‹ Traité des maladies mentaleChapitre 57 sur 500 · ÉPOQUE MODERNE. — PINEL. — ESQUIROL · texte numérisé non relu

ÉPOQUE MODERNE. — PINEL. — ESQUIROL

saires, opposaient encore de nouveaux obstacles. L'histoire proprement dite des phénomènes singuliers de l'aliénation mentale a donc été, dans l'hospice des aliénés de Bicétre, l'objet principal de nos recherches, et j'ai tâché de déterminer les caractères distinctifs des différentes espèces, les différences de la manie continue ou intermittente, les vues à remplir dans le traitement moral, les règles de surveillance et de police intérieure d'un hospice semblable, et enfin certaines bases d'un traitement médical établi uniquement sur l'observation et l'expérience. Un ouvrage de médecine publié en France, à la fin du xviue siècle, doit avoir un autre caractère que s'il avait été écrit à une époque antérieure ; un certain essor dans les idées, une liberté sage, et surtout l'esprit d'ordre et de recherches qui règne dans toutes les parties de l'histoire naturelle, doivent le distinguer. Ce ne sont plus des vues particulières ou les écarts d'une imagination ardente qui doivent l'avoir dicté ; c'est une philanthropie franche et pure, ou plutôt le désir sincère de concourir à l'utilité publique (1). »

On le voit donc, la situation même des choses indiquait à Pinel la voie qu'il devait suivre, ce fut celle de la réforme du traitement des aliénés, et conséquemment de la modification des tristes milieux où ils étaient relégués. Pinel ne se préoccupe pas beaucoup de la littérature médicale qui existait avant lui, et le peu qu'il en dit serait même un injuste dédain, surtout à l'égard de Daquin de Chambéry, si l'on ne pouvait penser que cet illustre réformateur était exclusivement préoccupé du but éminemment humanitaire qu'il cherchait à atteindre. D'ailleurs, un livre écrit à la fin du dix-huitième siècle doit avoir un autre caractère que s'il avait été écrit à une époque antérieure. Aussi que fait Pinel? 11 cherche à établir un ordre et une coordination inconnus avant lui dans l'exposé des symptômes pathologiques que présentent les aliénés. « Comment s'entendrait-on, en effet, dans un sujet aussi difficile, si à l'exemple des naturalistes, on ne désigne chaque objet par des signes manifestes aux sens et propres à les distinguer de tout autre? »

Il craint ensuite, vu la nature complexe du sujet qu'il a à traiter, de tomber dans le défaut que n'ont pas su éviter les médecins du xixe siècle. Je cite ses propres paroles: «La plus difficile de toutes les parties de l'histoire naturelle est sans doute celle de bien observer les maladies internes et de les distinguer par leurs caractères propres. Mais l'aliénation mentale offre encore des difficultés nouvelles et des obstacles de divers genres à surmonter, soit par les gestes insolites et l'agitation tumultueuse qu'elle produit, soit par une sorte de babil sans ordre et sans suite, ou l'intérieur

(1) Pinel, Trailé médico-philosophique sur l'aliénation mentale, Introduction, p. xxxi.

MANIÈRE DONT PlNEL COMPREND l'ÉÏUDE DE L.V FOLIE. 65

repoussant d'une dureté agreste ou sauvage. » Veut-on se rendre raison des phénomènes observés, on a à craindre un autre écueil, celui de mêler des discussions métaphysiques et certaines divagations de l'idéologisme à une science de faits [Préface de l'ouvr. cité).

Cette crainte estvivement exprimée, et à plusieurs reprises, dans le Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ; les réflexions qu'elle suggère à Pinel fixent le plan de son ouvrage et impriment à ses idées la direction si éminemment pratique qui les caractérise. «Ce serait faire, dit Pinel, un mauvais choix que de prendre l'aliénation mentale pour -un objet particulier de ses recherches, en se livrant à des discussions vagues sur le siège de l'entendement et la nature de ses lésions diverses, car rien n'est plus obscur et plus impénétrable. Mais si l'on se renferme dans de sages limites, qu'on s'en tienne à l'étude doses caractères distinctifs manifestés par des signes extérieurs, et qu'on n'adopte pour principes du traitement que les résultats d'une expérience éclairée, on entre alors dans la marche que l'on suit en général dans toutes les parties de l'histoire naturelle ; et en procédant avec réserve dans les cas douteux, on n'a plus à craindre de s'égarer. »

Esquirol a, comme on sait, été le glorieux continuateur de la méthode d'observation de son maître, et nul aliéniste n'a poussé à un si éminent degré le don de vulgariser les saines doctrines en aliénation mentale. L'influence exercée par cet illustre médecin ne se lit pas seulement sentir dans le domaine de la science, mais elle inaugura encore une ère nouvelle qui fut celle de la création des asiles d'aliénés. La génération présente recueille aujourd'hui les fruits des importantes améliorations opéréesdans cette branche de l'art de guérir, et, tout en reconnaissant combien le grand mouvement social de la tin du siècle dernier a été favorable à cette réforme, il aurait été injuste de ne pas rapporter aux médecins la part légitime qui leur revient dans les progrès accomplis.

L'impulsion scientifique du commencement de ce siècle fut énorme dans le sens de notre spécialité , et l'historien qui voudra étudier l'origine de toutes les doctrines émises pour expliquer la nature des maladies mentales, devra, de toute nécessité, faire ressortir l'influence des diverses doctrines philosophiques.

Il ne peut entrer dans le plan de notre travail d'entreprendre des recherches aussi laborieuses, et qui, la plupart du temps, nous entraîneraient à des discussions dont ne saurait profiter le médeciu praticien pour lequel nous avons l'intention d'écrire.

Contentons-nous de dire que trois écoles principales se disputent depuis le commencement de ce siècle le privilège d'attirer dans leur ordre

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