CHAPITRE IV
FOLIES SYMPATHIQUES
§ Ier. — Considérations préliminaires.
.l'ai déjà exposé dans mon Essai de classification (page 269), ce que j'entendais par folies sympathiques ; d'un autre côté, j'ai longuement décrit dans la partie étiologique (1) les rapports qui existaient entre telle variété de délire et les troubles des fonctions, pour être dispensé de revenir sur ce sujet. « L'étude de la folie sympathique, comme le dit avec raison M. le docteur Loiseau dans son excellente thèse sur la Folie sijmpathiqûe, appartient surtout à l'étiologie de la folie. La nature et le siège réel de la maladie ne se déplacent pas. La folie est nécessairement une maladie du cerveau, organe de l'intelligence : c'est là une vérité que les progrès de la physiologie ne peuvent que confirmer. »
Dans la même partie étiologique de cet ouvrage, j'ai démontré que lorsque les causes si nombreuses, soit de l'ordre physique, soit de l'ordre moral, qui déterminent le délire, ne se rattachent pas à l'élément prédisposant si actif et si pernicieux de l'hérédité, les malades ont la plus grande chance de guérir : Sublata causa, tollitur effectus.
(1) Tout ce que j'ai pu dire de particulier à propos de la folie sympathique et de ses causes, ainsi que des indications thérapeutiques particulières en rapport avec ces mêmes causes, se trouve consigné dans les paragraphes suivants : De l'état névralgique et de la fièvre intermittente considérée comme cause de délire et de folie, § vi, p. 127. — Influence sympathique exercée sur le cerveau par la lésion des nerfs périphériques et par les affections cutanées, § x, p. 116. — Rhumatisme cérébral, § xi, p. 118. — Altération du sang ; troubles de la circulation artérielle ou veineuse, § il, p. 157. — Maladiesda cœur, § m, p. 158. — Pneumonie, §iv, p. 161. — Phthisie, fièvre typhoïde, choléra, délires spéciaux, § v, p. 162. — Délire et folie dans les affections chroniques des organes abdominaux, § vr, p. 172. — Troubles intellectuels en rapport avec l'onanisme, les pertes séminales, les excès vénériens, la continence forcée; maladies spéciales de l'utérus cl de ses annexes, § vu, p. 173. — De la menstruation comme cause d'aliénation, §n, p. 189. — Grossesse, accouchement, lactation (folie puerpérale), § îv, p. 199. — Causes morales dans la production de la folie, chap. VII, p. 215. — Amour contrarié, § M, p. 218. — Sentiments religieux exagérés, § ni, p. 220. — Excès de travaux intellectuels, § iv, p. 222. — Chagrins domestiques, remords, ambition déçue, p. 227. — Émotion-terreur, § vi , p. 232. — Impressions reçues dans le jeune âge, p. 234. — Passage subit d'une vie à une autre, p. 238. — Imitation, influence contagieuse, p. 241. — Influence des divers systèmes pénitentiaires, § vu, p. 247.
Dans l'étude des diverses causes, j'ai indiqué la nature spéciale des manifestations délirantes du cerveau affecté sympathiquement, et suis entré dans des considérations d'où se déduisent le pronostic et le traitement.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES FuLIES SYMPATHIQUES. 773
Malheureusement, ainsi que nous avons eu de si nombreuses occasions de le constater, ce n'est pas seulement l'hérédité, mais c'est encore l'exagération du tempérament nerveux propre au malade, ce sont des névroses telles que l'hystérie, l'hypochondrie , l'épilepsie, qui viennent compliquer la situation. Étant donnée une maladie aiguë qui agit sympathiquement sur le cerveau, il est vrai de dire que le délire puise son caractère spécial dans la nature de cette même maladie ; mais la chronicité peut modifier ces rapports pathologiques de l'ordre intellectuel, et en établir d'autres qui sont plus en relation avec les causes prédisposantes spéciales. Ces causes absorbent à leur profit les éléments de l'ordre intellectuel et moral. Supposons, en effet, qu'une femme prédisposée à l'aliénation soit atteinte d'une manie, suite de couche. Si cette malade ne guérit pas, cette même folie puerpérale ne tarde pas à prendre tous les caractères des folies héréditaires. C'est qu'alors la cause prédisposante remplace la cause déterminante, et agit selon la spécificité de son action. On peut en dire autant de l'hystérie et de l'hypochondrie, lorsque ces névroses forment la base du tempérament des malades. Enfin, nous avons souvent déjà parlé des cas nombreux où la cause déterminante ayant disparu, le délire continue parce qu'il est devenu le symptôme d'une affection propre du cerveau. C'est là ce qu'on observe surtout dans les formes terminatives de la folie, dans la démence. Dans ces cas, la folie, de sympathique qu'elle était au moment de l'évolution du mal, est devenue idiopathique. Alors aussi s'organisent ces lésions cérébrales consécutives que l'on n'aurait pas trouvées, à l'autopsie, si le malade avait succombé clans la première période de l'invasion de son délire. Je vais essayer de résumer le plus brièvement possible quelques principes généraux de thérapeutique applicables surtout aux folies sympathiques.
§ XX. — Crises physiques. Bains chauds et froids. Bains prolonges ; leur action.
Affusions, douches.
Crises physiques. — On appelle crise (deXpîv£!v, juger), « tout changement qui survient dans le cours d'une maladie, et s'annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines,^etc. La crise est parfaite, quand elle amène aussitôt le malade à un état de convalescence; imparfaite, quand elle produit seulement un soulagement. Elle est salutaire bu fatale, suivant le fésuItat.MÇiî^^o^a^erfëiVysfen/art. Crise.)
On distingue, en aliénation, deux sortes de crises, les crises morales et les crises physiques. Nous avono cité des exemples des premières, et nous pourrions donner des observations sans nombre des secondes.
77 k GUÉKISONS COMME CONSÉQUENCE DE CRISHS PHYSIQUES.
Un individu chez lequel un état délirant avec exacerbations maniaques durait depuis plusieurs semaines fut atteint d'un érysipèle» du cuir chevelu, et la guérison fut immédiate.
M. le docteur Mérier rapporte un exemple de manie aiguë jugée par un abcès de la fesse; j'ai relaté celui d'une paralysie générale guérie par un abcès du foie qui rendit une quantité incroyable de pus. L'abcès était resté fistuleux, et nous entretînmes l'écoulement jusqu'à complète guérison, au moyen d'une mèche placée dans la plaie.
Une foule d'états délirants chroniques, et dont quelques-uns avaient été jugés au-dessus des ressources de l'art, ont été radicalement modifiés, grâce à des exanthèmes, des pneumonies, des diarrhées dysentériques, etc. La guérison s'est inaugurée par le retour de la menstruation, du flux hémorrhoïdal, par des sécrétions salivaires abondantes (ptyalisme), par la sécrétion spermatique (1), par des abcès des parotides et d'autres organes ; enfin, par des changements ou perturbations dans les fonctions physiologiques, ainsi que cela se voit dans les grossesses, l'accouchement, etc. (2).
11 n'est pas sans intérêt d'examiner la conduite que le médecin aura à tenir lorsque, dans le cours de la folie, il se présente une maladie incidente qui peut jouer le rôle d'une crise. Je dirai aussi quelques mots sur la valeur à attacher à ce phénomène, selon la nature de la folie à laquelle on a affaire.
« Il est évident, dit M. le docteur Thore, que souvent les affections incidentes modifient la marche de la folie, et paraissent avoir plus d'une fois provoqué la guérison. La conduite du médecin, dans ce cas, nous parait très facile à tracer. Ou bien il s'agira d'une affection légère, d'un érysipèle, d'un furoncle, d'une hémorrhagie peu intense et qui ne com-
(1) Je pourrais citer plusieurs exemples où des états de grande prostration mélancolique, avec tendance au suicide, ont cessé immédiatement sous l'influence d'une abondante émission spermatique. Quelques-uns de ces exemples se rapportent à ce que j'ai déjà dit sur la continence forcée comme cause d'oppression mélancolique et parfois d'hypochondrie très marquée.
(2) J'ai constaté plus d'une fois que la diminution progressive de l'état maniaque était en rapport avec le développement de la grossesse; l'accouchement devenait alors la terminaison critique de la situation. Quelques médecins, frappés de ce résultat, ont conseillé la grossesse; mais évidemment ils n'avaient pas de notions bien exactes, et sur les crises eu elles-mêmes, et sur la nature de certaines folies moins modifiables que d'autres par les crises. Dans la folie héréditaire, par exemple, qui est de sa nature éminemment périodique, ainsi que nous l'avons vu, la grossesse peut arrêter un accès; j'en ai en ce moment un exemple remarquable sous les yeux, mais les causes périodiques ultérieures ne sont pas écartées. Et puis encore comment oser conseiller la grossesse dans des situations pareilles, après tout ce que nous savons sur la valeur des transmissions héréditaires?
DE LA CONDUITE A TENIR DANS i/lNTERCURRENCE D'UNE CRISE. 775
promettra en aucune façon la vie, et alors on pourra l'abandonner à ellemême, et suivre une médication tout à fait expectante ; ou bien elle sera dangereuse, et ce serait une faute grave de ne point intervenir. 11 ne serait pas permis de rester inactif en face d'une inflammation des poumons ou de tout autre organe important, d'après cette idée qu'on a vu la folie se dissiper pendant sa durée ; d'ailleurs, dans le cas même où ce résultat assez rare a été noté, on n'avait jamais négligé un traitement en rapport avec la gravité des symptômes. Quant aux affections ebroniques, il faut y mettre beaucoup plus de réserve ; il est toujours bon de les respecter et de conserver les chances favorables qu'elles peuvent apporter dans la curation de l'aliénation mentale. » (Tliore, Maladies incidentes des aliénés, dans Annales, t. III.)
Dans .une thèse remarquable sur la guérison des maladies mentales (Paris, 1854), M. le docteur Beaume, se rattachant aux conclusions judicieuses émises par M. le docteur Billod, dans ses Considérations médicopsychologiques sur le traitement de la folie, émet cette idée très pratique, que les crises sont d'autant plus certaines dans leurs résultats, que l'on a pu faire marcher de front les éléments d'un traitement physique et d'un traitement moral. Le même médecin, qui a étudié sous ma direction l'influence des phénomènes critiques dans un service considérable d'aliénés, a pu se convaincre que toutes les variétés d'aliénation ne se prêtent pas aussi favorablement aux résolutions critiques de bonne nature. Dans les folies hystériques, dans celles surtout dont l'épilepsie forme la base, j'ai vu des maladies incidentes graves, pneumonie, phthisie, etc., enrayer la marche des accès, amener des rémissions inouïes, et les accès reparaître à mesure que la convalescence s'établissait. D'un autre côté, je pense qu'il y a exagération dans la doctrine émise par Esquirol et Fodéré, à propos de la valeur absolue des crises. Ces honorables médecins ont considéré les crises comme condition nécessaire d'une guérison solide de la folie. « Je crois, avec M. le docteur Falret, que cette maladie guérit souvent sans aucune élimination qui mérite le nom de crise.» [Leçons cliniques de médecine mentale, p. 256.)
Bains. — Les bains sont le remède le plus anciennement et le plus habituellement employé dans la folie. On distingue plusieurs sortes de bains et de manières de les administrer. Nous employons les bains tièdes ou chauds, les bains froids, les affusions. La douche, comme on la pratiquait autrefois en laissant tomber sur la tête une masse d'eau énorme, est, à juste titre, à peu près tombée en désuétude. Les bains peuvent être courts ou prolongés ; quelques médecins ont préconisé des bains de plusieurs heures et ont cité des guérisons remarquables. Je vais donner