‹ Traité des maladies mentaleChapitre 69 sur 500 · INFLUENCE DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA CIVILISATION

lisation l'activité fébrile qui dévore tant d'individus dans les sociétés européennes, la soif des entreprises, l'amour de la nouveauté, les révolutions sociales, les tourments sans cesse renaissants du sein de tant de rivalités hostiles, d'ambitions déçues, de misères incalculables, il est incontestable que la folie trouve des causes prédisposantes nombreuses dans de pareilles conditions.

Mais si la civilisation constitue un progrès, si ce progrès implique que l'instruction , l'aisance et la moralité augmentent dans la société, et sont répandues plus uniformément dans toutes les classes, il est difficile d'admettre en principe que l'aliénation doive s'élever avec les éléments les plus propres à raffermir l'esprit humain et à le diriger vers le but naturel de son activité.

M. le docteur Parchappe admet comme tout le monde que le nombre des aliénés secourus est incontestablement plus grand que ce qu'il était autrefois. « De 1835 à 1841 et de 1841 à 1851, dit cet auteur, cette progression a toujours été croissante. Le nombre des fous secourus est double ; mais quelle' est la conclusion que l'on peut tirer de ce fait ? Cette augmentation de nombre dans le chiffre des aliénés secourus, des aliénés connus, est bien un résultat du progrès de la civilisation , mais un résultat glorieux et constant; car ce qu'il atteste, ce qu'il mesure, c'est le développement, le perfectionnement de la civilisation... . Les progrès de la civilisation ont une influence complexe sur le nombre des aliénés qu'ils tendent à accroître par certains de leurs éléments, et à diminuer par d'autres (1).

Comment serait-il possible d'examiner l'influence de certaines causes prédisposantes, si on les sépare de l'idée qu'il faut se faire de la véritable civilisation? 11 existe non-seulement des délires, mais de véritables états de dégénérescence intellectuelle, physique et morale, qui sont en relation intime avec les pratiques superstitieuses de certains peuples, la forme asservissante de leur gouvernement, la dépravation générale des mœurs, la prédominance de certains usages et de certaines habitudes propres à agir d'une manière funeste sur le physique et le moral des individus. Un coup d'œil rapide jeté sur ces éléments divers nous apprendra que les principes générateurs de tant de causes de décadence se trouvent dans la civilisation extrême aussi bien que dans la barbarie. Mais comme, d'un autre côté, les moyens préservateurs sont bien plus nombreux et plus

(1) En 1852, la Société médico-psychologique a inauguré sa fondation par la mise à l'ordre du jour de l'important problème du rapport des aliénés avec les progrès de la civilisation. MM. Brierre de Boismont, Parchappe, Moreau de Tours, Alfred Maury, Gerdy, Ferrus, Cerise, ont tour à tour émis les considérations les plus élevées touchant l'influence de la civilisation sur le développement de la folie.

82 ÉTIOLOGIE. — CAUSES PRÉDISPOSANTES GÉNÉRALES.

efficaces clans les sociétés civilisées, je puis émettre d'avance une proposition qui sera pleinement justifiée par mes réflexions ultérieures :

Je pense que la raison humaine, examinée dans son expression la plus large, est établie d'une manière bien plus solide là où les grands principes du perfectionnement physique et moral de l' homme , ayant pour base la vérité et le sentiment religieux, rayonnent dans le sens le plus absolu et le plus fécond de leur action civilisatrice .

§ Ilï. — Influences religieuses.

Si le lecteur se rappelle ce que nous avons dit dans nos recherches historiques, touchant les épidémies religieuses dans le moyen âge, il doit être persuadé que le sentiment religieux n'a dévié de son véritable but que lorsque l'esprit d'erreur, d'ignorance ou de mensonge, en a fait un instrument de trouble et de perturbation pour les âmes timorées et les intelligences promptes à s'exalter. Les fondateurs de religions nouvelles depuis l'établissement du christianisme, les prétendus prophètes, les illuminés de toutes les écoles et de toutes les sectes, étaient des individus dont l'état mental se présente sous des aspects très divers, mais qu'il est possible, dans le plus grand nombre des cas, de classer dans des catégories déterminées. Les uns étaient de véritables aliénés plus ou moins dominés par leurs hallucinations; l'histoire nous les représente comme des êtres faibles, intellectuellement parlant, niais doués d'une merveilleuse puissance de fascination : la preuve, c'est qu'ils ont plus d'une fois entraîné dans l'orbite de leurs erreurs une foule d'individus mieux doués qu'ils ne l'étaient eux-mêmes sous le rapport des facultés intellectuelles. Les autres étaient de véritables imposteurs qui, pour mieux arriver à leur but, se couvraient du manteau de la religion et simulaient des sentiments qu'ils avaient intérêt à exalter chez les autres. Nous savons encore la part d'influence qu'il faut accorder à l'hystérie dans les manifestations délirantes qu'ont suscitées, chez leurs adeptes, des exaltés de l'un et de l'autre sexe. Nous aurons occasion d'en produire des exemples à propos de la description du délire hystérique, et de la folie par suite de l'exaltation du sentiment religieux ; nous ne parlons ici des idées erronées en fait de religion qu'au point de vue des causes prédisposantes à l'aliénation mentale (1).

(1) On consultera avec fruit l'ouvrage déjà cité de M. le docteur Calnieil : De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philàtiophîquej historique et judiciaire, ainsi que le travail de M. le docteur Ideler, fait à un point de vue plus exclusif encore : Essai d'une théorie sur le délire religieux. Halle, 1848.

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