DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL
qui ressort d'une manière plus frappante lorsque les individus sont intimidés ou émus. Par moments, leurs lèvres sont agitées par une sorte de tressaillement ondulatoire lorsqu'ils ouvrent la bouche pour exprimer une idée, et alors ils prononcent d'une manière défectueuse les finales des mots qu'ils cherchent à bien articuler. Leur langue, lorsqu'on les invite à la tirer à l'extérieur, se montre souvent vacillante ; mais ces premiers symptômes ne sont pas toujours également apparents aux diverses heures d'une même journée.
» Presque toujours, au commencement de cette phase inflammatoire, les muscles des membres, les muscles du tronc, ressentent aussi l'influence du travail qui tend à prendre domicile à la périphérie de la masse nerveuse encéphalique, et l'on s'en aperçoit aux symptômes suivants : la démarche des malades tend à devenir incertaine, irrégulière, leurs allures semblent guindées, les mouvements de leurs bras mal ordonnés. La plupart d'entre eux, néanmoins, continuent à marcher, à agir, à faire des visites, des courses à pied, comme s'ils continuaient à jouir d'une santé parfaite. » (Calmeil, t. I, p. 27/j.)
Diagnostic différentiel. — Pour peu qu'elle soit avancée, la paralysie générale est, dans l'état actuel de la science, facile à reconnaître. « Au début, dit M. Delasiauve, il n'en est pas toujours de même. Les symptômes sont quelquefois si peu dessinés, si fugitifs, qu'il arrive aux observateurs les plus expérimentés de rester indécis. Une analyse sévère des antécédents et de l'état actuel permet seule alors de dissiper les doutes. Il faut comparer l'aliéné à lui-même, afin de saisir dans ses actes et dans ses discours les moindres changements survenus dans son jugement, dans ses aptitudes, sa force mentale, son pencbant et son caractère... L'expression des traits fournit aussi de précieux indices : on examine si la vie y respire, si aucun frémissement irrégulier n'altère les mouvements des muscles de la face ; si la prononciation n'éprouve pas un léger embarras. Les écrits enfin ne doivent pas être négligés; car souvent on y rencontre des divagations, des puérilités que ne fait pas toujours ressortir un entretien direct. La situation d'esprit est d'ailleurs à considérer dans l'examen des malades. Certaines heures du jour, les divers degrés d'excitation sont plus ou moins favorables à la manifestation des phénomènes morbides. On sait, en particulier, que l'animation fait aisément disparaître les signes fugaces de débilité musculaire (1). »
(1) Delasiauve , Classification et diagnostic différentiel de la paralysie générale [Annales médico-psychologiques, t. XV, p. 611). — Le conseil que donne M. Delasiauve d'examiner les écrits des individus soupçonnés d'être atteints de paralysie générale est des plus importants. Non-seulement l'écriture de ces malades est altérée, mais ils passent
810 DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL. — ENCÉPHALOPATH1E SATURNINE.
L'affection avec laquelle il est le plus facile de confondre, à son origine, la paralysie générale, est l'alcoolisme chronique, d'autant plus que la nature même de l'affection cérébrale incite les malades, ainsi que je l'ai déjà dit, à faire des écarts de régime ; mais les commémoratifs viendront en aide à la situation. Lorsque, chez un individu primitivement sobre, il se révèle tout à coup des écarts de régime, on doit être en garde contre l'existence de la périencéphalite. Les individus adonnés par goût ou par passion à l'ivrognerie arrivent, au point de vue des fonctions digestives, à un état pathologique où ils ont un dégoût des aliments, et ne peuvent remonter leurs forces que par des doses progressives d'alcool. Dans la paralysie générale, au contraire, la suractivité des fonctions de la vie végétative est en raison de l'abaissement des fonctions de la vie de relation. Les paralysés généraux mangent énormément, sont enclins à faire des excès de table; ils se signalent par un appétit vorace, et leurs digestions s'exécutent parfaitement.
Enfin, comme l'a fait justement observer M. Delasiauve, si la physionomie de l'alcoolisé est étonnée comme celle du paralytique, elle n'est pas épanouie comme chez ce dernier, et elle s'empreint d'une teinte de mélancolie qui tend à la bêtise. D'un autre côté, ainsi que je l'ai dit dans la description de la- folie de l'ivresse, le délire de l'alcoolisme chronique suscite des hallucinations d'une nature terrifiante et qui persistent ; mais chez les paralysés généraux les hallucinations tendent à s'éclipser au fur et à mesure que le travail inflammatoire amène des désorganisations plus grandes dans l'élément nerveux cortical.
Encéphaiopathic saturnine. — « Dans ce parallèle, l'encéphalopathie saturnine ne saurait être omise, dit M. Delasiauve. Cette affection offre la plus grande analogie avec le délire ébrieux : obtusion, hallucinations, mélange d'idées justes et extravagantes, lésion musculaire générale; l'inlluence des molécules plombiques sur les fonctions cérébrales est même plus prononcée que celle des liqueurs fermentées, ce qui la rapproche davantage encore de la paralysie générale ; mais, indépendamment des caractères que nous venons de mentionner, elle se distingue encore de cette dernière affection par la teinte cachectique de la peau, les gencives ardoisées, ainsi que par les conditions connues dans lesquelles s'est développée la maladie. Sa durée, d'ailleurs un peu plus longue que celle du délire alcoolique, a des limites ordinairement assez resites mots, ils oublient les articles surtout. Ce mode d'investigation m'a servi plus d'une fois, lorsqu'il s'est agi de démontrer en justice qu'un testament olographe avait été écrit dans la période d'incubation de la paralysie, où le malade n'est déjà plus maître de sa pensée, compos mentis.
INTOXICATION MEHC.UIUELLE. — AFFECTIONS CANCÉREUSES. 811
freintes. Chez des malades soumis à notre observation, les phénomènes se sont dissipés dans l'espace de deux mois. » (Delasiauve, ouvr. cit. , p. 621 .)
Paralysie suite <lc l'intoxication par le mercure; maladies spéciales
<iu ceneau ; affections cancéreuses. — Le diagnostic différentiel de la périencéphalite ordinaire et de la paralysie suite de l'intoxication mereurielle, chez les doreurs sur métaux, par exemple, se déduit aussi des commémoratifs et de certains signes pathognomoniques importants. La fétidité de l'haleine et la salivation sont, chez les paralysés mercuriels, des symptômes irrécusables. L'erreur a plusieurs fois été commise à propos d'affections cancéreuses du cerveau, mais il est impossible qu'une erreur pareille compromette les jours du malade, voué dans l'un et l'autre cas à la mort la plus certaine.
Dans le numéro des Annales médico-psychologiques de juillet 1858, MM. les docteurs Aubanel et Sauze citent une affection de cancer du cervelet qui simula, à s'y méprendre, une paralysie générale arrivée au troisième degré, c'est-à-dire que le malade présenta une très grande difficulté dans l'articulation des sons, et un faciès propre aux déments arrivés à cette période. L'honorable et savant médecin en chef de l'asile des aliénés de Marseille croit que « c'est surtout clans la marche de la maladie et dans l'apparition successive des divers symptômes, plutôt que dans ces symptômes eux-mêmes qui ont entre eux de si grandes analogies, qu'il faut chercher les éléments du diagnostic. Ainsi dans le cancer de l'encéphale, les désordres de l'intelligence, quels qu'ils soient, délire ou affaiblissement des facultés, apparaissent plus tardivement. Le malade accuse depuis longtemps des maux de tète ; il a souvent des convulsions épileptiformes; il peut même avoir déjà un commencement de paralysie, et cependant l'intelligence demeure saine, la mémoire est conservée. Dans la paralysie générale, au contraire, déjà à cette période l'intelligence est plus ou moins altérée, les sentiments affectifs du malade sont pervertis, ainsi que son caractère. Il y a déjà un certain affaiblissement des facultés, une certaine lenteur dans les opérations intellectuelles, quand on n'observe pas un délire bien caractérisé. » [Cancer du cervelet ayant simulé une paralysie générale; analogie de ces deux affections ; caractères différentiels, par MM. Aubanel et Sauze.)
Délire des grandeurs ; caractères différentiels chez les malades de
diverses catégories. — Après ce que j'ai dit avec tant de détails circonstanciés sur le délire des grandeurs de certains aliénés au type de folie héréditaire, ainsi que des manifestations délirantes du même genre que l'on voit dans quelques transformations de l'hypochondrie [délire systématisé), il est presque inutile d'insister sur le caractère différentiel de ces