SONDE OESOPHAGIENNE . — EMPLOI DE L'ÉLECTRICITÉ
situation, et rendre 'alimentation forcée une opération très difficile. » (Leçons orales, t. III, p. 2Lil\.)
C'est néanmoins pour vaincre ces obstacles que les médecins aliénistes ont inauguré des méthodes diverses qui consistent dans l'ingestion buccale, en ouvrant forcément la bouche avec une cuiller ou tout autre instrument formant levier. L'introduction des aliments peut se faire par le nez, au moyen de sondes diverses qui ont été perfectionnées et mieux adaptées à leur destination par MM. Baillarger (1), E. Blanche, Brierre, Leuret, Belliomme. Enfin, dans ces derniers temps, M. Bougard (de Bruxelles) et M. Billod ont inventé des instruments très ingénieux, et qui peuvent rendre service. Celui de M. Billod surtout m'a été très utile dans des circonstances très difficiles. Pour ce qui me regarde, j'ai renoncé depuis plusieurs années à l'emploi de ces moyens violents, et suis toujours parvenu à dompter l'obstination des malades au moyen de l'électricité. Les deux branches de la pile sont appliquées à la nuque, le malade tournant le dos à la machine, et promenées ensuite sur les parties latérales du cou, dont la sensibilité est extrême. Les aliments sont placés devant le malade, qui sait qu'en les prenant il met un terme aux sensations douloureuses qu'il ressent; car j'ai déjà dit à quel point les aliénés sont impressionnés par l'électricité. J'ai dû, dans des circonstances exceptionnelles, appliquer les deux branches de la pile aux angles des lèvres pour amener l'ouverture forcée de la bouche.
Je suis parvenu à sauver par ce moyen d'une mort certaine plusieurs malades. Quelques-uns ont même guéri ultérieurement ; car le refus de manger dépend de tant de causes, que ce phénomène ne doit pas être regardé comme un symptôme absolu d'incurabilité. Incontestablement la position de ces sortes de malades est grave; il en est que l'on parvient à faire manger de force, et qui néanmoins maigrissent et dépérissent. L'estomac cesse de fonctionner, il e-t soumis à une espèce d'atonie qui fait croire à M. Guislain que le nerf pneumogastrique subit l'infiuence de l'élément morbide. Toujours est-il que beaucoup d'aliénés finissent par périr dans le dernier degré du marasme et avec tous les symptômes d'une entérite chronique.
On voit, à propos de ce que j'ai dit des transformations du délire des hystériques, des épileptiques et des hypochondriaques, combien est grave et complexe la situation des malades dont l'intelligence s'est altérée sous
(t) Dans un article intitulé De ï alimentation forcée (Annales médico-psychologiques, t. VIII, p. 354), M. le docteur Baillarger cite plusieurs observations qui établissent le danger du cathétérisme de l'œsophage, les aliments pouvant être introduits dans la trachée-artère.
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l'influence de ces névroses capitales. Encore que nous n'aimions pas à poser le pronostic d'incurabilité, il est incontestable qu'il est des signes auxquels on reconnaît que ces malades ne guériront pas ou ne récupéreront pas la plénitude de leur santé antérieure.
Le pronostic est des plus graves quand ces sortes de névroses transformées se compliquent d'hérédité, et que les malades, après être tombés dans le délire des persécutions, finissent par être sous l'empire d'une idée systématique de suicide (1).
La situation est des plus compromises quand la futilité du délire des hypochondriaques a fait place aux idées systématiques des grandeurs, et qu'ils se croient appelés à des destinées surnaturelles [délire religieux, délire des grandeurs) (2).
Le médecin devra aussi être en garde contre les terminaisons intellectuelles fatales, lorsque la santé physique des malades se raffermit, qu'ils acquièrent de l'embonpoint et tous les signes de l'état le plus florissant des fonctions, et que néanmoins le délire persiste, se consolide, et s'étaye sur la logique la plus désespérante qu'il soit possible d'imaginer. Croyez alors que lu tête est devenue le siège d'une affection tellement propre, qu'elle peut survivre à la guérison de la maladie qui a été le point de départ de l'affection qui a agi sympathiquement sur le cerveau.
(1) Les influences morales sont puissantes aussi vis-à-vis des aliénés suicides. Esquirol cite le fait d'un général qui lui donnait sa parole d'honneur qu'il ne se suiciderait pas de telle heure à telle heure, et on le laissait sans- danger livré à lui-même pendant le temps désigné. Toutefois la propension fatale au suicide est d'ordinaire tellement irrésistible et tellement marquée, que l'on ne peut prendre trop de précautions vis-à-vis de malades pareils. J'avais cru devoir un jour renvoyer dans sa famille un homme de cinquante ans, d'une intelligence distinguée et d'une haute moralité. Il avait été affecté d'un simple état de dépression mélancolique avec tendance au suicide, et cela à la suite de pertes d'argent. Mais il avait récupéré à un tel point l'exercice de l'intelligence et des sentiments, son désir de retourner chez lui était si ardent, ses promesses si solennelles de ne plus commettre d'atteintes à son existence, que je crus devoir céder. Je revis ce monsieur quelques semaines après sa sortie; il était au milieu des siens, aussi heureux que possible, et avait repris ses habitudes ordinaires. Le surlendemain, j'apprenais par les journaux
que M. X...., récemment sorti de l'asile de (c'était le malade en question), s'était
jeté à la rivière. Ma présence aurait-elle été pour quelque chose dans cette triste détermination ? Que de mystères renferme le cœur humain ! Que de difficultés dans le traitement des affections mentales !
(2) Parmi ces malades se trouvent beaucoup d'inventeurs de choses impossibles à réaliser, d'utopistes, de réformateurs du genre humain, etc. Il est rare que ces dernières variétés de systématisateurs ne soient pas, à un degré quelconque, imprégnées d'hérédité maladive.
FOLIES SYMPATHIQUES