SYMPTOMATOLOGIE.— EMBARRAS, PERTE DE LA PAROLE
des cas très graves ; le tremblement de la langue, l’hésitation de !a parole, sont les signes les plus caractéristiques de la paralysie générale. 11 est presque impossible de confondre la parole embarrassée des paralysés généraux avec le tremblement de la langue, qui, sous l’impression d’une émotion vive, atteint quelquefois les personnes aux dispositions névro-r pathiques très prononcées.
La perte de la parole peut être volontaire ou involontaire ; elle dépend dans ce dernier cas d’une affection spéciale des centrés nerveux. Le mutisme volontaire sè 'rencontre chez quelques catégories^ d’aliénés à délire systématique. 11 est d’autres situations maladives dans lesquelles vous ne pouvez tirer des aliénés que quelques mots inintelligibles. J’en ai vu qui, dans la phase désignée, sous le nom de stupidité, ne pouvaient répondre que par des monosyllabes, et chez lesquels la parole était remplacée par um gémissement sourd et continu (1).
Les pertes dè, paroles invol ontames peuvent dépendre d’une cause locale, mais elles se rattachent le plus ordinairement à une lésion spéciale du cerveau.- Cette partie de la pathologie générale du système nerveux mérite de fixer notre attention.
Dans un travail intitulé Du délire phonétique, ou du délire considéré comme un effet physique dû aux convulsions des. muscles phonétiques, M. le docteur Blahdet cherche à établir que ce qu’il appelle, assez malheureusement, le délire phonétique , est un phénomène dans lequel rintélligence et la volonté n’ont aucune part, et qui est le produit de l’action des organes chargés de l’expression matérielle de la pensée, des muscles phonétiques, en un mot. Un apoplectique veut dire bonjour, et il ne peut dire que chapeau ; c^est un tic dû à la contraction spontanée des muscles.phonétiques. ¥oilà le délire phonétique, ou délire du mouvement de M. Btandet. Ce délire, dit l’auteur, suppose une congestion ou une lésion organique du cerveau et de ses membranes, comme dans l’épilepsie, la
, (T) Dans mes Étvdés cliniques (t. I, p. 395), j’ai donné le portrait d’un aliéné bien étrange. H n’était connu dans l’asile que sous le mm à.%ÿémiss&ur. Il est représenté dans sa position favorite.il est assis, la tête inclinée à gauche les paupières sont contractées d’une manière spasmodique; la -main gauche du malade tord convulsivement le
pan de sa blouse ; du talon de son pied droit .étendu, il frappe incessamment le sol il
pousse des gémissements continus sans desserrér les dents..... ce n’est qu’à grand’peine qu’on péut lui faire avaler un peu de nourriture. 11 a vécu deux ans dans cette situation, et il a fini par mourir dans le dernier degré du marôsme. Lui demandait-on la raison de sa conduite, il interrompait ses gémissements pour répondre vivement : C’est j)our maintenir mon uZZwre. Puis, il reprenait ses gémissements. Maintenir son a-llure! -voiVa. bien une phrase propre à un hypochondriaque , un spécimen de ce langage particulier qu’ils se créent, et auquel j’ai fait allusion plus haut.
RAPPORT DE CES SYMPTÔMES AVEC LES AFFECTIONS CÉRÉBRALES. 303 ' méningite, la manie, l’apoplexie. Il diffère du délire intellectuel par l’nxistence de convulsions ou désordre du mouvement dans les autres parties du corps.
Dans l’opinion de M. Blandet, opinion que nous ne pouvons admettre, le délire spécial de la folie ne serait pas accompagné dé lésion du cerveau.
On connaît les discussions qui eurent lieu en 1848 à l’Académiej sur la localisation de la parole dans les lobes antérieurs du cerveau (1). C’est à la suite de ces discussions que l’on cita dans les sociétés particulières de médecine un grand nombre de laits de lésion de la parole.- Je ne ferai que rappeler les principaux de ces faits qui démontreront combien il l’ègne encore, d’incertitude dans cette partie de la pathologie et de la physiologie du système nerveux. On a vu des malades qui ne pouvaient prononcer que des moitiés de mots, et à l’autopsie on n’aurait trouvé qu’un lobe cérébral altéré. Faut-il en conclure que cette altération d’un seul organe a été la cause de cette demi-mutité (2) ? '
Un malade a été observé ayant perdu complètement la mémoire de certains mots, tout en conservant l’intégrité de son intelligence; si l’on prononce dèvant lui un nom propre, il le saisit à l’instant , mais dans la conversation il est forcé d’employer une périphrase pour désigner certains objets dont les noms lüi échappent (3). ,
Un épileptique ne pouvait prononcer spontanément aucun mot, mais il les répétait et les écrivait sans péine quand on les articulait devant lui (4)^
Une malade atteinte d’un cancer à l’utérus, auquel elle a succombé, fut prise tout à coup, au milieu d’une nüit,;et sans cause connue, d’un mutisme presque complet, qui ne lui permettait que de dire ‘.Oui, oui, h. toutes les questions; qu’elles fussent ou non contradictoires ; elle conservait cependant son intelligence ; elle n’était ni paralysée, ni aliénée. Si l’on voulait la fairé écrire, elle traçait des lettres dont l’assemblage ne signifiait rien (5). ' . . '
On trouvé assez fréquemment des individus qui , à la suite d’une attaque d’apoplexie, d’une Congestion , d’un ramollissement, perdent
(1) Dans les séances des 7 mars et 22 -avril 1848, M. Bouillaud à soutenu contre MM. Rocheux et Castel la cause de la localisation de la parole dans, les Ipbes antérieurs. Il s’appuyait sur plus de 80 faits d’anatomie pathologique , ce qui est déjà un chilfre respectable , surtout entre les mains d’un observateur aussi' distingué que M. Bouillaud, Nous aurons occasion, dans le chapitre des lésions anatomiques chez les aliénés, de dire quelques mots sur les causes des contradictions que l’on a reprochées aux anatomopathologistes., t— (2) Docteur Belhomme. — (.?) Docteur Gaide. — (4) Moreau, de Tours (Société médicale du Temple, séance de juin 1848j. — (5) Docteur Tanchou,
304 SVMPTOMATOLOUIE.— EMBlRliAS, l'EUTE DE LA PAROLE.
l’usage presque complet du vocabulaire, ne conservent plus que quelques mots qui dans leur esprit ont toutes les significations possibles. Lorsqu’on ne les comprend pas, ils s’attristent, s’impatientent et répètent alors avec plus ou moins de véhémence leurs mots d’adoption. Ces individus ont toute leur raison, ce dont il est facile de s’assurer par l’expression de leurs yeux, et surtout par leurs gestes, par l’air de satisfaction qu’ils montrent quand on les a devinés. Cet état peut persister fort longtemps et se montrer jusqu’à la mort (1)."
Le docteur John Abercrombie (2) cite le fait d’un gentleman qui, rétabli d’une attaque d’apoplexie, reconnaissait ses amis, mais ne pouvait les nommer. Un jour, en se promenant dans la rue, il rencontra une personne à laquelle il désirait vivement faire une communication sur un de leurs amis communs. Après des efîbrts infructueux pour lui faire comprendre ce qu’il voulait, il prit cet individu par le bras et le conduisit, à travers plusieurs rues, jusqu’à la maison du gentleman dont il parlait,” et lui montra le nom inscrit sur la plaque de la porte.
On a vu plusieurs individus devenir tout à coup monosyllabiques, mais 'presque toujours à la suite di'une apoplexie ou d’un ramolUssement ; ils ne retrouvaient que les mots qu’ils avaient l’habitude de répéter souvent. A chaque nouvelle attaque, nouvelle perte de certains mots, toujours de ceux qui leur sont moins familiers, des chifires, des articles qui servent à leurs mots, et ils arrivent enfin à faire usage de mots qui sont en contradiction avec leur pensée. Ces phénomènes se sont montrés graduellement chez plusieurs rnalades. L’intelligence, à ce qu’assurent les médecins observateurs de ces faits, l’intelligence est bien conservée chez ces individus (3).
Plusieurs faits ent été observés à l’Hôtel-Dieu de Paris, dans lesquels, à la suite de plaies ou^de chutes sur la tête, àe& individus conservant toute leur intelligence avaient perdu la mémoire de certains mots. L’un, par exemple, ne pouvait prononcer les SUbstantits ni se les rappeler, et toutes les fois qu’il en trouvait un dans la phrase qu’il avait commencée, il s’arrêtait ou avait recours à une autre tournure de phrase pour achever sa pensée; un autre avait oublié les articles ; un troisième iie pouvait prononcer les noms propres. La plupart de ces individus ont parfaitement guéri, sans aucune trace de lésion cérébrale (4). .
Tous' ces faits ont leur importance, et l’anatomie pathologique, reste muette devant l’explication de plusieurs d’entre eux ; toutefois, il en est
(l) Docteur Brierre de Boisiribnt, — (2) Inquiries Conçerning the tniellectudl Powers, London, 1841. — (3) Docteur Briquet. — (4) Docteur Boinet (Société de médecine de Paris, 1850, Revue médicale, 30 avril 1850, p. 501).
EMBARRAS. — PKUTE DE LA PAROLE.— APHONIE NERVELSE. 3Ü5 un bon nombre qui peuA'ent devenir pour nous des signes symptomatiques précieux.
Nous savons que la perte de la parole, lorsqu’elle est due à une lésion idiopathique des centres nerveux, est une affection d’autant plus grave, qu’elle se complique de troubles de l’intelligence. L’affaiblissement de la mémoire, l’impossibilité de pouvoir prononcer certains mots, sont dès pliàiomènes qui peuvent se compliquer de symptômes de paralysie, de contractions, d’embarras de la langue, et alors le médecin doit avoir un juste sujet de croire qu’il s’agit d’une affection cérébrale idiopathique.
Un homme de quarante-cinq ans, dans l’intimité duquel je vivais, et au début de la maladie duquel j’ai assisté, est pris de convulsions après un violent ..accès de colère. Il perd pendant six jours l’usage de la parole; les mouvements existent, il n’y a pas de paralysie des membres supérieurs ou inférieurs, mais le malade fait de vains efforts pour parler. Il suit des yeux son jeune fils lorsque celui-ci traverse la chambre, et un. jour, se levant sur son séant, il s’écrie, en fixant l’enfant et en l’appelant : C’est donc toi? je ne pouvais. ' plus trouver ton nom. ». La manière incertaine et tremblante dont ces paroles furent prononcées me firent porter un pronostic défavorable. Le malade mourut huit mois après, dans le dernier degré de la paralysie générale , et après avoir parcouru- toutes leâ phases du délire ambitieux particulier à ces malades. Mais en dehors delà paralysie progressive, la perte de la parole peut être le symptôme d’une affection spéciale du système nerveux. C’est là un fait qui a été constaté par M. le docteur Duménil (de Rouen). Chez un malade, avec paralysie complète du mouvement dans la langue, incomplète dans les muscles dè la face, abolition totale de la sensibilité générale et spécialement de la langue, M. Duménil a trouvé une atrophi ) des deux hypoglosses et des racines antérieures des nerfs rachidiens. Dans d’autres circonstances, l’embarras de la parole, la perte absolue mênaè dulapgage, peuvent tenir à des causes passagères ou à un trouble dynamique de l’innervation. Il y a des aphonies nerveusês, et lorsque dans ces situations l’intelligence persiste, ôn peut porter un pronostic bien plus favorable que dans les cas précédents. Les aphonies nerveuses peu vent arriver à la suite d’une vive émotion morale, d’une frayeur. Quelquefois césaccidents sont passagers, mais dans d’autres circonstances ils sont persistantsetse compliquent d( épilepsie, ainsique j’ai pu constater le faitchezune jeune fille de notre asile. Le fait suivant est un exemple d’aphonie nerveuse.
Une demoiselle de quarante ans, d%ne constitution nerveuse très prononcée, éprouve des surexcitations continuelles pour la moindre contrariété Plusieurs' fois, à la suite de ces émotions, la voix s’est éteinte,
306 GÉNÉRALITÉS PATUOGÉNIQUES. — TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ, et cette aphonie n’a cédé, dans une circonstance j qu’à un remède empî^ rique. Chaque fois, dit le docteur Cerise, qui donne cette observation, chaque fois que la malade perdait la voix, une saignée faisait promptement justice de l’aphonie. Cette fois la saignée fut pratiquée, et l’aphonie persista. La cautérisation ammoniacale fut tentée sur le pharynx et n’amena aucun changement. Les antispasmodiques les plus énergiques furent employés, l’asâ fœtida én particulier, et sans succès. Après deux mois d’essais infructueux, M. Cerise eut recours au tartre stibié à là dose émétique de 10 centigrammes. Ce moyen eut un prompirésultat. A peine les premiers efforts de vomissement eurent-ils lieu, que la voix reprit son timbre. M; le docteur Camino cite le fait bien plus extraordinaire d-une femme qui, à la suite d’une vive frayeur, perdit la parole et ne la recouvra que vingt-six ans après, par le moyen de la galvano-puncture.
Mais c’est surtout en pathologie mentale, ainsi que nous l’avons vu, que la perte de la parole, que la simple difficulté de prononcer les mots nous offre un symptôme important pour le diagnostic aussi bien que pour le pronostic. Ce que je dis ici recevra son complément dans la description des diverses formes de folie, et surtout de la paralysie progressive des aliénés. ,
§ V. — Troubles dè la sensibilité. Considérations générales sur la douleur physique et morale. Hyperesthésie , anesthésie chez les aliénés. Que faut-il entendre par 'cénesthésie? Hu sens aCTectif ou émotif.
Considérations générales snr la douleur. — L’étude deS troubles de la sensibilité soulève des questions excessivement importantes, non-seulement en pathologie générale et en pathogénie, mais éncoré au point dé vue du diagnostic, du pronostic et du traitement, et nous pouvons ajouter de la médecine légale chez les aliénés. Dans ces derniers temps, la découverte de Jackson a produit, onïe sait, un grand nombre de travaux sur les phénomènes de la sensibilité. Mais si nous voulons nous faire uiie idée exacte de la diminution et de l’exaltation de cetjie fonction chez lès aliénés, et en général chez- tous les malades tourmentés par des affections du Système nerveux, il est nécessaire : 1“ d’entrer dans quelques considérations pathôgéniques sur le phénomène de la douleur; 2° pour éviter toute confusion, il est indispensable de désigner les formes dp perturbations mentales, et de définir la nature des troubles des fonctions nerveuses dans lesquelles on observe le plus communément la douleur, l’insensibilité ou l’hyperesthésie.
Ét d’abord, un fait qui mérite de fixer notre attention est celui de l’aptitude plus grande à souffrir chez les personnes qui, à un tempérament nerveux, ou, si l’on veut même, à une organisation d’élite, joignent
DES CONDITIONS DANS LESQUELLES SE DÉVELOPPE LA SENSIBILITÉ. 307 les avantages et les inconvénients d’une éducation libérale et d’une manière de, vivre où l’intelligence et les émotions du cœur sont souvent surexcitées^ Par un sentiment qu’il me serait difficile d’expliquer, le bon sens du vulgaire mesure la réceptivité pour la douleur physique et morale chez l’individu, car il est bon de ne pas séparer ces deux termes, au degré plus ou moins élevé de sôn intelligence, à l' exquisivité , si je puis m’exprimer ainsi, de son éducation, de ses mœurs, de ses habitudes, de son sexe, et, finalement, aux influences qu’exercent sur sa personne le milieu social, les professions et les conditions climatériques et atmosphériques.
Il n’est pas besoin, je pense, d’insister longtemps par des exemples pour faire ressortir la vérité de cette proposition.
C’est un fait généralement admis, que plus l’éducation éclaire l’intelligence sur les avantages et les désavantages des, choses de la vie, plus l’anxiété redouble en présence des dangers qui menacent la tranquillité de l’individu, son honneur et tous les biens qu’il met avec raison audessus de sa pi’opre existence.
L’homme aux mœurs douces et qui s’est fait de la pratique du bien un devoir, et j’oserai dire une habitude, sent plus vivement que tout autre le 'mal qui peut atteindre, soit les personnes qui lui sont chères, soit même les inconnus. Il est homme, et rien dece qui tient à l’humanité ne lui est étranger (1). A.ussi est-ce un fait bien reconnu que l’égoïsme excessif et la dépravation dans les mœurs rendent les individus irritables, susceptibles et cruels. - -
Quant au sexe^ il n’est personne qui mette en doute l’impressionnabilité particulière de la femme, et partant, son aptitude plus grande à être influencée par l’élément douloureux. On sait pareillement qu’il faut faire la part du milieu social et celle des professions. L’homme des sociétés civilisées est généralement plus sensible à la douleur que l’homme des sociétés nomades ou de celles encore où le tempérament physique et moral des individus a été malheureusement modifié par la misère, par l’asservissement, par le fatalisme de certaines.hrOyances religieuses, et, finalement, par des habitudes hygiéniques désastreuses. , Ce fait s’observe particulièrement en Orient, chez les peuples qui usent avec excès des narcotiques et surtout de l’opium (2).
Cette influence du milieu- social est chose facile à constater dans notre
(1) Nonignara mali, miseris succurreré disco.
. Homo sum, nil humani a me alienum . .
Puto...,.
(2) Voyez mon Traité des dégénérescences, chap. II : Dégénêrescénces en rapport avec V intoxication par différents agents dvî' règne végétal et du règne animal, p. 148.