MANIÈRE DONT PINEL COMPREND L'ÉTUDE DE LA FOLIE
édifiés sur ce point par nos recherches historiques. Le xixc' siècle, dans son mouvement de réaction profonde contre les idées religieuses des siècles précédents, consentait bien à ne pas reconnaître les aliénés comme les victimes de l'obsession démoniaque, comme les complices de tous les crimes imputés à la sorcellerie, mais il est incontestable qu'il était animé à l'égard de ces infortunés de dispositions peu bienveillantes. La nature même de leur affection va nous expliquer ce mystère étrange, celte espèce de contradiction avec les sentiments de philanthropie si vivement prônés à cette époque.
La folie, cette triste maladie, entraîne non-seulement la perte de la raison, mais le plus ordinairement aussi l'obscurcissement de toutes les qualités affectives. De cette négation absolue de son passé intellectuel et moral résultent chez l'aliéné les plus déplorables écarts, contre lesquels on n'a, et à certaines époques surtout, réagi que par la voie de la crainte et de l'intimidation. Cet oubli de tous les moyens de douceur et de bienveillance n'a fait que surexciter les dispositions maladives de ces malheureux, et la terreur qu'ils inspiraient a provoqué de la part de leurs gardiens l'application d'un système excessif de coercition. Si l'on ajoute à ce mode irrationnel de traitement moral l'emploi des saignées exagérées qui hâtaient l'évolution de la démence avec son cortège invariable de dépravation de tous les instincts, on comprendra facilement la déplorable situation dans laquelle se trouvaient les aliénés dans les hospices où ils étaient censés recevoir les premiers soins médicaux (1). Le passage suivant de Pinelnous édifie non-seulement sur ce fait, mais sur la direction nouvelle que l'auteur de la nosographie philosophique crut devoir imprimer à l'étude de l'aliénation :
(( Les aliénés avaient déjà été traités une ou plusieurs fois à l'Hôtel- Dieu, suivant les méthodes usitées, et ils étaient ensuite conduits à Bicêtre pour opérer et affermir le rétablissement entier de la raison, ce qui ne pouvait que mettre de l'incertitude dans mes résultats. L'usage des chaînes de fer pour contenir un grand nombre d'aliénés était encore dans toute sa vigueur (il ne fut aboli que trois ans après); et comment distinguer alors l'exacerbation qui en était la suite des symptômes propres à la maladie? Les vices du local, le défaut de division des aliénés en sections séparées suivant leur degré d'agitation ou de calme, une instabilité continuelle dans les administrations, la privation de bains et d'autres objets néces-
(1) Ce n'étaient pas seulement les aliénés, mais les malades en général, qui, dans les hospices du siècle dernier, se trouvaient dans le plus déplorable état. On n'a qu'à lire, pour se convaincre de ce fait, le Mémoire de ses commissaires au roi Louis XVI, en 1785.