INTERPRÉTATIONS ERRONÉES DE CES MALADES
quelques-uns même sont capables d’exécuter pendant ce temps des travaux fort ingénieux. « C’est, dit Cabanis, au milieu de la plus terrible liypochondriasie, que Swammerdara faisait ses plus brillantes recherches. Mais s’étant mis dans la tête que Dieu pouvait s’offenser d’un examen si curieux de ses œuvres, il commença par renoncer à poursuivre dé très belles expériences sur les injections , dont il avait eu longtemps l’idée avant Ruysch, et dans un paroxysme violent, il finit par livrer aux flammes Une grande partie de ses manuscrits. >5 C’est là un exemple de ces délires systé^ matiques particuliers aux malades dé cette catégorie, et des actes insensés auxquels ils se livrent. L’étude de la pathologie spéciale nous eii fournira de nombreux exemples.
je crois' inutile d’accumuler des faits dont l’explicatioh se trouve dans les troubles de la sensibilité interne. Ceci n’est pas. une simple hypothèsê, mais l’anatomie pathologique nous vient en aidefians l’interprétation dés phénomènes.
J’ai déjà cité l’observation d’un hÿpochondriaque qui s’était enfoncé un tranchet dans la région du cœur pour en faire sortir un animal qui lui rongeait cet organe, et chez lequel l’autopsie révéla un rétrécissement de l’orifice auriculo-Ventriculaire.
M. le docteur Falret rapporte un exemple pareil chez une malade qui avait les caractères anatomiques de la phthisie pulmonaire la plus avancée, et un cœur volumineux, sans être énorme,
Le même auteur cite l’observation curieuse d’un officier confié à Ses soins, qui, ayant un abcès considérable dans les parois de .l’abdomen, s’imagina avoir dans la région abdominale des chiens de Terre-NéUve éclatants de blancheur. Lorsque les douleurs étaient plus intenses , il croyait qu’ils se battaient dans son Ventre , et il cherchait à les apaiser doucement en passant sa main sur les parois abdominales, Comme pour les caresser. . . . Tout le monde Connaît l’histoire de cette femme qui croyait aussi avoir dans le ventre un concile d’éVêques , et chez laquelle Esquirdl trouva à l’autopsie, outre les lésions cérébrales, des désordres câracté ristiques dans les organes digestifs. Les viscères abdominaux adhéraient entre eux et avec les parois abdominales par la membrane péritonéale, qui était très épaissie ; il fut impossible dé séparer les intestins les uns des autres, tant les adhérences étaient fortes ; ils formaient une masse solide, inextricable. Le foie était très volumineux , s’étendant à l’hypochondre gauche, où il adhérait avec la rate.
Un homme qui avait un abcès dans le corps calleux, a dit plusieurs fois à Cabanis, dans le cours de sa maladie, qu’il sentait son lit se dérober sous lui, et qu’une odeur cadavéreuse le poursuivait sans cesse dépuis
332 HYPERESTHÉSIE, ANESTHÉSIE DES ORfxANES INTERNES,
plus de six mois. Il prenait beaucoup de tabac pour la dissiper, mais c’était inutilement; les deux odeurs, ou leurs impressions, se confondaient d’une manière insupportable, et il les rapportait également l’une et l’autre à l’organe même de l’odorat.
Je pourrais citer une infinité d’exemples de ce genre , mais notre conviction doit être suffisamment édifiée par ceux que j’ai relatés. Il reste bien avéré pour nous qu’une foule d’idées délirantes et d’actes de même nature peuvent naître pour ainsi dire spontanément chez les aliénés, sous l’influence des sensations internes qui nous occupent. Il n’est pas à dire cependant qu’en dehors des malades considérés comme aliénés, on ne puisse compter dans le monde un très grand nombre de personnes qui, interprétant dans un sens favorable à leurs préoccupations hypochondriaques certaines sensations douloureuses, établissent elles-mêmes
le diagnostic plus ou moins erroné de leurs maladies imaginaires.
Généralement, ainsi que. le fait judicieusement observer M. le docteur Falret, les hypochondriaques qui sont les victimes des illusions d’origine organique ne passent pas pour délirer, la plupart des sensations douloureuses qu’ils ressentent pouvant exister réellement. Mais lorsqu’ils donnent une interprétation erronée à ces sensations, et que l’intelligence devient complice de l’illusion, personne alors ne se méprend sur l’existence de la folie. Dans tous les cas, c’est aux médecins seuls qu’il appartient de se prononcer sur l’issue de la maladie, tant le pronostic a de gravité dans des occasions semblables.
Quelques courtes considérations sur l’hyperesthésie et l’anesthésie des organes internes compléteront ce que j’ai à dire dans ce paragraphe. Ces considérations seront de nature à rectifier certaines erreurs sur la prétendue innocuité que possèdent les aliénés au point de vue de l’ingestion de substances qui ne léseraient en quoi que ce soit les fonctions de l’assimilation et de la nutrition. On lit en effet dans les auteurs des observations qui établissent que des malades ont pu avaler impunément les aliments les plus indigestes, et parfois même des substances délétères; on en a vu s’introduire des corps étrangers dans l’estomac, dans la vessie, sans que la sensibilité générale ait réagi par le phénomène de la douleur. Ceci demande explication. Il est incontestable que, sous l’influence d’un état névropathique général, l’action de certains médicaments se trouve comme neutralisée. Ce fait a été observé en dehors de l’aliénation mentale, et tous les praticiens savent que, dans le tétanos, par exemple, les malades peuvent supporter des doses extraordinaires d’opium sans crainte d’être empoisonnés. La thérapeutique spéciale des aliénés suscite, sous ce rapport, des indications que j’aurai soin de signaler.