‹ Traité des maladies mentalesChapitre 125 sur 306 · DOULEUR. — EXALTATION DE LA SENSIBILITÉ.— OBSERVATION · texte numérisé non relu

DOULEUR. — EXALTATION DE LA SENSIBILITÉ.— OBSERVATION

nourriture insuffisante ou altérée ; et il est à remarquer que ces lésions delà sensibilité coïncident toujours avec des lésions du système musculaire. N’est-ce pas une chose étrange aussi que dans telle intoxication les phénomènes d’insensibilité et de paralysie du mouvement afiectent plutôt les membres supérieurs que les membres inférieurs, et que dans telle autre les muscles fléchisseurs soient plutôt atteints que les musdes extenseurs?

Cabanis avait déjà fait observer que les hommes très sensibles sont faibles en général. Dans toutes ees situations pathologiques, les auteurs ont signalé nn état de langueur, de chlorose et d’anértïie, et il est permis de supposer que le phénomène de la douleur physique est souvent en rapport avec le sang considéré au point de vue des altérations que subit sa constitution chimique. « Toute manifestation vitale, dit un médecin allemand (1), n’est que le résultat de l’influence réciproque des nerfs et du sang. » Cette idée reprôduit en d’autres termes la pensée de M. Marshall- Hall, qui veut que raccômplissement des fonctions du système nerveux soit lié à la présence dé la circulation, de même que cette dernière fonction est intimement unie à Texistencè du système nerveux.

Enfin, dans un boïi nombre de circonstances, il faut bien avoüer l’impossibilité où nous sommes de rattacher tel ou tel phénomène d’exaltation de là sensibilité à son véritable point de départ. Nous constatons le fait, mais l’explication nous fait défaut; si l’exaltation de l’ouïe a parfois coïncidé avec la paralysie ,du nerf facial (2), avec l’ingestion de telle ou telle substance narcotique, avèc lâ période d’incubation delà folie, période dans laquelle Ü y a souvent hyperesthésie de la sensibilité générale, on ne peut dans d’autres cas alléguer d’autres causes que l’exagération même dé la fonction. Ce phénomène a été souvent observé chez les hommes que l’amour de la science et des arts porte à abuser de leurs forces, ou à suivre un réginïe en tous points contraire à leur santé. L’exemple que je vais citer complétera ces considérations sur \di sensibilité, et nous servira d’initiation à Tintelligence du phénomène connu sous le nom d’hallucination.

« Un membre de l’Académie des sciences, M. Lelôrgne de Savigny, décrit ainsi lui-même Une maladie cruelle qui a interrompu ses travaux, et qui depuis vingt ans le tient exilé^du monde : « Le 4 août 1817, dit M. de Savigny, y e fus tout à coup atteint spécialement dans l’organe de la

(1) Sinogowitz. Voyez ce que j’ai dit dans l’étiologie, à propos de l’influence exercéepar l’altération du sang et les troubles de la circulationartérielle ou veineuse, § 2, p. 157.

(2) De l'exaltation de l’ouïe dans la paralysie du nerf facial, par M. le docteur Landouzy {Union médicale, 26 et 28 octobre 1850).

LEURS RAPPORTS AVEC LES CONDITIONS MALADIVES DE l’oRGANISME. 319 vue d’une affection nerveuse très grave qui me força à suspendre immédiatement tout travail et à me retirer à la campagne. (Suivent difféi’ents détails sur des voyages et des déplacements entrepris sans profit bien marqué.) Je revins à Paris, et peu de temps après je me remis sérieusement au travail. Je le repris trop tôt, des symptômes de la nature la plus inquiétante ne tardèrent pas à se manifester.. . Je pressentais une rechute, je le disais, mais rien de visible à l’extérieur ne paraissait justifier ce pressentiment... On hésita à me croire, et je succombai.

))Le temps s’écoutait au milieu de. continuelles anxiétés, lorsque le 20 mars 182/i, se déclara brusquement la rechute tant redoutée, 'ou plutôt unè affection nerveuse mille fois plus grave, et dont rien ne put arrêter le progrès. C’était la funeste névrose connue des médecins soiis le nom ^exaltation de lu sensibilité^ liée dès son principe au sentiment d’une invincible terreur. Quoique commune à tous les organes des sens, cette nouvelle affection avait, comme la précédente, son siégé principal dans l’organe de la vue. Elle ne pouvait, quelle que fûtsa \iolence, amener la cécité dans l’expression rigoureuse du mot, mais elle rendait peu à peu mes yeux incapables de supporter la lumière, et, dans l’obscurité toujours plus profonde où elle me forçait de me tenir, elle faisait briller une foule d’images vivement colorées dont les émissions successives, réitérées à rinfini, me fatiguaient, m’obsédaient sans cesse. A ces premières apparences en succédèrent bientôt de plus formidables encore. Des phénomènes impétueux, lumineux, ardents, immenses, remplissant nuit et jour tout l’espace sous mille' aspects divers, provoquèrent les crises les plus intenses et les plus déplorables. D’autres phénomènes, distingués des précédents, moins par leurs formes et leurs couleurs qué par leur redoutable influence, vinrent périodiquement en accroître,'en aggraver les effets. Aux sensations propres à la Vue, s’unirent un entraînement rapide en haut, en bas, en teüs' sens; Une odeur fétide, des sifflements aigus, des sons harmonieux ou discordants, des voix humaines chantant ou parlant, déclamant, et d’autres bruits non moins étranges. Le sommeil interrompait rarement ces détestables illusions sans qu’il se produisît au' réveil des visions menaçantes, bizarres, incompréhensibles. Je citerai, comme une des plus fréquentes, la voûté spacieuse formée d’innombrables faces humaines, toutes également expressives, prenant je ne sais quel air inflexible et fixant sur moi des regards sinistres.

» On le comprendra sans peine, un tel ébranlement du système nerveux m’interdisait non-seulement toute application, tout travail de l’esprit, mais encore toute relation sérieuse au dehors... Les années se succédèrent, se multiplièrent, sans amener autre chose qu’une diminution

DU PHÉNOMÈNE DE l’ ANESTHÉSIE, presque insensible, s’oj^rant à travers d’inexprimables tourments, et ne nae laissant dans ma solitude de distractions possibles pour faire diversion à tant de maux, que l’étude et la description quotidienne de ces mêmes tourments ; journal unique, insensé peut-être, que J’ai dicté avec constance, en affrontant mille angoisses, dans la pensée qu’il donnerait un jour la juste intelligence des causesde mes affreuses tortures, w [Annales médico-psychologiques.)

Anesthésie. . — L’anestliésie de douleur, ce Symptôme si important, nouveau en quelque sorte, et auquel M. Beau a proposé de donner le nom &’ analgésie., joue en effet en pathologie un rôle qu’on ne soupçonnait pas autrefois, et dont l’importance grandit tous les jours. « Les spécialistes, dit M. le docteur Michéa, avaient bien écrit que certains aliénés endurent sans se plaindre le chaud, lé froid, les coups, les blessures, les brûlures, qu’ils se mutilent sans éprouver aucun sentiment de douleur; mais ils ne disaient rien de plus de ce phénomène qpi passait à leurs yeux pour exceptionnel. Ils n’en déduisaient surtout" aucune conséquence applicable, soit à la médecine l^ale, soit à la pathogénie du délire. Cependant, l’anesthésie de la douleur, méconnue par Haller, Bichat, etc.f n’avait point échappé à l’attention de certains observateurs des xviV et XVII* siècles. » , ; - \

« Quand on parcourt les relations des procès de sorcellerie, dit encore M. Michéa, on voit que les inquisiteurs attachaient une haute valeur à rçxistence de Y anesthésie cutanée oamme signe de possession démoniaque. Lorsqu’un individu était inculpé de prétendu crime, les experts, après lui avoir bandé les yeux, promenaient une loupe sur toutes les parties de son corps préalablement rasées, dans , le but de découvrir la naarque de stigmata diaboli. La plus légère tache à la peau était sondée à l’aiguille. Si la piqûre n’éveillait aucune sensation douloureuse, si elle pe provoquait aucun cri ni aucun mouvement, le pauvre malade^ était sorcier, et condamné à être brûlé vif. Si, au contraire, il sentait la piqûre, il était acquitté : Satan ne lui avait pas imprimé sa griffe (P, Gray, rurgia, 1609, lib. VII, cap. 10). »,

Malgré la fréquence de l’anesthésie générale, mais surtout dé l’anesthésie partielle chez les nliénés, ma propre expérience ne m’a pas révélé un aussi grand nombre de faits d’anesthésie qu’à M. Michéa. Je crois que cette différence peut provenir de la nature de l’agent expérimentateur. J’ai vu des aliénés insensibles au chatouillement provoqué en promenant les barbes d’une plume sur les bords de la conque de l’oreille,; et sur la peau desquels on pouvait placer impunément des morceaux d’amadou en ignition, faire même l’expérience d’eofoncer profondément des aiguilles

SES UAPPORTS AVEC LES TROUBLES DU SYSTÈME «ERVEUX. dans les chairs ; j’ai VU, dis-je, ces aliénés rie pas résister à la douleur provoquée par l’étincelle électrique, et réagir vivement, jusque dans l’état de la plus profonde stupidité, contre les sensations pénibles qu’ils ressentaient. J’ai eu souvent recours à ce moyen pour faire manger des individus qui, dans leurs craintes exagérées- du poison ou dans leur désir immodéré du suicidé, voulaient se laisser mourir de faim. J’ai bien observé, il est vrai, quelques malades supportant avec la plus grande indifférence apparente cette expérimentation, mais encore faut-il faire la part de la force de la Volonté, ou, pour parler avec plus de justesse, de l’entêtement irréductible de quelques-uns de ces aliénés, lorsque surtout ils sont dominés par un délire systématique. Enfin, pour n’être exposé à aucun sujet d’erreur dans des recherches de ce genre, il faut savoir qu’il est certaines parties du corps plus sensibles que d’autres. C’est surtout, comme le fait remarquer M. Michéa, à la peau des extrémités supérieures et inférieures que l’analyse est très appréciable. A la peau du tronc et du cou, elle ne l’est pas au même degré.

Il est une catégorie de malades chez lesquels le phénomène d’insensibilité de la peau s’observe bien plus fréquemment que chez d’autres, je veux parler des hystériques; et l’on comprend aujourd’hui que ce n’étaient pas toujours la jonglerie et l’imposture qui présidaient à ces expérimentations dans lesquelles les jeunes filles de la Salpêtrière et les somnambules des magnétiseurs étaient piquées ou brûlées sans qu’elles témoignassent aucune douleur.

Les recherches qui dans ces derniers temps ont été, faites sur les phénomènes d’anesthésie chez les hystériques nous font entrevoir que la physiologie et la pathologie du système nerveux sont dans une voie de progrès, et que beaucoup de faits encore inexpliqués aujourd’hui recevront une solution ultérieure. M. Macario, en 1843, etM. Gendrin, en 1846, ont déjà appelé l’attention sur des faits très curieux d’anesthésie chez les hystériques. Dans ces derniers temps, M. le docteur Briquet a ajouté de précieux documents à ce que l’on savait sous ce rapport, et il a.eu l’aVantage de rectifier quelques erreurs d’observation. Ce savant médecin ne pense pas que toutes les hystériques présentent de l’anesthésie dans quelque partie du corps. Sur 400 jeunes malades il n’en a observé que 240 chez lesquelles des phénomènes anesthésiques aient été constatés.

Dans uii certain nombre de cas , et ce sont les plus fréquents , l’anesthésie arrive après l’attaque d’hystérie , mais il n’est pas toujours nécessaire que l’accès se produise pour que l’insensibilité ait lieu. Ce phénomène s’est montré maintes fois après une 'vive émotion; dans d’autres circonstances , on l’a vu alterner avec l’hyperesthésie : aussi l’instantanéité de

322 DE l’anesthésie CHEZ LES HYSTÉRIQUES-

sa produptiQii distingue-t-elle ranestliésie des, hystériques et d’autres malades de l’anesthésie progressive que l’on observe dans l’alcoolisme et dans diverses intoxications. .

L’enveloppe extérieure du coi’ps est la partie où l’on découvre le plus fréquemment l’anesthésie, et sur 240. anesthésiques, M. Briquet a remarqué qu’il n’en était pas une seule, chez laquelle la peau n’ait été frappée d’insensibilité à un degré quelconque (1). Parfois rinsensibilité est générale, mais cela est plus rare; le plus ordinairement elle occupe une moitié latérale, du corps , la face , la tête , le tronc et les membres, et constitue, chez un certain no.mlîre de rualudes, une sorte d’hémiplégie de la sensibilité. Quoique l’anesthésie des muscles ait été constatée depuis longtemps, elle n’a pas fixé au même degré l’altention des observateurs, mais ce n’est pas un symptôme nouveau (2),

« Che? les malades prises de cette espèce d’anesthésie, on peut, dit M. Briquet , enfoncer brusquement une épingle, et la faire pénétrer profondément dans les chairs, sans provoquer la moindre douleur et sans que la malade éprouve la plus légère sensation qui l’avertisse de ce qu’on lui fait. On peut également pincer fortement les chairs, les presser très durement contre les os , sans que les malades aient la conscience de ces actions. On peut même faire plus : imprimer à leurs membres , à upe

(1) Il est de toute évidence que ce genre d’anesthésie existait chez les tremhleurs des Cévennes et chez les convulsionnaires dé Saint-Médard, que l’histoire de ces temps représente comme étant complètement insensibles et comme ne percevant pas la douleur, quelque torture qu’on leur fît subir.

(2) C’est encore avec raison que M. Briquet, appelle, à ce propos, l’attention des observateurs sur les faits historiques destinés à éclairer les faits patlmlogiques. « Les filles de Milet, qui, selon Plutarque, voulaient toutes se pendre, et qui restaient insensibles à la douleur que cet acte devait prodüiré, étaient évidemment des hystériques avec anesthésie deschairs. .. Comment expliquer autrement les faits qui se sont passés au cimetière Saint-

, Médard et dans les conciliabules secrets où se sont réunis plus tard les convulsionnaires traqués par la police?- Dans ces réunions de jeunes et aussi de vieilles filles, éprouvant des convulsions, des extases, des visions, et surtout ressentant un, besoin de tortures, les unes se faisant littéralement crucifier, on les plaçait sur une croix à laquelle plies étaient attachées par de très gros clous qui leur traversaient les pieds et les mains, sans qu’elles parussent éprouver la moindre douleur. Les autres, presque nues, se fàisàîént fouler aux pieds d’hommes vigoureux, ou recevaient des coups rd’une grosse bûche ou d’un gros chenet, administrés sur la tête,, la poitrine, sur l’épigastre et sur le -ventre par des hommes Jeunes, et vigoureux. Ces opérations s’appelaient des secours, parce qu’elles étaient destinées à apaiser les malaises dus à des gastralgies, à des tympanites hystériques dont ces femmes étaient affectées. . . D’autres enfin se faisaient tordre les seins couverts d'un simple linge, soit avec les mains, soit avec des tenailles, et ne paraissaient pas souffrir plus que les précédentes. >> (Briquet, loc. cü.) . — Parmi les ouvrages spéciaux, on peut consulter Hecquet, Traité du surnaturalisme et des convulsions.

INFLUENCE DU DÉLIRE SUR LES PHÉNOMÈNES DE l’iNSENSIBILITÉ. 323 partie de leur corps lui-même, des mouvements aussi étendus que possible, sans que les malades, auxquelles on a préalablement bandé les yeux, soupçonnent même qu’on les a remuées.

» Les muscles anesthésiés ne sentent pas le passage du courant électrique qui les traverse; ils sont néanmoins contractiles sous l’influence de la volonté et sous celle des courants électriques. L’afiection , dans sa plus grande simplicité, paraît bornée aux filets sensitifs dont M. Longet admet l’existence dans les muscles.

» La perte de la sensibilité dans les muscles donne lieu à la perturbation dans les mouvements des membres, qui se font toujours avec une certaine indécision. Les malades, ont perdu plus ou moins de ce sentiment que Charles Bell et M. Gerdy ont appelé le sens ou le sentiment d’activité musculaire, et sur lequel M. Landry a présenté des remarques pleines de finesse et d’exactitude (1). «

Mais ce n’est pas seulement chez -les malades hystériques que l’on observe l’anesthésie , ce phénomène doit être étudié dans ses rapports avec d’autres perversions intellectuelles , soit congénitales, soit acquises. Il faut encore faire la part de l’influence exercée sur les manifestations de la sensibilité par l’exaltation de l’idée délirante, et en particulier chez les aliénés à prédominance de sentiments religieux pervertis. 11 est important, en outre, de faire ressortir à quel point la sensibilité se trouve modifiée par l’état intellectuel congénital dans certaines catégories d’aliénés, chez les imbéciles et les idiots par exemple.

Influence de l’idée délirante snr les>. phénomènes de la sensibilité ..

— Lorsque l’exaltation des. aliénés est portée à son comble, lorsque, sous l’influence d’un délire général accompagné d’agitation et de troubles sensoriaux extrêmes, ces malades déchirent, brisent, et tournent contre

(1) Briquet, De l’anesthésie chez les hystériques {Uni&n médicale, numéro du 27 juillet Î8S.8 et suiv,).

Ou consultera aussi avec fruit un excellent travail de M. Je docteur Macario, intitulé De la paralysie hystérique {Annales médico-psych.,t. lll, y. 62).

Les observations de ce genre se sont multipliées dans ces derniers temps, et sans compter les faits rapportés par M. Sandras dans son Traité des maladies nerveuses, je vois, au moment où j’écris ces lignes, que M. le docteur Aug. Voisin a lu à la Société de médecine de Paris un mémoire plein d’intérêt sur l’anesthésie cutanée hystérique. Il n’est pas douteux qu’une observation plus' approfondie des phénomènes de la sensibilité dans les affections nerveuses ne nous mette sur la voie d’autres faits aussi importants à étudier, tant au point de vue physiologique qu’à celui de la pathologie, du diagnostic et du traitement désaffections du système nerveux. M. le docteur Doumic rapporte un fait bien intéressant de coxalgie hystérique qui a été confondue avec une luxation, chez une jeune fille de dix-huit ans, chloro -anémique et hystérique, qui avait fait une chute sur la hanche (Ujjjonmèdêcale, 6 juillet 1858). •

324 DE l’aîSESTHÉSIE DANS DIFFÉRENTES VARIÉTÉS d’ ALIÉNATION, eux-mêmes leur propre fureur en se mutilant de la manière la plus cruelle, on ne s’étonne pas de les voir insensibles à la douleur. Le même phénomène se fait remarquer dans le paroxysme de la colère et des autres passions ; toute sensibilité disparaît dans ces états nerveux où, sous l’influence des modifications même passagères produites dans la circulation et dans l’innervation, l’homme, ainsi que le dit Cabanis, est si différent de lui-rmême. Combien, à plus forte raison, doit-il en être ainsi, lorsque les modifications, loin d’être passagères, sont profondes, permanentes, radicales !

Néanmoins les faits d’insensibilité physique causent un étonnement plus grand dans ces situations intellectuelles où les idées du malade, concentrées sur un point, semblent raisonnables pour le reste, et le portent à exécuter froidement des actes dont la seule description excite chez ceux qui les lisent un sentiment instinctif de répulsion et d’horreur.

Cette destruction de la sensibilité n’est pas rare chez les aliénés de cette catégorie qu’Esquirol a désignés sous le nom de monomaniaques. « On les a vus, dit-il, se mutiler, se brûler, s’amputer les membres, sans paraître en éprouver de douleurs, tant l’exaltation, la fixité des idées avait égaré leur sensibilité et l’avait déplacée de son véritable siège. Plusieurs suicides, après s’être blessés grièvement, ajoute cet auteur, n’accusent pas la douleur causée par les plaies qu’ils se sont faites ; cet état d’insensibilité organique indique que le délire n’a pas cessé et que les malades doivent être surveillés avec soin. Porcia, désespérée de la mort de son mari, avale des charbons ardents. Haslam parle d’une fémme qui, ayant broyé du verre dans sa bouche pendant une demi-heure, assurait n’avoir point souffert... J’ai appliqué des vésicatoires, des sétons, des moxas, le cautère actuel, à des individus fortement portés au suicide, à des lypémaniaques, afin d’interroger la sensibilité, je n’ai pu produire la douleur, et quelques-uns, après la guérison, m’ont assuré qu’ils n’avaient nullement souffert de ces applications. Un jeune homme, dé vingt-sept ans, dans un accès de désespoir maniaque, se précipite d’un quatrième étage ; il proteste qu’il ne s’est fait aucun mal, et remonte dans son appartement. » (Esquirol, article Délire.)

Dans un mémoire inséré dans V Union médicale (1), j’ai cité plusieurs faits d’insensibilité chez les aliénés de cette catégorie. Une femme, dans un accès de délire religieux, après s’être brisé plusieurs membres, a vécu huit jours dans un état qui aurait dû se signaler par d’atroces douleurs,

(1) Des lésions de la sensibilité chez les aliénés; conséquences thérapeutiques; exemples de lésions traumatiques très graves et de leurs effets physiologiques, par M. le docteur Morel, médecin en chef de Maréville (n"' des 22 mars, 17 mai, 21 mai isril)-

DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS.— iMBÉCtLLITÉ. — IDIOTIE. — DÉMENCE. 325 et qui ne lui faisait éprouver qu’un regret, celui de n'avoir pas réussi à se détruire. Cependant dépareilles situations ne se produisent pas sans qu’à une époque déterminée le phénomène de la réaction se manifeste souvent de la manière la plus intense. Un jeune aliéné de notre asile, en proie à l’exaltation religieuse, s’était trempé le bras dans une chaudière d’eau bouülante ; il ne cessa^ pendant le paroxysme de son délire, de chanter les louanges de Dieu, et il était insensible à la douleur. Mais, lorsque la peau, tombée en lambeaux, eut laissé les chairs à nu et qu’une énorme suppuration se fut établie, la souffrance se manifesta avec une explosion de symptômes du système nerveux si alarmants, que toute trace de délire disparut, et que le malade n’était préoccupé que de l’idée de subir l’amputation du bras. Je pourrais citer des multitudes d’exemples où les malades se mutilèrent de la façon la plus cruelle, mais les faits que j’ai produits suffisent pour constater le phénomène de l’insensibilité chez cette catégorie d’aliénés (1), ainsi que la loi d’alternance des phénomènes de la sensibilité chez ces malades. Si M. le docteur Guislain a établi qu’il est peu de folies pendant l’incubation desquelles on n’ait remarqué : 1" une exaltation morbide de la sensibilité, 2“ une augmentation d’activité organique, 3“ un retour intermittent et périodique des phénomènes morbides, je puis ajouter que parmi ces phénomènes, l’hyperesthésie et l’anesthésie sont ceux dont l’alternance se présente de la manière la plus régulière.

De l’insensibilité chez les imbéciles, les idiots et les déments. ^ —

La privation ou le faible développement des sens, ainsi que je le disais

(1) Dans ce mémoire, je citais le fait d’un mélancolique à prédominance d’idées religieuses exaltées, jouissant de tous les avantages de la fortune, et qui, dans une ville voisine de la nôtre, avait convolé à de secondes noces. Personne ne soupçonnait son état mental, et, à plus forte raison, ne pouvait-on prévoir, au milieu des apprêts de la noce, la funeste résolution qui travaillait son esprit. Il avait depuis quelques instants quitté la réunion de ses parents et amis, lorsqu’une absence prolongée finit par jeter l’inquiétude dans sa famille. On se met à sa recherche, et l’on pénètre dans la chambre nuptiale, où un affreux spectacle s’offrit aux regards de tous. Sur un vaste brasier, activé dans un but de destruction, gisait un cadavre à demi consumé. L’examen médico-légal attestait que ce malheureux insensé, après s’être couché sur le feu, avait conservé toute sa présence d’esprit pour se retourner et rendre sa combustion plus complète. Je rie connais d’autre exemple aussi atroce, sous le rapport de l’analogie, que celui de Mathieu Lovât, ce cordonnier de Venise, qui, dominé par ses idées mystiques, se coupa les parties génitales et les jeta par la croisée; il avait préparé d’avance tout ce qu’il fallait pour panser sa plaie, et n’éprouva aucun accident fâcheux. Quelque temps après, il se persuada que Dieu lui ordonnait de mourir sur la croix. Il réfléchit pendant deux ans sur les moyens d’exécuter son projet, et l’accomplit de la manière la plus épouvantable et avec les détails que l’on peut lire dans Esquirol, Marc et la plupart des auteurs aliénistes.

326 EXEMPLES d’insensibilité CUEZ DES IMBÉCILES, IDIOTS, ETC.

dans mes Études cliniques, apporte un grand obstacle à la perception des phénomènes sensoriaux. Certains imbéciles et idiots voient et ne regardent pas ; ils entendent, mais ils n’écoutent point. En générai, leurs sens sont obtus, et leur intelligence, absente ou incomplète, ne peut ni rectifier l’action de leurs organes, ni la perfectionner;

Comment s’étonner si la plupart de ces malheureux n’ont pas la conscience des dangers, qui les entourent et ne savent pas manifester leurs douleurs ? Sous ce dernier rapport, leur sensibilité physique nous présente de remarquables circonstances et dépasse tout ce qué l’on pourrait croire. Il en est, dit Esquirol, qui se lacèrent la figure, s’arrachent les cheveux et les cils ; on en a vu se percer la joue, et, avec un doigt place dans l’ouverture, finir par la déchirer jusqu’à la commissure des lèvreSj sans paraître souffrir (1).

Des idiotes devenues enceintes, et né se doutant pas de ce qui leur

(1) Ces anomalies de la sensibilité se remarquent surtout dans les derniers degrés de cet état de dégénérescence désigné sous les noms d’imbécillité et d’idiotie. Il s’en faut que tous les imbéciles et les idiots soient insensibles à la douleur ; il en est qui, semblables en cela aux enfants, s’effrayent facilement et redoutent excessivement la souifrance physique ; ils réagissent parfois avec beaucoup d’énergie contre les impressions douloureuses. Et puis, dans les exemples d’insensibilité que l’on cite, il faut faire la part de tel ou tel phénomène intercurrent d’excitation ou de dépression qu’on- peut rencontrer chez ce^ individus, si bas placés qu’ils soient dans l’échelle des êtres intelligents.

Un imbécile, dans son état ordinaire,, craignait fort la douleur; mais, dans ses périodes d’agitation, il se lacérait la figure, et l’application de la camisole n’empêcha pas qu’il se dévorât la lèvre inférieure au moyen des deux incisives qui lui restaient.

Une femme imbécile, dans une lutte avec une de ses compagnes, se casse la jambe; un fragment du tibia fait saillie au dehors après avoir déchiré la peau. Elle n’en court pas moins’après la femme, objet de sa colère, et vient ensuite s’asseoir a table pour manger^ sans que sa figure révèle la moindre sensation de souffrance.

Une idiote à laquelle j’avais fait une opération gravé et douloureuse, jouait avec les instruments laissés sur son lit, et ne témoignait pas là moindre douleur pendant qu’on lui injectait Un liquide irritant dans une vaste cavité articulaire en suppuration; elle a ^ du reste, parfaitement guéri, et nous n’avons eu à signaler aucune réaction inflammatoire. J’ai souvent eu l’occasion de citer la facilité avec laquelle les plaies Se cicatrisent chez les imbéciles et chez les épileptiques.

J’ai dû faire, un jour, l’amputation d’un membre inférieur à un dément qui, ayant eu le pied engagé sous un énorme moellon, avait noh-sèulement subi Un écrasement, mais s’était encore presque arraché ce membre dans les efforts infructueux qU’il fit pour le dégager. Cet aliéné assista tranquillement aux apprêts de l’amputation ; il ne fut pas nécessaire de i’èthériser ; il n’accusa pas la moindre douleur, pas plus pendant l’opération que pendant l’accident qui l’avait précédée, 'et il guérit parfaitenieht, sans qu’il nous fût, pour ainsi dire, possible d’apprécier la réaction fébrile. Mais, encore une fois, ces exemples doivent être appliqués à certaines catégories d’aliénés, et l’on aurait tort de les généraliser.

INTERPRÉTATION DE CERTAINS PHÉNOMÈNES d’iNSENSIBILITÉ. 327 arrive, veulent quitter leur lit pour rentrer dans les habitudes dè leur existence automatique ^ On a vu pareillement des femmes en délire, ou dans un état voisin de la démence, accoucher sans manifestation dé sensibilité. J’ai vu, chez certains dénients, des plaies très graves, des opérations on ne peut plus douloureuses, hé provoquer (füe de faibles gémiSsèinents, tant l’ânesthésie était grande. Il est vrai que celte insensibilité mêriae est parfois un acheminément à la guérison, car les plMes se cicatrisent avec une rapidité prodigieuse.

Est-ce à dire pour cela que cette immunité plus ou moihs générale contre les sensations douloureuses soit une circonstance favorable à la prolongation de l’existence? Loin de là ; les malades qui nous occupent sont soumis à des causes de destruction d’autant plus actives, que leur intelligence est plus obtuse et leur sensibilité moins développée. « Ils ignorent, comrhë dit Esquirol, quelle est la cause de leur douleur, ils ne distinguent pas si cette cause est en eux ou hors d’eux. Ils ont, en un hiot, si peu dü sentiment du Tuoi, qu’ils ne savent pas si la partie affectée leur apjpartient ; aussi eh est-il plusieurs qui Se mutileht. Lorsqu’ils soht iûalàdes, ils ne se plaignent point, ils restent cOüChés, roulés sur euxmêmes, salis témoigner la moindre souffrance, sans qu’on puisse déviner lé siège du mal... Ils succombent sans qu’on ait pu les secourir, w

Pour Corhplétèr ces considérations, je vais appeler l’attention sur üh phénomène d’ânesthésie ou d’insensibilité à la douleur qui est loin d’être sans importance^ au point de vue dü diagnostic et du pronostic. Quelques aliénés sé pîüignènt de ne plus ressentir la souffrance^ une Situation pareille ëst pour quelques-uns lé Sujet de plaintes amères. Cette proposition, qui semble ithpliquér une contradiction, caractérise néanmoins un état anesthésique dés plus pénibles et qui se présente dans les circonstances qui suivent. Après avoir souffert considérablement dans la période initiale de leur maladie, certains aliénés, les hÿpochondriaqües surtout, en arrivent à gémir sur un état bizarre, incompréhensible pour eux, et qui lés fait presque douter de la réalité de leur existence. Dans leur impatience, ils se rongent les ongles, s’enfoncent des épingles dans les chairs, et le sentiment d’absence dè douleur leur câüse linè impression pénible qui ne Sé traduit tout d’abord que dans la sphèré intellectüellé et moràlé. lis se rappellent qu’ils ont eu telle ou telle névralgie qui a disparu après la confirmation de léitr état pathologique nouveau, et c’èst avec ub profond sentiment instinctif de leur situation qu’ils disent : « Je voudrais pouvoir souffrir encore... il rne semblé que si je ressentais telle ou telle doxâeüf passée, je serais guéri. » C’est dans les termes les plus arners qu’ils sé plaignent d’uné position où ils n’éprouvent aucune jOie au point dé vüé

328 SENSATIONS INTERNES CHEZ LES ALIÉNÉS HYPOCHONDRlAQüES. moral, aucune douleur au point de vue physique. Je n’ai jamais manqué de faire attention à ces phénomènes d’anesthésie, et j’ai pu prédire plus d’une fois la guérison, en observant chez des malades aliénés le retour de certaines névralgies, voire même de certains états de souffrance générale qui faisaient autrefois partie de leur tempérament.

Après nous être occupé des phénomènes de la sensibilité générale, nous allons étudier les sensations intérieures et extérieures, qui nous aideront à expliquer la formation des illusions et des hallucinations chez les aliénés.

§ vu. — Des sensations internes chez les aliénés. Interprétations erronées

de sensations douloureuses internes. Transition aux illusions et aux hallucinations,

Les sensations intérieures chez l’homme bien portant consistent surtout, dit Chomel, en des besoins qui se rattachent à l’exercice régulier des fonctions; chez l’homme malade, ces besoins sont troublés avec les fonc-^ tions dont ils dépendent ; il se manifeste, en outre, d’autres sensations qui appartiennent exclusivement à la maladie et qui appellent toute la sollicitude du médecin: telles sont les diverses espèces de douleurs. J’ai parlé des troubles généraux de la sensibilité chez les aliénés, et de ce qu’il faut entendre par hyperesthésie, anesthésie ; je vais appeler l’attention sur un autre ordre de modifications dans le jeu des organes sensitifs internes, qui deviennent primitivement ou sympathiquement douloureux, sans qu’il soit toujours possible d’en expliquer la raison. Néanmoins ces sensations internes devenant chez les aliénés le point de départ d’une foule d’idées délirantes et d’actes de même nature, il est important de les connaître, si l’on veut se faire une idée de la pathogénie des maladies mentales.

a II est notoire, dit Cabanis; que dans certaines dispositions des organes internes, et notamment des viscères du bas-ventre, on est plus ou moins capable de sentir ou de penser. Les maladies qui s’y forment, changent, troublent ou quelquefois intervertissent entièrement l’ordre habituel des sentiments et des idées. Des appétits extraordinaires et bizarres se développent, des images inconnues assiègent l’esprit, des affections nouvelles s’emparent de notre volonté; et, ce qu’il y a peut-être de plus remarquable, c’est que souvent alors l’esprit peut acquérir plus d’élévation, d’énergie, d’éclat, et l’âme se nourrir d’affections plus touchantes ou mieux dirigées. Ainsi donc, les idées riantes ou sombres , les sentiments doux ou funestes, tiennent alors directement à la maniéré dont certains viscères abdominaux reçoivent les impressions. . . Puisque l’état des viscères,

interprétations erronées de ces malades.

ajoute Cabanis, peut intervertir entièrement l’ordre des sentiments et des idées, il peut donc occasionner la folie, qui n’est autre chose que le désordre ou le défaut d’accord des impressions ordinaires; c’est en effet ce qu’on voit arriver fréquemment. Mais on observe aussi des délires qui tiennent aux altérations survenues dans la sensibilité de plusieurs autres parties internes. Il en est qui sont aigus ou passagers ; il en est qui sont chroniques, dans lesquels les extrémités sentantes extérieures des nerfs qui composent cé qu’on appelle les sens ne se trouvent point du tout affectées , ou ne le sont du moins que secondairement , et ces délires se guérissent par les changements directs opérés dans l’état des parties internes malades. ... Les organes de la génération, par exemple, sont très souvent le siège véritable de la folie. Leur sensibilité vive est susceptible des plus grands désordres ; l’étendue de leur influence sur tout le système fait que ces désordres deviennent presque tous généraux et sont principalement ressentis parle centre cérébral.... La folie se guérit alors par tout moyen capable de remettre dans son état naturel ou de ramener à l’ordre pri-, mitif la sensibilité de ces organes. » (Cabanis, Histoire physiologique des sensations, T mémoire.)

Les réflexions de l’auteur des Rapports du physique et du moral de l’homme , concernant la sensibilité extrême dont les organes de la génération peuvent devenir le siège et les manifestations délirantes qui en sont la conséquence , ces réflexions, dis-je, s’appliquent également aux troubles de la sensibilité provenant des conditions maladives de certains organes internes. L’influence exercée dans ce cas sur la nature des idées et des actes est évidente, elle est pour ainsi dire palpable ; elle se déduit naturellement des faits d’observation , et l’esprit est forcé de l’accepter comme un axiome psychico-physiologique irréfragable. Aussi Cabanis a-t-il dit avec beaucoup de justesse, que les déterminations morales ne dépendent pas uniquement de ce qu’on nomme les sensations, c’est-à-dire des impressions distinctes reçues par les organes des sens , proprement dits, mais que les impressions résultant des fonctions de plusieurs organes internes y contribuent plus ou moins, et, dans certains cas, paraissent les produire uniquement . Quelques exemples suffiront pour prouver à quel point les impressions produites dans certains organes déterminent dans le cerveau des aliénés des idées spéciales , maladives , en rapport avec ces impressions.

De toutes les maladies nerveuses, l’iiypochondrie est incontestablement celle qui peut nous offrir les exemples les plus frappants de certaines idées délirantes en rapport avec des impressions internes douloureuses, j’en ai déjà cité des exemples. Les hypochondriaques, dit Esquirol, ont des illu-

Page 1