MOYENS DE L'ORDRE INTELLECTUEL ET MORAL
tenait, en effet, à une très bonne famille de négociants, en Allemagne. L'entretien ne fut pas très animé ; le malade se tenait sur la réserve, mais il ne pouvait plus désormais échappera mon influence. Je le changeai de quartier , je le replaçai avec les pensionnaires ; tous les jours il venait chez moi, où je l'occupais à écrire, à traduire des ouvrages allemands en anglais. Je m'insinuai chaque jour davantage en sa contiance. L'intelligence devenait plus lucide, les actes extérieurs plus raisonnables; mais les sentiments restaient engourdis. J'avais appris en ce moment la mort de son père, et je résolus de tirer parti de cet événement pour réveiller sa sensibilité. Je reçus froidement, solennellement ce malade, et lui dis de se préparer à une terrible nouvelle... Que son père était mort, regrettant jusqu'au dernier moment de n'avoir pu embrasser un fils privé peut-être pour toujours de sa raison. L'effet fut foudroyant; il dépassa, pour le moment, les résultats que j'espérais. Le malade pâlit, s'affaissa sur luimême, et je vis pour la première fois briller une larme dans ses yeux. Il sortit ensuite morne et silencieux, et se rendit chez l'aumônier de l'asile, où il eut une crise violente de larmes. 11 demanda à l'abbé de vouloir bien dire une messe pour le repos de l'âme de son père; il y assista avec le plus grand recueillement, et ne cessa de pleurer pendant toute la cérémonie. Le lendemain arrivait le beau-frère du malade que celui-ci n'avait vu depuis longtemps, et qui s'étonna de le voir aussi expansif en ses sentiments et aussi raisonnable en ses idées. Je pensai qu'il était temps de briser l'isolement et de renvoyer pe-convalescent dans sa famille, ce qui fut exécuté à l'instant même.
Depuis trois ans je n'avais plus entendu parler de notre ancien malade, lorsque je reçus un jour la visite d'un monsieur qui venait me présenter sa jeune femme. J'eus peine à le reconnaître; c'était mon ancien hypochondriaque qui, depuis son départ, avait été aux États-Unis dans l'intérêt de son commerce, et qui s'y était marié. Il n'avait pas voulu laisser ignorer à sa nouvelle famille le malheur qui l'avait frappé en perdant la raison. Il avait fait promettre à sa femme de venir visiter avec lui l'asile où il avait obtenu une guérison si inespérée.
Malheureusement, les faits de ce genre ne forment pas la généralité, il s'en faut, et nous en savons assez maintenant sur l'enchaînement successif des faits pathologiques du système nerveux pour ne plus nous étonner des conséquences funestes amenées par les causes si multiples et si complexes qui déterminent la folie. Ce qui aggrave encore le pronostic de la variété hypochondriaque particulièrement, c'est que l'aptitude délirante peut persister même après que les causes particulières qui ont occasionne le délire ont disparu. C'est qu'alors, ainsi que le disaient les
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anciens, la tète est devenue le siège d'une affection tellement propre, quelle peut survivre à, la guérison de la maladie de poitrine ou de toute affection des organes autres que le cerveau (1).
Quoi qu'il en soit, les variétés d'aliénation dans lesquelles se produisent, sous l'influence d'une crise morale, les rénovations intellectuelles dont j'ai donné quelques exemples, sont surtout celles où le cerveau est sympathiquement affecté. 11 est impossible de concevoir que des affections idiopathiques de l'organe central de la pensée, telles que l'encéphalite, la périencéphalite, puissent exister avec la chance de voir le malade reprendre soudainement, sous l'influence d'une cause morale, si puissante qu'on veuille la supposer, le libre exercice de sa raison. 11 faut penser alors que le mal a disparu, ou qu'il a été modifié au point d'amener une rémission très grande, ainsi que cela se voit souvent dans la paralysie générale. On a cité des cas où des individus en complète démence se sont reconnus à leur heure dernière, et ont étonné les assistants par la lucidité de leur intelligence. Un de mes élèves, M. le docteur Bariod, a publié dans les Annales un cas de ce genre chez un individu qui était depuis vingt ans réduit à un état zoanthropique, ne proférant pas une parole, poussant des grognements à la façon d'un animal sauvage , et ne permettant l'approche de sa personne qu'à la sœur qui lui donnait à manger. Un jour, cette religieuse fut grandement surprise d'entendre cet homme lui adresser la parole, et lui dire que, se sentant bien mal, il priait l'aumônier de venir lui administrer les derniers secours de la religion. Il mourut avec sa complète connaissance, et ce fait étonna grandement tout le monde. L'autopsie montra que le cerveau était intact, mais la moelle épinière était ramollie dans son tiers supérieur ; le foie était atrophié, et il existait encore quelques autres lésions intestinales.
Mais, encore une fois, ces faits sont l'exception, et lorsque nous avons
(l) C'est la même idée exprimée par Cabanis, lorsqu'il dit : « Nous avons eu plus d'une fois occasion de faire remarquer la nature opiniâtre des maladies atrabilaires : aussi les désordres d'imagination, les démences paisibles, ou les transports et les fureurs maniaques que ces mêmes maladies occasionnent, sont-ils d'une ténacité qui peut les faire persister après même que la cause n'existe plus. Les inflammations lentes des organes de la génération, chez les hommes commechez les femmes, sont presque toujours accompagnées d'altérations notables des fonctions intellectuelles ; et ces altérations ont alors la même marche lente et chronique. Enfin, quand les spasmes violents, les affections abdominales convulsives, que nous avons reconnues capables d'amener le délire, se calment et reviennent après des intervalles de temps déterminés, le délire s'assujettit aux mêmes retours périodiques. Dans tous les cas, je le répète, les altérations de l'esprit peuvent être produites par la seule influence sympathique des organes primitivement affectés, sans le concours d'aucime lésion directe du système sensitif ou du cerveau. » (Cabanis, Du sommeil et du délire, § m.)
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interrogé les malades qui sont ainsi revenus à eux sous l'influence d'une vive émotion morale, ils nous ont avoué que leur intelligènce fonctionnait encore dans certaines conditions. Ils voyaient, ils entendaient ce qui se passait autour d'eux, mais ils ne pouvaient surmonter les sensations qui les opprimaient. Ils étaient anéantis, frappés de terreur, enchaînés par leurs hallucinations. Il leur était ordonné d'en agir ainsi qu'ils le faisaient par des voix qui leur intimaient des ordres, qui leur adressaient des menaces terribles. C'était un état àe, catalepsie intellectuelle, comme dans la situation mentale désignée sous le nom de stupidité. D'autres se laissaient aller, pour ainsi dire, volontairement à accomplir les actes les plus dégradés; ils réagissaient à leur façon contre les injustices dont ils se croyaient les victimes. Leurs familles avaient voulu les déshonorer, les perdre en les plaçant clans un asile d'aliénés; ils voulaient prouver que l'opprobre , le déshonneur, rejailliraient au contraire sur leurs persécuteurs.
On voit que, dans beaucoup de ces circonstances, on a affaire aux malades tombés dans cet état désigné sous le nom de stupidité; mais il faut admettre aussi que plusieurs aliénés sur lesquels agissent avec succès les influences morales sont dans la situation intermédiaire qui sépare la folie de cette tristesse sans bornes, de ce profond accablement de lame qui, sous l'influence de mille causes diverses, enchaînent nos forces intellectuelles et affectives à l'élément douloureux qui les opprime. C'est la tristesse morbide, la mélancolie dans sa manifestation la plus simple et en même temps la plus véritable, sans prédominance d'aucune idée délirante spéciale. Ces malades ne pensent pas, ne raisonnent pas; ils sont comme anesthésiés au moral et au physique. Ils en sont réduits à un véritable état d'automatisme. On peut considérer cet état, lorsque rien n'amène sa résolution, comme la période d'incubation d'une folie systématique ultérieure. Tantôt les malades guérissent par la seule influence du temps, ce grand modérateur des peines de l'àme; tantôt il se déclare chez eux un délire des persécutions avec prédominance de l'idée suicide. Le pronostic est alors des plus graves.
Dans les situations de ce genre, on a retiré de bons résultats, non-seulement des influences morales, mais des influences physiques. La médication douloureuse et révulsive, les vésicatoires, les sétons, les moxas, l'électricité, ont agi d'une manière favorable sur le retour de la sensibilité (1). C'est dans cette même catégorie d'aliénés que l'on a vu des
(\) Sous le titre De l'état désigné sous le nom de stupidité [Annales, t. I, p. 76), M. le docteur Baillarger cite plusieurs exemples de guérison d'aliénés stupides, au moyen de larges vésicatoires appliqués à la nuque ou à la partie interne des cuisses, des frictions avec l'huile decrolon, et des laxatifs, parmi lesquels le calomel est préférable à tous