SOURCES DE LA SENSIBILITÉ. — SENSATIONS INTÉRIEURES
§ VI. — Hyperesthésie et anesthésie chez les aliénés. Des conditions patholoi giqnes dans lesquelles on observe ces phénomènes.
La faculté de sentir étant admise comme un des principes fondamentaux de l’existence animale, Voyons quelles sont le plus ordinairement, chez les aliénés, les conditions dans lesquelles la , sensibilité est .exaltée, diminuée ou complètement abolie.
On peut dire, sans être taxé d’esprit d’exagération, que le débûtde toutes les maladies nerveuses est signalé par la douleur. Le sentiment pénible de la souffrance parfois ést universel, et parfois il est partiel. Il se révèle, chez les aliénés, de fnille manières différentes, et c’est surtout dans la période d’incubation delà maladie que les médecins deviennent les confidents de cet intolérable état de souffrance, qui depuis la névralgie bien localisée, jusqu’à cette situation que M. le docteur Dumont de Monteux a décrite sous le nom de suppliciiim neuricum (1)', semble parcourir un cercle dont tous les points de circonférence sont marqués par une sensation douloureuse déterminée.
Le point de départ de cét état douloureux, pris dans son acception la plus large, émane d’une double origine. Tantôt la cohcentràtion anxieuse, incèssantè, de l’idée sur un mêmé point, finit par troubler F harmonie des fonctions, amène des modifications pathologiques dans les organes de la nutrition, de là circulation et dans les grands appareils de l’économie, détermine des états de cachexie comme on en voit dans le scorbut et d’autres maladies atoniques, et va jusqu’à altérer le sang dans sa composition chimique (2). Tantôt les maladies dés organes sont déterminées
(1) Union médicale du 17 janvier. 1856 ; Lettre à M. le docteur Cerise, sur l’une des formes de la douleur nerveuse décrite soüs le nom de supplicium neuricum, par M. le docteur 'Dumont de MonteuX'. — - Nul ne pouvait mieux décrire cet état douloureux que cet honorable méd.ecin ; il n’â eu qu’à citer Ce qu’il a lui-même éprouvé en fait de soûttrance,s. a Le début, dit-il, dans sa lettre à M. le docteur Cerise, est signalé' par des sensations purement organiques, dont la variété. est insupportable;. puis par concomitance viennent s’y joindre pelles de l’état moral. . . On appellera celte condition mélancolie, hyppchonârie, comme on voudra... Jusqu’ici ces divers éléments de la douleur ne sont qu’en présence l’un de l’autre; ils se touchent, ils s’anastomosent, mais ils ne s’agrègent point; Ils attendent une circonstance d’impressionnabilité vive qui se comportera envers eux comme un réactif chimique à l’égard de deux corps susceptibles d’échange, et il en surgira une halopathie des plus extraordinaires, des plus inconiprisés....» C’est à la résultante de cette eonflagration que M. Duniont de Monteux donne le nom de suppUçium neuricum, état qu’il considère, dit-il, comme l’avant-coureur du tædium vUæ, du suicide.
(2) Dans un mémoire inséré dans l’Union médicale, et intitulé Des conditions physio-
INFLUENCE DE l’iDÉE SUR LES MANIFESTATIONS DE LA SENSIBILITÉ. 315 par des causes purement physiques, et font naître une série de sensations pénibles, douloureuses, voire même des modifications accidentelles.
A ces modifications, d’après la remarque si juste de Cabanis, correspondent constamment des différences et des modifications analogues dans la tournure des idées et dans le caractère des passions. Ce sont encore ces diverses circonstances physiques qui peuvent rendre un homme si différent de lui-même et des autres. J’en ai déjà cité des exemples à propos des sensations intérieures éprouvées par les hypochondriaques ; mais revenons à l’indueiice exercée par l’idée.
La concentration anxieuse, incessante, de l’idée sur un même point, peut déterminer, ai-je- dit, le sentiment de la douleur.
J’ai bien souvent observé, et tous les médecins ont aussi remarqué a quel point les préoccupations des hypochondriaques. agissaient d’une manière funeste sur les libres manifestations des fonctions nerveuses. Ce n’est d’abord, il est vrai, qu’un simple doute, touchant l’opportunité d’une décision dans telle ou telle circonstance de la vie. Il lie s’agit pas toujours, qu’on se garde de le croire, de grands intérêts en litige ; au contraire, dans la plupart des cas, les craintes, les anxiétés, surgissent à propos des motifs les plus futiles, des appréciations les plus ridicules qu’il soit possible d’imaginer. Mais ces craintes et ces anxiétés, ayant leur point de départ dans certaines modifications de l’économie, ne tardent pas à amener leurs résultats naturels et à prendre ultérieurement des proportions formidables. L’impressionnabilité physique va toujours en croissant, les fonctions sensoriales ne s’exercent plus que dans des conditions douloureuses : on a vu, dans des cas de ce genre, l’exaltation des sens delà vue, de l’ouïe et du tact produire chez les malades les émotions les plus pénibles ; ils tressaillent au moindre bruit, et le plus petit mouvement exécuté devanteux les met dans- une véritable agitation. Les bruits des plus ordinaires leur deviennent insupportables, et ils sont dans un état de perpétuel agacement ; lés organes des sens, devenus à’ une exquisivké morne, ne. transmettent plus au cerveau que des impressions douloureuses ; mais ceS'douleurs physiques ne sont rien auprès des douleurs morales qui torturent ces malheureux.
Ils interprètent d’une manière défavorable à leurs plus chers intérêts
logiques de la suredccitàbüité nerveuse {Lettres sur les névroses), M. le docteur Cerise est amené, par une série de faits d’observation du plus grand intérêt, à établir que « dçt surexcitabilité nerveuse est, dans un grand nombre de cas, V expression d’un rapport anormal entre les conditions de développement' du tissu vasculaire èt les conditions de quantité et de qualité, du sang ortériel, 1) {Union médicale:, 20 mai .)