ne pensent plus. La mémoire, qui reçoit ainsi ses matériaux de perceptions, est troublée ou affaiblie, etc.
M. Baillarger a. fait ressortir que, chez ces sortes de malades, les facultés sont moins souvent suspendues qu'on ne le croit, et il établit une analogie entre cette situation mentale et l'état de rêve. Les observations de M. Baillarger comprennent des faits d'un haut intérêt. Nous voyons des malades chez lesquels la sensibilité générale paraît plus ou moins abolie. Si les uns témoignent encore de la douleur lorsqu'on cherche à exciter cette sensibilité, chez les autres elle est obtuse : on peut les piquer, les pincer, sans provoquer la moindre émotion. Les yeux sont à demiouverts et fixes, la salive découle de la bouche, et la défécation est involontaire. Ils restent étendus sur le dos , et, quand on les sort du lit, ils ressemblent à des statues et demeurent fixés à la même place.
Ce singulier état avait commencé chez la plupart des malades par des préoccupations d'une nature triste. Il en est qui faisaient des rêves effrayants et se réveillaient en sursaut; ils étaient poursuivis par des
(1) De l'état désigné chez les aliénés sous le nom de stupidité, par M. le docteur Baillarger (Annales médico-pstjchologiques, t. I). — Ferrus, Leçons cliniques faites à Bicétre (années 1836, 1837, 1838,. — Delasiauve, Du diagnostic différentiel de la lypémanie (Annales médico-psychologiques, numéro de juillet 1851). Voyez aussi ce que j'ai dit de l'état désigné sous le nom de stupidité, et des conditions pathologiques du cerveau dans cet état (p. 488 et suiv. de cet ouvrage).
712 TROUBLE DES FONCTIONS. — HALLUCINATION:* CHEZ LES STt'PIDES.
hallucinations terribles, et, chez un grand nombre , il y a eu des tentatives de suicide. Or, quand ces malades sont revenus à la raison, quelles étaient les explications qu'ils donnaient sur la nature de leurs craintes? Celui-ci croyait à un anéantissement général , la terre tremblait ou s'entrouvrait sous ses pas ; il se voyait à chaque instant sur le point d'être
englouti dans des abîmes sans fond Cette femme ne savait où elle
était, ne reconnaissait personne; sa tête était pleine de bruits, elle entendait des cloches, des tambours, des voix confuses; toutes ces sensations la faisaient horriblement souffrir. Les impressions les plus bizarres amenaient des associations étranges dans leurs idées; leurs hallucinations se rapportaient à des ordres sinistres qu'ils avaient reçus, et qu'ils étaient parfois irrésistiblement portés à exécuter. Les craintes les plus exagérées et les plus mal fondées, comme de se croire dans une prison, d'être environnés de geôliers, ont préoccupé quelques-uns de ces malheureux malades, et c'est de la coordination de ces phénomènes pathologiques que M. le docteur Baillarger se croit en droit de conclure que l'état désigné sous le nom de stupidité comporte un délire intérieur dont les malades ont conscience , qu'ils se rappellent ultérieurement, et que cette forme maladive qui, d'après lui, a tant d'analogie avec l'état de rêve, n'est que le plus haut degré de la lypérpanie.
Dans son travail sur le Diagnostic différentiel de la lijpémanie, M. le docteur Delasiauve n'adopte pas des conclusions aussi absolues. Il croit avec raison que l'état désigné sous le nom de stupidité se présente, avec des caractères qui lui sont propres, dans toutes les formes d'aliénation mentale. Il ajoute que le pronostic peut , dans l'étude de ce symptôme important, s'enrichir d'un nouveau moyen d'investigation, et que cet état singulier est parfois, chez de très jeunes sujets, la transition à une imbécillité dont les caractères viennent presque se confondre avec ceux de l'imbécillité congénitale.
Je pense, pour ma part, que si l'état désigné sous le nom de lypémonie, et dont le délire des persécutions est une variété, se complique assez souvent de stupeur et de semi-catalepsie, il ne faut voir dans ce phénomène maladif qu'un symptôme d'une affection principale que l'on retrouve dans les différentes formes de la folie. C'est ce que prouve l'observation des faits. J'ai déjà indiqué que la période de rémission entre les accès d'excitation maniaque était signalée souvent par une profonde stupeur. Les malades sont comme anéantis et assistent en véritables automates à tout ce qui se dit et se fait autour d'eux. Ils sont, comme le dit fort bien M. Delasiauve : « les témoins forcés et tout à fait passifs des scènes qui s'accomplissent en leur présence. » J'ai pareillement fait ressortir que
ÉTAT SPaSMODIQUE, CONVULSIF CHEZ LES PERSÉCUTÉS. 713
l'état de stupidité pouvait être une transition à l'idiotisme dans la folie héréditaire (1). Et, d'un autre côté, la description des folies alcoolique, hystérique, épileptique, nous a pareillement appris que le phénomène stupeur devait être rangé parmi les symptômes de ces diverses affections, et ne formait pas un genre particulier de folie (2).
2° Délire des persécutions avec complication d'un état spasmodique
et convulsif. — Je ne connais pas de situation plus déplorable que celle de malheureux délirants par persécutions, dont l'existence se résume dans une sorte d'éréthisme nerveux des plus pénibles qui se puisse concevoir. J'en ai vu qui, pendant des mois, et, on le croira à peine, pendant des années, ne goûtaient pas un moment de rémission. Ces malades donnent peu, ils vont et viennent sous l'influence d'impulsions automatiques. Les uns répètent continuellement les mêmes mots : Mon Dieu,
mon Dieu , je ne suis pas coupable Faites-moi mourir, je n'ai pas le
courage de me tuer. Ils éprouvent, comme dit Cabanis, l'effet le plus fâcheux des affections hypochondriaques , une terreur invincible de la mort, et pourtant ils se suicident. Les uns, malgré leurs sentiments religieux, sont poussés à cette détermination fatale par la crainte du déshonneur, les autres par amour et par dévouement pour leur famille. Ils préfèrent le suicide à la perspective de passer aux assises et d'être guillotinés; ils s'imaginent que la mort volontaire à laquelle ils se condamnent préservera leurs parents du déshonneur et de l'infamie. Beaucoup de ces malades refusent de manger, et l'on est obligé de les nourrir de force; quelques autres mangent automatiquement, gloutonnement, sans savoir ce qu'ils font.
J'ai cité, dans mes Études cliniques, l'observation de ce délirant par persécutions connu dans notre asile sous le nom de Gémisseur, et que j'ai représenté dans sa position ordinaire de jour. Il se tenait assis. De sa main gauche il tordait convulsivement les pans de son habit ; son bras droit, continuellement en mouvement, répondait au rhythme qu'il imprimait à son pied droit, avec lequel il frappait le sol. Ses yeux étaient convulsivement fermés, il ne desserrait pas les dents et poussait de longs gémissements. Lorsqu'on lui en demandait la raison, il disait que c'était pour conserver son allure. Ce langage syniptomatique d'une ancienne affection hypochondriaque indiquait que dans son délire son existence dépendait des
(1) Voyez Folies héréditaires; transition précoce à l'idiotisme, p. 562 et suiv.
(2) Observation généralisée d'un cas d'alcoolisme chronique, p. 656 et suiv. de cet ouvrage. — Dans certaines périodes de la folie hystérique, les malades ont été oonsidérés comme atteints d'idiotie (voyez l'observation de Victorine T..., p. 677 ; voyez aussi Extase, catalepsie : Une femme traitée à Saint-Von, etc., p. 49» et suiv.).
~lik TRANSFORMATION DU DÉLIRE. — LYCANTHROPIE (RAGE).
manœuvres insensées qu'il pratiquait ; il pensait qu'en les cessant, ses ennemis avaient droit de mort sur lui.
On est invinciblement entraîné à discuter avec ces malades les motifs de leur délire, à chercher à les convaincre par le raisonnement ; mais ils sont incapables de porter attention à vos paroles , ils ne répondent qu'à leur propre délire. Ils interprètent dans un sens favorable à leurs conceptions maladives vos paroles, vos démarches, vos moindres gestes. Comment s'étonner si, dans des situations pareilles, ces sortes d'aliénés réagissent violemment contre leurs impressions, et croient frapper de terreur leurs ennemis invisibles en immolant des inconnus, des innocents (l)?La terminaison de cet état spasmodique est ordinairement fatale, et le malade dont je parle plus haut mourut dans le dernier degré du marasme, avec infiltration générale du corps.
3° Transformation du délire des persécutions, systématisation des conceptions délirantes ; transition à l'idée qu'ont ces malades d'être
appelés à de grandes destinées. — Dans les asiles d'aliénés on rencontre un certain nombre de malades qui ont dépouillé tous les attri-
(1) J'ai donné, dans mes Études cliniques (p. 61), le portrait d'un individu de cette catégorie, qui, après avoir lutté longtemps contre ses sensations hypochondriaques, finit par s'imaginer que les ennemis acharnes à sa perte représentaient deux sociétés occultes qu'il désignait lui-même sous les noms de magogie et de question. Voilà encore de ces termes qui sont bien l'expression symptomatique du langage délirant des hypochondriaques. Les individus de la première société empoisonnaient ses aliments et en voulaient à sa santé physique; ceux de la seconde s'attaquaient à ses intérêts intellectuels. Us lui dérobaient sa pensée; ils lui envoyaient des idées abominables ; ils l'empêchaient de réussir en ses affaires, de se marier, etc. Ce malheureux en arriva progressivement et logiquement, si nous suivons la coordination des phénomènes délirants de l'ordre intellectuel chez ces aliénés, à l'idée de tuer le premier individu qu'il rencontrerait en sortant de chez lui, afin de frapper ses ennemis de terreur. La fureur de cet insensé tomba sur un malheureux enfant de seize ans qu'il coupa en morceaux. Dans le même ouvrage, j'ai décrit un hypochondriaque qui se croyait changé en loup, marchait sur ses genoux et sur ses mains, dévorait de la viande crue, et hurlait à la façon d'un animal sauvage. Il est représente les deux mains dans sa bouche, entr'ouvrant ses lèvres pour montrer ses dents de loup. La forme lycanthropique, plus commune autrefois qu'aujourd'hui, naissait particulièrement sous l'influence de la croyance généralement admise à l'obsession démoniaque. Les idées lycanthropiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, se produisent encore dans d'autres conditions maladives, dans l'intoxication rabique. Mais les plus simples commémoratifs empêcheront de confondre des états si différents. On peut lire, dans le chapitre Étude de l'homme, de l'ouvrage de Cabanis, l'histoire de ces soixante personnes qui, mordues par un loup enragé, imitaient pour la plupart, dans la violence de leurs accès, les cris et les attitudes de l'animal qui les avait mordues et en manifestaient à plusieurs égards les inclinations. Qui ne voit dans ce fait, outre l'action spéciale du virus rabique pour déterminer des accès de fureur, l'influence de l'imagination, et surtout la contagion de l'exemple chez des individus qui n'avaient pas été traités séparément?
SYSTÉMATISATION D'iDÉES DES GRANDEURS. — ROIS, PROPHETES, ETC. 715
buts extérieurs de la mélancolie ; ils paraissent contents, radieux, satisfaits ; ils déploient une activité très grande, soit pour eux-mêmes, soit pour les autres. Ce sont des serviteurs utiles dont les médecins sont heureux d'employer la bonne volonté pour aider à soigner des malades infirmes, pour exécuter des travaux manuels de toutes sortes. Parmi ces serviteurs obéissants et qui se plient ordinairement aux occupations les plus infimes, se trouvent des millionnaires, des rois, des prophètes, des dieux, et, dans tous les cas, des individus investis d'une grande puissance. Malheureusement, ils sont obligés de céder, comme ils le disent, à des puissances supérieures ; ils attribuent à des forces occultes, à l'électricité, au magnétisme, la dépendance dans laquelle se trouve leur raison, les sensations maladives qu'ils ressentent. On voit ordinairement ces sortes de malades activement occupés à écrire, à formuler leurs plaintes, à composer , pour les mettre sous les yeux de l'autorité , d'énormes mémoires destinés à dévoiler les ruses, les complots, les machinations de leurs ennemis visibles ou invisibles. Ils se consolent en faisant tourner à leur justification les événements du monde extérieur. J'ai connu un de ces systématiseurs, à propos de persécutions imaginaires, qui tenait un registre très exact des malheurs arrivés aux individus qui l'avaient persécuté, et qui attribuait à la vengeance du ciel leur mort naturelle.
Dans leurs périodes de rémission, beaucoup de ces malades, dont le jugement est d'une fausseté étrange,, s'occupent de littérature et plusieurs versifient. La raison physiologico -psychologique d'un phénomène qui étonne si fort les personnes étrangères à notre science, se déduit des lois de l'organisme malade et de la connaissance que nous avons du tempérament des hypochondriaques. Il est notoire, comme le fait justement observer Cabanis, que dans certaines dispositions des organes internes, et notamment des viscères du bas-ventre, on est plus ou moins capable de sentir ou dépenser. Les maladies qui s'y forment, changent, troublent et quelquefois intervertissent entièrement l'ordre habituel des sentiments et des idées. Des appétits extraordinaires et bizarres se développent ; des images inconnues assiègent l'esprit, des affections nouvelles s'emparent de notre volonté, et, ce qu'il y a peut-être de plus remarquable, ajoute l'auteur des Rapports du physique et du moral de l'homme, c'est que souvent alors l'esprit peut acquérir plus d'élévation, d'énergie, d'éclat, et l'âme se nourrir d'affections plus touchantes ou mieux dirigées. Ainsi donc, les idées riantes ou sombres, les sentiments doux ou funestes, tiennent alors directement à k manière dont certains viscères abdominaux exercent leurs fonctions respectives, c'est-à-dire à la manière dont ils l'eçoivent les impressions ; car nous avons vu que les unes dépendent