‹ Traité des maladies mentaleChapitre 463 sur 500 · MOYENS DE L'ORDKE INTELLECTUEL ET MORAL · texte numérisé non relu

MOYENS DE L'ORDKE INTELLECTUEL ET MORAL

le mieux réussi; mais encore faut-il savoir les adapter au caractère, aux mœurs, au tempérament et à l'éducation des malades, ainsi que je l'ai prouvé dans l'observation de guérison d'une malade hypocliondriaque (voy. page 611 : Je voyageais avec une dame aliénée, etc.).

M. le docteur Durand-Fardel cite pareillement un exemple très remarquable d'une dame âgée de soixante-deux ans, et qui réunissait à un haut degré tous les caractères de la folie hypocliondriaque. Tous les traitements faits au domicile de cette dame avaient échoué. En désespoir de cause on recourut à un voyage. « Les quinze premiers jours furent pénibles; distractions de la route, séjour dans les villes, grands spectacles de la nature, tout fut impuissant à fixer son attention et à la distraire de ses chagrins. Il était littéralement impossible à son fils et à moi de quitter sa chambre ou sa personne un seul instant du jour

ou de la nuit Cependant nous approchions du but de notre voyage.

Le jour touchait à sa fin. Arrivés sur une hauteur, nous apercevions la ville où madame X. . . avait passé les premières années de sa vie. Elle fit une exclamation, et des pleurs inondèrent son visage. Mais ce n'étaient plus ces pleurs que lui arrachaient à chaque instant des douleurs imaginaires ou des craintes chimériques; c'étaient des larmes de véritable sensibilité. Dès cette heure, la guérison parut commencer. En effet, le voyage put se continuer dans les meilleures conditions, et trois mois après cette crise morale, la malade était rendue à ses affections de famille.

Je pourrais citer d'autres crises de ce genre, que j'ai provoquées, et qui ont déterminé chez des aliénés hypochondriaques le retour à la santé. Le malade hypocliondriaque dont j'ai longuement donné l'observation (page 342) en est un exemple. 11 était tombé dans le dernier état de la dégradation, et sa guérison, qui avait été préparée par des bains, des purgatifs, par le travail intellectuel et manuel, fut solidement inaugurée le jour où je lui ménageai une entrevue avec sa famille et le fis sortir brusquement de l'asile.

J'ai eu la consolation de rencontrer, huit années après sa sortie de l'asile, et occupant une fonction importante, un jeune homme de vingtcinq ans, dont l'hypochondrie avait pris les caractères de la zoanthropie des anciens; il se vautrait dans ses ordures, refusait de se servir de ses mains pour manger, et broutait à la façon des animaux. Il était en outre agressif en ses actes et avait presque toujours la camisole. ..Je le surpris un jour dans cette triste situation, et lui annonçai que sa famille désirait le voir. Je le fis habiller et laver; il se laissa faire sans difficulté, et eut une grande effusion de larmes en embrassant sa mère. Il demanda à aller à la ville voisine avec tous les siens, ce que je m'empressai de lui concéder.

762 TRAITEMEiST DE LA FOLIE HYPOCHONDRIAQUE .

Quel ne fut pas mon étonnement de voir revenir le même malade, calme en ses actes, raisonnable en ses paroles, et insistant sur le bonheur qu'il aurait de revoir sa ville natale. L'expérience fut tentée et réussit au delà de mes prévisions.

Plus désespérée encore était la situation d'un jeune aliéné de vingt-six ans, qui, dans l'asile dont j'avais la direction médicale, était réputé comme dément, avec agitation périodique. Depuis cinq ans, il était presque toujours accroupi dans une cour d'agités, les genoux à la hauteur du menton, sale, les vêtements en lambeaux, et ne répondant que par des injures aux paroles qu'on lui adressait. C'est dans cette situation que je le trouvai, lors de mon entrée en fonctions. Je ne saurais dire pourquoi j'étais invinciblement attiré vers ce jeune homme, qui était d'une bonne famille, et sur le visage duquel je no voyais pas encore le cachet irrémédiable de la démence. Un jour que je lui faisais quelques questions, il me répondit très brusquement, en allemand, prétendant qu'il ne comprenait pas le français. Je l'interpellai, à son grand étonnement, dans sa langue maternelle, et obtins de lui quelques paroles plus raisonnables. Quelques jours après, il repoussa mes avances et m'adressa de grossières injures en anglais. Je possédais assez cette langue pour lui exprimer mon indignation, et lui reprocher, dans les termes les plus vifs, l'abjection volontaire dans laquelle il restait. J'éprouvais, en lui parlant, une indignation véritable , et l'écrasai des mots les plus méprisants; je le menaçai de tous les moyens de répression dont, à cette époque, nous étions peut-être encore trop prodigues (1).

Le malheureux rougit et son émotion était visible. Le lendemain, il me fit des excuses; je lui répondis que je ne les accepterais que chez moi, et à condition qu'il y viendrait dans une tenue décente. Il s'exécuta dans la journée, et je fus fort étonné de me trouver vis-à-vis d'un homme don t le maintien et les manières annonçaient une éducation distinguée ; il appar-

(1) Sunt quidam fusligandi. Mais ce précepte doit s'entendre surtout au moral. Je pourrais citer plus d'un exemple où une violente et énergique opposition aux volontés fantasques des malades, où un blâme sévère et publiquement iniligé à leur conduite, a déterminé une crise salutaire. On s'est trop habitué à blâmer Leuret, qui déploya, dans ce genre de traitement, une activité exceptionnelle, et qui exerçait une grande influence sur ses malades. Sans doute nous rejetons les violences corporelles, la nature humaine n'étant que trop portée à l'irritabilité, à l'emportement et aux moyens de coercition. Mais je ne puis m'empêcher de faire ressortir à quel point la réaction opérée en faveur des aliénés a rendu, en certains pays, en Angleterre surtout, le traitement difficile. Les médecins aliénistes sont, pour ainsi dire, devenus suspects au public, et ils n'oseraient se hasarder à employer la médication révulsive douloureuse, telle que le moxa, la cautérisation, etc., qui, dans certaines circonstances, peuvent avoir leur incontestable utilité.

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