MOYENS DE L'ORDRE INTELLECTUEL ET MORAL
vont devenir aliénés. C'est dans les cas de ce genre qu'il est juste de se dire avec Lorry : Spasmo spasmus solvitur. Celse, qui représentait dans l'antiquité le système de sévérité connue dans ces derniers temps sous le nom de méthode d'intimidation, a dit, en parlant de certains aliénés récalcitrants : « Sunt quidam fustigandi. » Je ne cite ce conseil extrême que pour faire voir la nécessité d'une opposition vigoureuse aux innombrables fantaisies des hypochondriaques. Leur guérison seraitbien mieux assurée si on les plaçait de bonne heure dans nos asiles, ou si l'on suivait un autre traitement moral que celui de les flatter ou de les tromper.
Un jeune ecclésiastique, âgé de trente à trente et un ans, vint un jour me trouver, et me confia avec l'expression de la douleur la plus vive, et en même temps de la consternation la plus grande, qu'il était un homme perdu ; que les sacrements qu'il avait administrés étaient inefficaces, par la raison qu'il était une femme, et que l'ordination faite par l'évèque était conséquemment entachée de nullité. Je cherchai en vain à rectifier par le raisonnement les idées de cet hypochomlriaque; mais comme, d'un autre côté, sa voix féminine, son menton imberbe, sa taille exiguë, la gracilité extérieure des formes et la confidence de n'avoir jamais eu d'évacuation spermatique , me causaient quelque préoccupation , je demandai qu'il se laissât examiner, rien ne devant être plus facile que de constater le sexe. Je dus cacher mon étonnement à ce malade, qui m'observait avec attention, car je trouvai une absence complète des organes génitaux externes. Le gland, -qui était recouvert par les replis du scrotum, simulait, à s'y méprendre, le clitoris de la femme. Cependant je montrai une assurance très grande, et affirmai à cet ecclésiastique que l'introduction d'une sonde allait apporter une dernière preuve à la réalité de son sexe masculin. Malheureusement, je ne pus introduire qu'une sonde de très petit calibre et avec beaucoup de difficultés; je vis bien que tous mes raisonnements ne calmaient pas les perplexités de cet hypochondriaque .
D'un autre côté, une conversation prolongée me mit à même de connaître que la situation intellectuelle était plus gravement compromise que je n'aurais pu le supposer de prime abord. Depuis six mois, le malade n'avait pour ainsi dire pas goûté un instant de sommeil ; il ne pouvait plus lire, les lettres étaient renversées; il ne pouvait ni marcher ni se tenir debout, ses jambes étaient de coton / J'oubliais, en effet, de dire qu'arrivé en voiture à l'asile, il s'était fait porter dans mon cabinet. Indépendamment de ces sensations propres aux hypochondriaques, il avait eu des hallucinations. La Vierge lui était apparue pour lui reprocher l'indignité de sa conduite, ainsi que la profanation qu'il avait
760 TRAITEMENT DE LA FÛLiE Il YPOCBONDRlAQlïE.
faite des choses saintes. Enfin il existait chez lui des impulsions suicides qu'il craignait de ne pouvoir maîtriser.
En présence d'un ensemble de symptômes aussi inquiétants, je n'hésitai pas à conseiller au malade de rompre avec le monde extérieur et de se faire soigner à l'asile, .le n'eus pas de peine à lui faire partager mes convictions sur l'issue heureuse de sa maladie, s'il voulait suivre le traitement qui lui serait prescrit. Je commençai par supprimer toutes les médications dont il avait abusé (purgatifs, vomitifs). J'inaugurai le régime nouveau par des bains d'affusion, et comme la confiance du malade était très grande, son intelligence vive et ses sentiments développés, je ne fis aucune difficulté de lui faire suivre ma visite. Il voyait les aliénés, les examinait et les interrogeait. Je vis bien qu'il se faisait dans l'esprit du malade un travail de comparaison entre les sensations et impressions qui lui étaient propres et celles qu'il constatait chez ses compagnons d'infortune. Il recueillait, du reste, avec avidité, les explications que je donnais à mes élèves, et j'avais intention qu'il se les appliquât, évitant toutefois avec soin de blesser sa propre susceptibilité.
Je ne fus donc pas démesurément surpris lorsque, après huit jours de celte hygiène intellectuelle et morale, notre malade vint m'annoncer qu'il était guéri . A mes doutes calculés, il opposait le rétablissement de ses fonctions visuelles et locomotrices ; il avait la consolation de pouvoir lire son bréviaire, et il adressait en même temps une lettre à son évêque pour qu'il voulût bien l'autoriser à dire la messe. Il reconnaissait avoir été aliéné, et affirmait que la conviction de son état pathologique était devenue un fait acquis pour son esprit, dès qu'il avait pu comparer ses propres impressions maladives avec celles dont se plaignaient les aliénés de l'asile, et se convaincre que leurs interprétations étaient aussi déraisonnables que les siennes propres.
A dater de ce jour, la guérison ne fit que se consolider. M. l'abbé N. .. était devenu un de nos auxiliaires les plus précieux. Trois semaines ou un mois s'étaient à peine écoulés, qu'il se trouvait en état de remplacer l'aumônier de l'asile, forcé de s'absenter. Il célébra l'office un dimanche, prêcha les aliénés, et trouva dans le souvenir de ses propres souffrances des paroles sympathiques qui émurent l'auditoire, et confirmèrent le pronostic favorable que nous avions porté. M. N. . . sortit de l'asile après trois mois de séjour, reprit ses fonctions dans la cui'e qu'il avait été obligé de quitter, et sa guérison ne s'est pas démentie.
J'ai cité avec quelques détails un exemple qui prouve à quel point les influences de l'ordre moral exercent un effet salutaire clans cette sorte de vésanie. C'est avec les malades de cette catégorie que les voyages ont