ILLUSIONS BES SENS RECTIFIÉES PAR LE RAISONNEMENT
Ken que par la vue, ce qui m’a con.duit, ajoute Esquirol, à donner à ce phénomène le nom générique à' hallucination.
» Dans les illusions, au contraire, la sensibilité des extrémités nerveuses est altérée, elle est exaltée, affaiblie ou pervertie; les sens sont actifs, les impressions actuelles sollicitent la réaction du cerveau. Les effets de cette réaction étant soumis à l’influence des idées et des passions qui dominent la raison des aliénés, ces malades se trompent sur la nature et sur la cause de leurs sensations actuelles (4). »,
Cette ligne de démarcation une fois, femn établie, sur ce qu’il faut entendre au point de vue étymologique, entre les illusions ét Tes hallueina ■ tions, exammbris quelles peuvent , être, dans l’état normal, les illusions des sens que rectifie, immédiatement, l’interprétation logique et raison-, nahle des faits.
Des illasions des sens reçtîflées par le raisonnement. Les illU“
sipus des différents sens s’étendent à une foule d’objets ; elles s’expliquent par lès lois de roptique et de l’acoustique. Un bâton plongé dans l’eau et qui paraît brisé au point de son immersion,' le mouvement d’un paysage lorsqu’on est dans un bateau ou dans une voiture lancée avec vitesse, sont des faits assez connus. Une tour carrée paraît ronde; si l’on s’approche, l’erreur est rectifiée. Lorsqu’on voyage dans les pays élevés, on prend souvent les nuages pour des montagnes ; l’attention ne tarde pas à corriger cette erreur. La réflexion, dit Esquirol, détruit bientôt les illu^ sions de ce genre.
Les illusions du goût et de Fodorat sont assez difficiles à comprendre à l’état sain, et l’on range ordinairement dans la classe des anomalies ou des antipathies instinctives les appétences ou, les répulsions que certaines personnes éprouvent pour des odeurs ou des mets qui impressionnent d’une manière toute différente la généralité des individus. Ce sont là des faits spéciaux dont je parlerai à propos des sympathies ou des antipa- ^ffiies; car ce ne sont pas des illusions des sens, ce sont des impressions d’une nature spéciale. Les illusions du tact se comprennent mieux, et en dehors de tout élément maladif, que les illusions du goût et de l’odorat, qui sont, ainsi que je le donne à entendre, rarement indépendantes d’une modification dans la sensibilité générale ou dans le nerf qui préside aux fonctions de ces sens spéciaux. Tout le monde connaît l’expérience de la boule que l’on fait rouler sous deux doigts superposés, et. qui amène la sensation de deux boules parfaitement perçues.
M. Chevreul a aussi appelé l’attention sur les illusions du tact chez les
(I) Esquirol, t. I, p. 159 et 202, Des hallucinations et des illusions chez les aliénés
336 ILLUSIONS PRODUITES PAR DES MODIFICATEURS INTERNES OU EXTERNES, individus qui se sont occupés des tables tournantes et de la baguette divinatoire. Ainsi, lorsque des individus sont fortement désireux de voir la baguette qu’ils tiennent entre les mains tourner vers un point du sol où, dans leur idée, un trésor se trouve caché, ils éprouvent en réalité une sensation analogue; mais, on le conçoit facilement, il y a, dans cette illusion du sens du toucher, intercurrence d’une cause qui trompe à leur insu les expérimentateurs. L’imagination s’exerce dans ces cas avec une activité telle que les chercheurs de trésors et les amateurs de tables tournantes parviennent à ne plus rapporter la sensation qu’ils perçoivent à la cause qui’la produit en réalité (1).
Des illusioos qui ont leur point de départ dans l’élément pas- sionnel ou dans des impressions' sensoriales produites par des modificateurs internes on externes. — Examinons un autre ordre d’illusions qui n’appartiennent pas à l’aliénation proprement dite, et qui sont pareillement réfutées par la raison. Ces illusions, pour qu’elles se produisent, nécessitent cependant le concours de certaines influences qui ne sont pas sans importance, il s’en faut, dans l’étiologie des maladies nerveuses, et qui peuvent à leur tour amener des phénomènes plus complexes.
Les mirages du désert, les phénomènes analogues que l’on observe en pleine mer et qui trompent si souvent les marins, sont des faits qui, pour la plupart, ont reçu en physique une explication satisfaisante. Sous les noms de tintouin, paracousie, berlue, nyctalopie, on comprend des illusions qui tiennent déjà à la lésion des organes des sens. « Dans la berlue, dit M. Falret, on croit voir des filaments, des lignes droites, tortueuses, en spirales ou en anneaux, interposés entre l’œil et les objets. Quelquefois ce sont des taches diverses par leurs dimensions, par leurs couleurs, par leurs formes,' qui îrnitent certains animaux, par exemple les mouches, les araignées et les serpents; ces taches paraissent fixes ou d’une mobile rapidité. Le plus souvent ces images sont noires ou demi-transparentes ; d’autres fois, l’œil est ébloui par leur clarté étincelante, et lorsque le mouvement se joint à cet éclat de lumière, les malades croient voir des flammes, des croissants lumineux, des étoiles, des soleils, des gerbes de feu ; d’autres fois enfin apparaît chez ces mêmes personnes une clarté soudaine au milieu d’un brouillard plus ou moins épais. » (Falret, ouvr. page 99.)
Ces illusions ont parfois leur point de départ dans les altérations mêmes de l’organe de la vision. L’œil d’un ictéri que, celui d’un malade
(I) On peut consulter, à propos de l’explication de ces phénomènes qui ont occupé l’imagination de tant d’individus, le curieux ouvrage de M. Chevreul : De la baguette divinatoire, du pendule explorateur et des tables fournantes. Paris, 1854.
ALTÉRATION DES ORGANES SENSITIFS. — ÉLÉMENT PASSIONNEL. 337 récemment opéré de la cataracte, deviennent les milieux modifiés à travers lesquels les illusions sont transmises au cerveau. L’impression trop vive exercée par la lumière du soleü sur la rétine a produit, d’après une observation de Bayle, des illusions qui ont duré plus de dix ans chez une personne nerveuse. Tant que ces illusions tiennent à la simple modification maladive des appareils sensoriaux ou aux perversions de la sensibilité générale, ainsi que cela s’observe dans la convalescence de la fièvre typhoïde, dans l’hystérie et d’autres névroses, elles ne tombent pas dans le domaine de la pathologie mientale. Pour établir la distinction, il suffit que l’individu reste maître de dominer le phénomène et de rectifier les erreurs de ses sens; ce ne sont dans ce cas que des perversions subjectives.
Ce que nous avons dit des impressions perçues par le sens de la vue dans certaines conditions pathologiques peut également s’appliquer aux maladies de l’oreille interne. Sous l’influence des affections de l’organe auditif, on croit entendre des bruits aigus, des tintements de cloche, des bruissements de toutes sortes. Dans les inflammations de la muqueuse nasale, les malades éprouvent des perceptions non moins étranges et croient sentir des odeurs nauséabondes ou méphitiques. Que ces. sensations puissent devenir ultérieurement lé point de départ de véritables illusions de V intelligence, pour nous servir de l’expression heureuse de M. le docteur Falret ; que, d’un autre côté, l’idée délirante préexistante puisse déterminer des phénomènes anormaux dans les fonctions des organes sensitifs, ceci est incontestable, et nous allons le prouver dans un instant. Mais il s’agit de nous rapprocher de la véritable idée qu’il faut se faire de l’état hallucinatoire chez les aliénés. Dans ce but, poursuivons l’examen des illusions dues à l’intervention d’un état pai’ticulier de l’esprit, de la passion, et dé certains modificateurs spéciaux des fonctions nerveuses et de la sensibilité générale.
Les ondulations de l’air, le simple murmure des feuilles dans une forêt que traverse un homme craintif ou peureux, surexcitent l’organe de l’ouïe au point qu’il croit entendre des pas hostiles ou des voix menaçantes, Les sons que l’on perçoit dans le silence de la nuit, et alors que l’esprit évoque avec plus de facilité des images fantastiques et des réminiscences douloureuses, semblent être rapprochés et augmenter d’intensité.
Rien de si commun que les interprétations erronées que les individus peureux, ignorants, distraits ou fortement préoccupés, ou ceux encore qui sont dans la période d’incubation de la folie, donnent à tel ou tel bruit qu’ils entendent, ou à tel objet qui soudain frappe leurs regards. On sait, d’un autre côté, que la concentration extrême de l’esprit peut suspendre
338 ÉTAT INTE RliÉIji AIRE ENTRE LE RÊVE ET LE SOMMEIL,
momentanément les fonctions du sens de l’ouïe, ainsi qu’il arriva à Archimède qui,, fortement préoccupé de la solution d’un problème, resta sourd ,au bruit de Syracuse prise d’assaut, et mourut sous le coup d’un soldat romain. Au contraire, l’individu distrait fait les méprises les plus ridicules. Tel autre, sous l’influence de sa passion, ou entraîné par le feu de la discussion, prétend avoir entendu des paroles qui n’ont pas été prononcées; ou bien il croit que les interprétations qui lui sont faites ont un ton sardonique et injurieux pendant qu’il n’en est rien.
Admettez un degré de plus dans l’intensité des phénomènes ; supposez seulement que l’intelligence est complice de ces perceptions et impressions diverses, qu’elle y croit comme à des réalités, et nous sommes dans le domaine des illusions et des hallucinations chez les aliénés. Quelques exemples appartenant à la physiologie et à la pathologie du système nerveux vont nous aider à établir la transition entre les faits du domaine de la pathologie générale et ceux de la pathologie mentale.
Le convalescent qui se réveille iqirès un sommeil pénible, interprète souvent de la manière la plus bizarre les bruits qu’il entend. Ce n’est pas seulement dans l’état de somnambulisme qu’il se passe des faits étranges,, mais il est arrivé parfois aussi que dans l’état intermédiaire entre la veille, le sommeil et le réveil, les individus, ont été les Jouets des illusions lès plus dangereuses, et qui, dans quelques circonstances, ont provoqué le suicide et l’homicide. Les organes des sens chez celui qui souffre de la migraine ou de toute autre névrose acquièrent un grand degré d’exaltation maladive. Certaines odeurs deviennent alors insupportables. On a vu, dans cet état, des malades confondre le bruit occasionné par le déplacement d’un meuble avec le roulement du tonnerre. Les femmes hystériques ou nerveuses ont, dans ces mêmes circonstances, des crises pour le moindre mouvement qui réveille leur irritabilité. La sensibilité des nerfs auditifs peut être mise en jeu et douloureusement affectée par mille et mille influences différentes. L’éducation musicale exquise de Tartiste ne le rend- elle pas plus impressionnable aux tons faux que l’amateur ignorant? J’ai déjà fait ressortir, dans l’étiologie des maladies mentales, à quel point la recherche incessante du bien-être, l’horreur de la souffrance, l’abus des plaisirs, disposaient le système nerveux aux conceptions délirantes et aux névropathies bizarres et douloureuses.
Il existe maintenant une source féconde d’illusions dans Lusage excessif que font les peuples orientaux de l’opium et d’autres narcotiques. Si les sensations étranges que les fumeurs d’opium et les mangeurs de hachisch cherchent à se procurer sont transitoires et disparaissent avec la cause productrice, il est néanmoins certain que le système nerveux acquiert.