‹ Traité des maladies mentaleChapitre 466 sur 500 · SIT0PH0B1E, ALIMENTATION FORCÉE · texte numérisé non relu

SIT0PH0B1E, ALIMENTATION FORCÉE

devant ses aliments, je le menaçai de divulguer tout haut sa maladie, et de lui faire ainsi un affront en public. Il se détermina à manger, et le motif qu'il prétexta de son refus à la maison, c'est qu'il était persuadé que sa belle-mère voulait l'empoisonner (1).

Une dame aliénée près de laquelle j'avais été placé dans une campagne, et que je nourrissais depuis plus de six semaines par l'alimentation forcée, en lui ingérant du bouillon, soit par les fosses nasales, soit directement dans l'estomac, au moyen de la sonde œsophagienne, dépérissait d'une manière alarmante. En présence du dîner qui lui était servi journellement, elle répétait sans cesse : « Mes enfants, mes malheureux enfants. » Ne pouvant obtenir d'autre explication, je fis venir les enfants, malgré l'isolement rigoureux que les médecins avaient cru devoir prescrire. A leur vue, ses 'yeux s'animèrent, la figure se colora, une grande expression de bonheur brilla sur sa figure, et la malade mangea sans difficulté., Elle nous avoua depuis que dans son délire elle s'imaginait que l'on sacrifiait à tour de rôle ses enfants, et qu'on lui servait leur sang sous la forme du vin, et leur chair pantelante sous celle de la viande.

L'alimentation forcée consiste à forcer violemment les obstacles qui s'opposent de la part du malade à l'introduction des aliments. Ces obstacles viennent, ainsi que le constate M. Guislain, de l'action des muscles élévateurs de la mâchoire, dont la résistance en quelque sorte convulsive ne peut souvent être vaincue que par les efforts les mieux combinés ; de la mobilité de la langue qui porte le malade à repousser par des contorsions de cet organe les aliments qu'on veut lui faire prendre ; du mouvement antidéglutitionnaire qui s'établit dans le pharynx et dans l'œsophage, ce qui donne au patient le pouvoir de faire revenir les aliments dans la bouche. « La contraction convulsive de l'œsophage est encore provoquée, ajoute M. Guislain, par l'introduction de la sonde, ce qui rend impossible la descente de cet instrument ou celle des aliments ; il en résulte un mouvement expiratoire qui empêche la descente des aliments, qui détermine leur retour dans la bouche et leur entrée dans les narines postérieures. Les mouvements de répulsion des bras, de la tête, du corps et des membres inférieurs, viennent encore compliquer la

(1) On ne pourrait jamais énumérer toutes les bizarreries des hypochondriaques et tous les motifs qui les déterminent dans leurs actes ridicules et insensés. Un hypochondriaque que l'on avait dû nourrir longtemps avec la sonde œsophagienne s'imaginait ne plus pouvoir manger autrement. Dans l'asile où on le confia à mes soins, il arriva avec sa sonde œsophagienne dans sa poche ; il se l'appliquait lui-même, et ne vivait que de bouillon et de lait. Je dus, comme on le pense bien, faire cesser ce manège, et astreindre au régime commun cet aliéné, qui finit par guérir très bien.

Page 1