DU TEMPÉRAMENT NERVEUX COMME PRÉDISPOSITION A LA FOLIE
sonnes qui souffrent de situations pareilles aillent jusqu'à se livrer, sans le savoir, à des écarts que repousseraient leur raison, leur éducation et leurs habitudes ; elles se comportent à cet égard comme tous les autres membres de la famille humaine ; mais dans des limites encore raisonnables, elles se montrent beaucoup plus impressionnables, plus expansives et plus changeantes que les autres ; un rayon de soleil les égayé, un nuage les assombrit, l'état électrique de l'atmosphère les tourmente, les excite ou les accable ; les affections douces et gaies, aussi bien que les plus tristes et les plus vives, les trouvent éminemment accessibles ; les occupations les plus sérieuses, les choses trop continues les effrayent, les repoussent ou les fatiguent à l'excès. Elles se livrent aux entraînements de leur cœur, de leurs sens, de leur esprit avec passion ; elles se dévouent avec courage ; mais ce n'est que dans les grandes occasions, quand leur système nerveux est monté à un haut diapason, qu'elles peuvent soutenir l'effort qu'elles ont commencé. Et alors on est étonné de la puissance que la volonté leur donne, des efforts qu'elles peuvent faire, des épreuves de toutes sortes qu'elles peuvent supporter. Rien n'est plus admirable que cet état nerveux quand il est au service d'une bonne tète et d'un bon cœur. J'en ai connu des exemples prodigieux. Il faut que j'ajoute aussi que là où manquent la tête et le cœur, cet état nerveux est une des misères les plus tristes qui affligent l'espèce humaine. Alors la raison ne réprime rien, ne corrige rien, ne gouverne rien ; les affections sont nulles, et toute la machine n'est plus conduite que par un sensualisme dégoûtant dans l'état de santé, ou par un égoïsme déraisonnable dans l'état de maladie. Les névropathiques sont par excellence les gens des extrêmes , surtout au moral (1). »
J'ai dit que le tempérament en question était souvent héréditaire, et, dans ce cas, rien n'est si commun que de voir cet état nerveux se transformer en aliénation mentale sous l'influence de la moindre cause intercurrente, soit de l'ordre physique, soit de l'ordre moral. Les transformations de cette nature ne doivent pas nous paraître extraordinaires. Contentons-nous d'indiquer le fait, nous réservant de décrire dans la symptomatologie l'ensemble des phénomènes pathologiques que présentent ces malades.
Mais si, dans beaucoup de circonstances, l'état névropathique peut être considéré comme la période d'incubation de la folie, il est incontestable qu'un grand nombre de personnes souffrent toute leur vie d'un état pareil sans jamais franchir la ligne de démarcation, si difficile par-
(1) Sandras, Traité pratique des maladies nerveuses, t. I, p. 22, § De l'état nerveux.
124 ÉTIOLOUIK. — TiîMPÉUAMENT. — NÉVROSES.
fois à bien préciser, qui sépare la raison de la folie. H arrive encore que les souffrances dont elles se plaignent , migraine, trouble et perversion des sens, anomalies dans les fonctions digcstives, privation de sommeil, hyperesthésies et anesthésies diverses, répartition inégale de la chaleur à la périphérie, alternatives de dépression et d'excitation, de torpeur extrême et de vigueur insolite, de tristesse et de gaieté excessive, il arrive, dis-je, que cet ensemble de souffrances qui alternent et se commandent réciproquement, se résument parfois dans une névralgie spéciale, dans un tic douloureux ou convulsif ou dans telle ou telle autre névrose parfaitement caractérisée.
S'il en est ainsi, et l'observation journalière nous confirme ce fait, comment s'étonner si, dans d'autres occasions, l'état nerveux se transforme en cette névrose capitale qui comprend toutes les autres, je veux parler delà folie. Lorsque pareil accident arrive, personne n'en est surpris. On est généralement disposé dans le monde à considérer les individus névropatliiques comme des candidats à la folie; on est d'autant moins indulgent pour ces sortes de malades, qu'ils sont généralement égoïstes, et font énormément souffrir leur entourage. J'ai vu pour ma part beaucoup d'états nerveux se changer en aliénation mentale, et j'ai pu remarquer, en maintes circonstances, la justesse de l'observation des parents, lorsqu'ils affirment que, chez leurs malades, la folie n'est rien de plus que l'exagération du caractère habituel.
Mais si de simples états de souffrance qu'il est impossible en médecine de définir autrement que par une acception générale, tempérament nerveux, état nerveux, sont capables de créer l'aliénation mentale, à plus forte raison doit-il en être ainsi pour d'autres névroses parfaitement caractérisées, telles que l'hystérie, l'hypochondrie et l'épilepsie. Nous allons en dire quelques mots.
§ V. — Des névroses considérées comme cause d'aliénation. Hystérie , hypochondrie , épilepsie. Ses transformations pathologiques que subissent les névroses , et de la forme particulière du délire. Folie hystérique, folie hypochondriaque, folie épileptique.
Je n'ai pas à discuter en ce moment la nature de l'hystérie, de l'hypochondrie ou de l'épilepsie; la symptomatologie de ces affections ne rentre pas davantage clans le plan que je me suis imposé. Je m'en tiens exclusivement au point étiologique, et je désire faire ressortir combien il importe aux progrès de la classilication que les maladies que nous traitons soient rattachées à leur véritable origine. D'un autre côté, il est indispensable d'être fixé sur la valeur étiologique de l'hystérie, de l'épilepsie et de l'hypochondrie. Jusqu'à quel point est-il permis de ranger au
HYSTÉRIE. — II VPOClIONDHIli. — Él'Il.EPSIE . 125
nombre des causes des névroses qui par elles-mêmes forment des entités pathologiques parfaitement distinctes et très bien délimitées? Cette nomenclature nosologique pourrait en effet paraître une chose étrange, si nous ne prévenions d'avance que toutes les causes qui déterminent l'hystérie, 1 epilepsie, l'hypochondrie, peuvent en même temps amener l'aliénation mentale. J'ajouterai même, pour mieux faire comprendre ma pensée, que toutes les folies a base hystérique, épileptique et hypochondriaque, ne sont, dans mon idée, que des névroses transformées. Cette explication préliminaire était indispensable, afin que dans l'esprit du lecteur il ne restât aucun doute sur la manière dont nous comprenons le phénomène cause.
Hystérie. — Lorsque chez une jeune lille, avec ou sans prédominance du tempérament nerveux, il existe une série d'accidents qui se révèlent par des étoulfements, des spasmes, des hoquets fatigants, des pleurs ou des rires inextinguibles ; lorsqu'à ces phénomènes prodromiques il en succède d'autres qui se produisent sous forme de convulsions avec sensation d'une boule, d'un globe qui partirait ou/lu nombril ou de lepigastre, et remonterait plus ou moins vite vers la gorge, on ne peut hésiter sur la nature du mal, et l'on sait que l'on a à combattre une névrose hystérique.
Mais ce que n'ignorent pas non plus les médecins familiarisés avec la nature des affections nerveuses, c'est que lorsque ces accidents se répètent, les choses ne se passent point toujours avec cette régularité qui fait qu'une crise succédant à une autre crise, la malade se trouve parfaitement bien portante dans les intervalles, et que l'on n'observe aucune anomalie, ni dans la sphère du système nerveux moteur et sensitif, ni dans la sphère des fonctions intellectuelles et affectives.
Dans le cas de répétition et d'aggravation des phénomènes morbides, l'affection hystérique revêt un caractère de plus en plus inquiétant, et l'observateur voit se dérouler sous ses yeux la série de tous ces accidents névropathiques qui semblent s'engendrer et se commander réciproquement. C'est un cercle fatal que la malade parcourt irrévocablement, et ce qu'il y a de remarquable, c'est que chacune de ces évolutions semble augmenter chez elle l'impressionnabilité et la susceptibilité du système nerveux. Poursuivons cet examen dans la sphère des fonctions intellectuelles, et nous verrons que les changements opérés sont dignes de lixer notre attention lorsqu'il s'agit de remonter au véritable principe étiologique des maladies.
De brusques revirements dans le caractère des jeunes hystériques, des tristesses sans motif, de subites transitions à une gaieté exagérée, sont les premiers symptômes qui frappent les parents ; mais l'inquiétude aug-