ILLUSIONS PROPRES AUX HYPOCHONDRIAQÜES
illusions en dehors de la folie proprement dite, je citerai les phénomènes que l’on observe chez les individus fortement impressionnables et chez ceux aussi qui, doués d’une imagination puissante, évoquent leurs douleurs passées et s’identifient dans les souffrances dont ils sont les témoins. Les faits que je vais relater peuvent se rapprocher de ce que j’ai dit, au §V1, de V hyperesthésie et de Y anesthésie chez les aliénés, ainsi que des conditions pathologiques dans lesquelles on observe ces phénomènes.
Ce h’est pas seulement l’amputé qui croit ressentir de la douleur à l’extrémité d’un membre qui n’est plus, mais c’est tel individu au système nerveux fortement excitable qui, ayant été soumis à une opération douloureuse, prouve quelquefois la sensation de la douleur ancienne. Tel autre, placé en dehors de ces circonstances, puisqu’il n’a été que simple spectateur d’une opération ou l’auditeur d’un récit émouvant, s’identifie tellement avec le spectacle qui l’émeut, avec la narration qui le touche, qu’il souffre des souffrances des autres, et prend une part presque réelle au récit des choses qui remuent profondément son sens émotif.
J’ai connu un hypochondriaque qui a tristement fini son existence par le suicide, et dont l’impressionnabilité nerveuse était si grande, qu’il lui suffisait d’entendre le récit d’une maladie ou le détail d’un état de souffrance pour qu’il se mît immédiatement au lit, qu’il fit appeler son médecin et accusât l’affection dont il avait entendu parler, ou la douleur que l’on avait décrite en sa présence.
Dans ses Leçons cliniques, M. le dotîteur Falret emprunte à Balzac unfait qui dénote les conséquences d’un de ces singuliers états d’impressionnabilité du système nerveux chez un jeune homme d’une imagination ardente : « Sens-tu comme moi, demanda un jour Louis Lambert à Balzac, son condisciple, sens-tu comme moi s’accomplir en toi, malgré toi, de fantastiques souffrances? Par exemple, si je pense a l’effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j’y ressens tout à coup une douleur aiguë, comme si je m’étais réellement coupé; il n’y a de moins que le sang. » Louis Lambert ajoute ; « En lisant le récit de la bataille d’Austerlitz, j’en ai vu tous les incidents ; les volées de coups de canon, et les cris des combattants retentissaient à mes oreilles, m’agitaient les entrailles; je sentais la poudre, j’entendais le bruit des chevaux et la voix des hommes; j’admirais la plaine où se heurtaient les naiious'armées, comme si j’eusse été sur la hauteur du Santon. »
lUusions chez les aliénés. — Les' illusions si fréquentes chez les aliénés, ainsi que le constate Esquirol, trompent ces malades sur les qualités, les , rapports et les causes des impressions actuellement reçues, et leur
DÉMARCATION DE l’iLLÜSION ET DE l’ HALLUCINATION (eSQüIDOL). 3Ùl font porter des jugements faux sur leurs sensations internes et externes ; la raison ne rectifie pas l’erreur. J’ai déjà décrit les illusions de ce genre, si fréquentes chez les hypochondriaques et chez les individus névropathisés, sous le nom à’ülusioyis internes. Aux exemples que j’ai cités, j’ajouterai les sensations ressenties par quelques malades érotiques et qui éprouvent les phénomènes de l’union des sexes. Les annales de la sorcellerie et de la démonologie abondent en exemples de ce genre. « Les aliénés de cette catégorie, dit Esquirol, se croient dans les bras d’un amant ou d’un ravisseur; elles accusent des personnes innocentes de commettre envers elles des attentats à la pudeur. » J’ai vu une accusation de ce genre tellement bien formulée par une jeune hystérique, que des poursuites judiciaires intentées contre l’homme qu’elle incriminait n’ont été regardées comme des faits imaginaires, et conséquemment mises à néant, que du moment où cette malade se prit à affirmer que son prétendu ravisseur entrait chez elle par le trou de la serrure. Une femme démonomaniaque hystérique croyait, dit Esquirol, que le diable, des serpents, des animaux s’introduisaient dans son corps par les organes extérieurs de la reproduction. Les cancers, les ulcères de l’utérus, ajoute cet auteur,, ne sont pas rares chez ces inalades. Les aliénés hystériques sont disposées à attribuer, et attribuent quelquefois à des ennemis, à des jaloux, au diable, les douleurs, les constrictions de la gorge qui les suffoquent.
Mais, pour en revenir aux illusions et aux hallucinations proprement dites des aliénés, ainsi qu’à la délimitation qui, dans la pensée d’Esquirol, doit exister entre l’illusion et l’hallucination , je dois, avant de passer outre, poser une question, et demander s’il est toujours facile de distinguer l’illusion de l’hallucination. ,
. La distinction qu’Esquirol établit entre l’hallucination et l’illusion est saisissante. Elle a surtout le mérite de fixer les idées sur un double phénomène que l’on confondait souvent, et qui n’avait pas même de désignation précise, puisqu’on ne le connaissait que sous le nom de vision. Désormais, en adoptant la distinction d’Esquirol, il est impossible de se tromper,
« L’halluciné a la sensation intime d’une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n’est à la portée de ses sens. Il voit des êtres imaginaires qui ne sont que le produit de ses frayeurs ou de ses souvenirs ; il entend des voix qui ne sont que l’écho de sa pensée. Ce symptôme, dit Esquirol, est un phénomène intellectuel., cérébral; les sens ne sont pour rien dans sa production. Chez les malades illusionnés, au contraire, les, sens sont actifs, les impressions actuelles sollicitent la réaction du cerveau. Les effets de cette réaction sont, il est vrai, soumis à l’influence des idées et des pas-
3ù2 observation d’un halluciné racontée par lui-même. sions qui dominent la raison des aliénés ; mais ces malades se trompent sur la nature et sur la cause de leurs sensations actuelles. » Toutefois l’objet, le substratum de leurs erreurs, ne sont pas chosès imaginaires. 11 y a chez eux impression interne, altération des extrémités nerveuses, selon la pensée d’Esquirol; ou bien, leur délire ne se joue pas exclusivement dans le monde des souvenirs, il est suscité par un objet bien réel, bien palpable, qui frappe les sens du malade, et qui est pour lui la cause de ses perceptions délirantes.
Mais ici, encore une fois, je le demande, la distinction est-elle toujours facile à établir ? Jusqu’à quel point peut-on prétendre que dans l’illusion, la sensibilité des nerfs soit toujours altérée, et que dans l’hallucination l’intervention des sens doive être rejetée? Croit-on que la possibilité de scinder lé phénomène de rhallucination du phénomène de l’illusion, et de reléguer le premier dans le domaine de l’intelligence, et le second dans la sphère non moins exclusive de la lésion des sensations, soit une chose également facile ? Désireux, à propos de cette importante question pathogénique, de ne laisser planer aucun doute (1) dans l’esprit des médecins non aliénistes, je vais citer une observation qui nous apprendra comment, dans la presque généralité des cas, s’engendrent l’illusion et l’hallucination. L’intérêt qui s’attache à cette observation est d’autant plus grand, que le malade qui en est le sujet m’en a fourni les principaux éléments en décrivant lui-même l’enchaînemept de tous les phénomènes pathologiques qui ont déterminé chez lui une folie des plus complètes, et qui a été heurèusement suivie d’une guérison radicale.
Observation. — Un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, d’un tempérament robuste, d’une constitution sanguine très fortement prononcée, et qui tenait une place honorable dans l’enseignement universitaire, fut confié à mes soins, en 1852, et je constatai, lors de son entrée à l’asile dont j’étais' le médecin, les phénomènes suivants. Le malade est fortement agité, ses yeux ont une expression farouche; il crie, il vocifère, il accable de reproches sa mère et son frère qui Font accompagné. Ses gestes sont impérieux et menaçants, ses vêtements en désordre, et je me hâtai de mettre fin à cette triste scène en faisant conduire cet exalté dans le quartier qui lui est destiné. Il ne fait aucune difficulté pour suivre l’in-
(1) En effet, la pathogénie du délire est ep Jeu dans l’étude de la formation de l’état hallucinatoire. S’il est vrai de dire que l’état intellectuel antérieur du malade, la nature de ses idées, la direction particulière de son eSprit, alimentent ses hallucinations et les caractérisent, il n’en est pas moins certain que l’état pathologique spécial du système nerveux peut à son tour déterminer des phénomènes hallucinatoires, des illusions des sens qui, imprimant une nouvelle activité au délire, lui donnent un cachet particulier.
PHASE INITIALE. — DÉVELOPPEMENT DE LA MALADIE. .“î/iS
finnier, et, se retournant, il adresse une dernière imprécation à ceux qui Font amené dans un séjour qu’il reconnaît bien pour être un asile d’aliénés.
Les causes qui ont déterminé un état aussi déplorable me sont expliquées, et je vais les résumer, parce qu’elles nous aideront à comprendre l’évolution initiale des phénomènes pathologiques, leur succession et leur enchaînement, non-seulement chez ce malade, mais chez la plupart des aliénés. Elles nous feront saisir, par le côté de l’observation directe des faits, les relations qui existent entre la nature d’une maladie mentale et ses causes génératrices. Enfin, il nous sera facile, ces préliminaires établis, de décider dans quel genre ou dans quelle variété de folie doit être classée l’affection du malade qui nous occupe.
Dès l’âge le plus tendre, X... se fit remarquer par son amour du travail, ses aptitudes intellectuelles et par ses tendances mélancoliques. Plus tard, on observa chez lui cette exubérance de sensibilité et ce caractère inquiet, mobile et aventureux des natures hÿpochondriaqués. Ses parents étaient pauvres, et ne pouvaient fevoriser, aussi complètement qu’ils l’auraient Amulu, les goûts qui l’entraînaient vers une profession libérale. De là ces tiraillements douloureux de l’esprit et toutes les conséquences funestes- que j’ai signalées à propos de la cause désignée sous le nom d’excès de ttarnux intellectuels^ ou plutôt de mauvaise direction donnée à notre but d’activité: Cependant X. . . parvint à surmonter les difficultés de la position, et il triompha du Jour où il put acquérir le diplôme qui lui donna entrée, en qualité de répétiteur, dans un de nos grands établissements universitaires.
Dans sa nouvelle position, X... se montra avec les qualités et les défauts de sa nature hypochondriaque. Cœur excellent, dévoué, sympathique, confiant à l’excès, mais ne mesurant pas toujours les sentiments des autres à la faiblesse et à la versatilité de la nature.humaine, il devait éprouver bien des déceptions. Les hommes du tempérament de notre malade sont éminemment anxieux, impressionnables, susceptibles, prêts à interpréter chez les autres, dans un sens défavorable, très souvent injuste, les idées, les actes, les sentiments qu’ils ne supposent pas être à l’unisson de leur propre manière de voir, d’agir et dé sentir. Au reste, personne n’avait jamais incriminé chez X... la tournure particulière dé son esprit alternativement gai et triste, très souvent irrégulier et fantasque. On savait lui rendre justice, on admirait son ardeur pour la science, on respectait ses convictions religieuses et une austérité de mœurs qui l’avait fait surnommer /e pwnVafn.
Sur ces, entrefaites, arriva la révolution de février, et X... embrassa
344 OBSERVATION d’üN HALLUCINÉ RACONTÉE PAR LUI-MÊME.
avec une certaine ardeur les idées républicaines. Dans une altercation qu’il eut avec un de ses collègues, dans une réunion politique, il fut traité de jésuite et reçut un soufflet. Nous allons voir maintenant comment une insulte aussi grave devint le point de départ d’une foule de phénomènes nerveux insolites qui vont se commander et s’engendrer successivement.
L’affront est sanglant, il a eu des centaines de témoins. Que fera N...? Cédera-t-il au préjugé qui exige une réparation d’un outrage publiquement reçu, et provoquera-t-il son adversaire en duel ? Se contentera-t-il de simples excuses? Pardonnera-t-il, ainsi que le lui prescrivent ses sentiments religieux fortement prononcés? Mais qu’on sè rappelle ce que nous avons dit, dans l’étiologie, des conséquences funestes amenées par le doute, l’incertitude, l’anxiété d’esprit chez certaines natures impressionnables, chez les hypochondriaques surtout (1), et l’on sè fera facilement une idée des souffrances de l’homme dont nous avons décrit le tempérament et les tendances intellectuelles et morales. En vain, le pror viseur est-il intervenu pour arranger les choses; le coup est porté et les troubles de la sensibilité nerveuse que l’on remarque chez X. .. rentrent dans le domaine de nos études. Ils vont engendrer des phénomènes complexes, et, parmi ces derniers, nous allons voir surgir les illusions d’abord, puis ensuite les hallucinations avec' les caractères qui les constituent dans leur génération primitive, dans leur marche, leur enchaînement réciproque et leur développement, et enfin, dans les conséquences qui en résultent pour les actes de l’aliéné. Continuons ; ce Sujet intéresse l’étiologie et la pathogénie des affections nerveuses, et il nous amène à comprendre l’influence réciproque des troubles sensoriaux et des idées prédominantes, soit dans l’état de passion, soit dans l’état de délire.
A dater de l’événement que j’ai relaté, l’idée de X... est invinciblement concentrée sur un point douloureux, pénible. Son honneur a été outragé, la réparation a-t-elle été suffisante? C’est là une question qui lui devient de plus en plus difficile à décider. Cependant, au milieu de ces perplexités, les nuits sont sans sommeil, le sang se porte à la tête ; le malade (car nous pouvons déjà l’appeler ainsi) éprouve des bouffées de chaleur, des suffocations, des migraines affreuses, des étouffements; il pleure^ involontairement, il rit sans motifs, et pendant quelque temps les souffrances physiques semblent absorber ses anxiétés morales. Sa nature éminemment hypochondriaque reprend ses droits ; il exagère ses impressions internes, porte des pronostics funestes, consulte divers méde-
(1) Étiologie : doute, perplexité, indécinon de l’esprit ; influence de cès cames sur les facultés, p. 2i6, 2^1.
DÉVELOPPEMENT DES PHÉNOMÈNES, — INTERPRÉTATIONS MALADIVES. 3Ù5 cins et se soumet à leurs traitements. Les saignées et les purgatifs le soulagent médiocrement; il s’imagine qu’il mange trop et fait des diètes exagérées; tantôt il mange d’une manière démesurée et a des tendances à faire des excès de boisson, chose qui ne lui était jamais arrivée. Une pareille hygiène ne pouvait que précipiter la terminaison de la maladie nerveuse en voie d’évolution. Les organes des sens ne tardent pas à acquérir chez lui une sensibilité anormale ; la vue, l’ouïè, l’odorat, le goût, le tact, ne lui apportent plus que des impressions douloureuses.
Au point de vue intellectuel, il n’y a pas encore d’illusions chez le malade, mais il subit néanmoins l’influence d’un état d’hyperesthésie générale, et son intelligence adopte avec une facilité très grande un système A' interprétations maladives qui vont bientôt engendrer des illusions réelles et des hallucinations complètes. Je regarde même, dans la généralité des cas, les interprétations maladives comme la période d’incubation, sinon comme le premier degré des illusions et des hallucinations (1). Ces derniers phénomènes peuvent manquer lorsque lé mal est enrayé dans son cours; néanmoins les interprétations maladives existent toujours. Mais revenons à notre malade. On rit, on chuchote, en le voyant venir. Le mot lâche, qui a été prononcé par un élève, doit s’appliquer à lui. Il est le point de mire de toutes les réflexions et interprétations malveillantes qui peuvent être émises; il ne lit sur les visages que U ironie, la moquerie, ou bien une espèce de pitié plus cruelle encore que la malveillance prononcée et que l’injure publique hautement avouée et en face. C’est sur ces entrefaites que X... fut renvoyé en congé dans sa famille; mais ce déplacement ne soulage pas sa position, et à peine eut-il passé deux mois au milieu des siens, que le besoin de revenir à Paris se fit sentir avec une intensité en rapport avec les sensations pénibles qu’éprouvait ce malade. Je ne puis mieux faire, pour en donner une idée, que de citer ses propres paroles :
« A peine embarqué pour Paris, mon esprit et mon intelligence se » trouvèrent impressionnés par divers objets qui jetèrent le trouble dans » mon âme. Au moment de monter en voiture, toutes les places étaient » au complet ; alors il me vint à l’esprit que c’était une mauvaise farce » qu’on avait voulu me jouer. Quand la voiture fut partie, je songeai que » des jeunes gens avec lesquels j’avais refusé de me battre en duel » avaient averti clandestinement le conducteur de la diligence, afin qu’il » fît en sorte que mon voyage fût retardé. Cela me suffit pour nourrir » dans mon esprit une foule de bizarreries. Obligé de séjourner à Verdun,
(1) Oïl peut se former une idée complète de cet état d’incubation en lisant la vie de J .-J . Rousseau et d’autres célèbres hypochondriaques .
3Z|.6 OBSERVATION d’dN HALLUCINÉ RACONTÉE PAR LUI-MÊME.
» je m’imagine que toutes les personnes que je rencontre cherchent à » m’être nuisibles, qu’elles inventent tous les moyens pour me vexer et » me persécuter. Je lis sur leur visage, dans les mouvements de leurs lèvres, » dans leurs gestes, l’expression d’une haine, d’un mépris dont je ne puis » me rendre compte... Je tremble, je frissonne d’efifroi à la vue de tout » ce qui m’environne ; je ne puis rester en place. Je vais visiter mes amis, y) ils sont devenus mes ennemis. Leurs prévenances se changent en injures. « J’ai tellement gravée dans mon âme l’idée qu’on me persécute, que mon » esprit est incapable de prendre le dessus et de chasser loin de moi ces » absurdités. Quelquefois je pense que l’esprit bon et l’esprit mauvais se » disputent la possession démon être. J’entends que l’on m’adresse îdéa- » lement maints reproches, que j’ai commis telle ou telle faute ; qu’il faut )) que je fasse pénitence pour les expier ; que déjà j’ai fait un pas vers ma » perdition, et que c’est là le seul motif qui engage mes amis à me re- » pousser. On ne cesse de répéter Ces mots : « Veille sur toi, si tu ne veux » périr éternellerhent . » Je passai donc une journée à Verdun dans ces « perplexités; le moment du départ pour Paris arrive. On me place dans » l’intérieur avec un chirurgien-major, sa femme, une demoiselle et un « jeune homme. Il était nuit ; je ne puis m’entretenir avec eux, mais il « me semble que je suis le sujet de leurs conversations à voix basse;
f interprète contre moi leurs chuchotements, leur manière de tousser, « leurs moindres mouvements. Toute la nuit, il me semble qu’on me dit » quHl me restera peu de temps à vivre, que Von ni assassinera pendant la » route, et que si je parviens à échapper à la mort avant d’arriver à « Paris, il me faudra, quoi qu’il en soit, succomber quand je serai au » terme de mon voyage ; qu’il est inutile que je me présente au concours » de l’agrégation, que l’Université me refusera, parce que mes idées sont « erronées et tiennent du jésuitisme, etc. t ,
Arrivé à Paris sous le poids de toutes ces préoccupations, notre candidat échoue. En sortant du concours, la tête exaltée, l’esprit livré à d’innombrables impressions douloureuses, il parcourt en tous sens la capitale sans avoir pour ainsi dire conscience de ses actes. Il parle et gesticule seul; il retourne à son hôtel, en proie au délire; il s’enferme et se barricade dans sa chambre; il prête toute la nuit l’oreille aux pas de ses assassins, il se dispose à vendre chèrement sà vie. On lui paide nomseulement idéalement, mais distinctement...
Nous en sommes enfin arrivés à cette situation où, chez l’aliéné, les interprétations maladives ont fait place aux illusions et aux hallucinations. Les illusions, elles existent chez ce malade, elles sont flagrantes. Il entend marcher, et ce sont les pas de ses ennemis; on parle dans la rue, et ce sont
ENCHAÎNEMENT DES PHÉNOMÈNES. — DIFFICULTÉ DE LES SÉPARÉE. 347 des paroles menaçantes ou injurieuses adressées à sa personne. Un instant encore, et l’exaltation de la pensée délirante arrivera bientôt à un point qu’z7 entendra des 'paroles alors qu’aucune voix humaine ne les aura prononcées, qu’il verra des êtres animés alors qu’aucune créature vivante ne fournira la matière de ces apparitions purement fantastiques. Désormais ces deux phénomènes, Y illusion et Y hallucination, vont marcher de front et subir nécessairement la même interprétation. Comment, en effet, séparer ce qui devient inséparable dans la génération des phénomènes pathologiques ? Le point de départ de l’illusion a beau exister dans la lésion des extrémités sentantes ou dans telle sensation interne ou externe, lé phénomène, ainsi que le dit très bien M. Falret, ne peut se séparer de Villusion de Y intelligence. Esquirol lui-même semble avoir prévu toutes les objections qui peuvent être faites à la théorie de la séparation absolue de l’illusion et de l’hallucination, puisqu’il dit positivement que l’intelligence et les passions concourent avec les sens à la perpé-^ tration des illusions des aliénés (Ouvr. cit., t. I, p..205).
Mais l’observation que j’ai commencée m’impose de poursuivre les évolutions et transformations diverses qui nous occupent. Ce récit aura • un autre avantage, celui de nous apprendre la marche et le développement de la plupart des affections mentales chez cette classe si nombreuse d’aliénés qui reconnaissent la névrose hypochondriaque comme cause de toutes, leurs sensations pénibles, et qui appartiennent à cette variété maladive où prédomine le délire des persécutions avec ses transformations ultérieures. C’est le malade qui va continuer à rendre compte de ses sensations. Elles se divisent en deux périodes ; la première comprend le temps qu’il a passé dans sa famille avant d’être amené à l’asile, et la seconde, celui où il a été soumis à ma direction.
Dans la première période, nous remarquerons des illusions et des hallucinations différentes, selon l’état aigu ou chronique de la maladie, et nous pouvons ajouter, selon Y activité des facultés perceptives chez cêt aliéné; en d’autres termes, selon que la mémoire et l’imagination venaient ajouter à l’intensité du phénomène hallucinatoire.
Dans l’état aigu, nous verrons se continuer les interprétations maladives, les illusions d’une nature terrifiante et les hallucinations en rapport avec la prédominance du délire. « A l’époque qui suivit mon retour » de Paris, dit notre malade, mon esprit, toujours sous le poids de la » plus grande agitation, se trouvait ballotté par l’effervescence de mes » idées. Je ne vois plus dans mes parents, dans mes proches, des gens » dévoués, mais des individus hostiles qui ne rêvent plus qu’aux moyens )) les plus terribles pour me faire souffrir et me déshonorer. Le bonheur
3Z|8 OBSEUVATION d’üN HALLUCINÉ RACONTÉE PAR LUI-MÊME.
» a fui loin de moi, et, sous le poids de ma douloureuse maladie, je pense » que deux êtres différents se disputent la possession de mon âme. L’un » me fait idéalement un crime des plus petites fautes que j’ai pu com- » mettre dans ma jeunesse, l’autre semble me soutenir et me consoler; » d’une part, je n’entends que des reproches, et de l’autre que des encou- )) ragements... iMaître de presque tous mes mouvements corporels, je ne » le suis pas de mon intelligence ni de ma raison. J’adresse mille injures,
mille opprobres à ceux qui ne cessent de chercher à me calmer et à » adoucir la pénible situation dans laquelle je me trouve. «
Arrive maintenant la période de transformation où les hypochondriaques que poursuit le délire dés persécutions subissent l’influence d’impressions difierentes et de sensations d’une autre nature, où ils se croient appelés à des destinées nouvelles, où la réaction, assez facile du reste à concevoir chez les individus qui ont énormément > souffert au point de vue moral, ouvre le champ aux espérances immenses, aux projets extraordinaires et chimériques, et détermine des illusions et des hallucinations en rapport avec la nature de nouvelles idées délirantes et l’exaltation des •sentiments afféctifs.
« Chose étrange! (continue cet intéressant malade, aux expressions » duquel je tiens à ne rien changer) chose étrange ! je crois reconnaître » en moi des forces physiques et intellectuelles supérieures à celles que fy » avais reconnues précédemment. Ma raison délabrée joue sans jugement » sur les moindres objets que lui sert mon imagination devenue folle. Il » me semble que je suis en relation avec des êtres surnaturels. J’entends » des voix qui me disent que Dieu veut me choisir pour régénérer l’hu- » manité tombée dans la dernière des dégradations, eCque je deviendrai » un des plus forts appuis du pouvoir régnant.
» Quelquefois je suis comme absorbé par des entretiens imaginaires » que je crois réels et qui se présentent à mon âme, et qui l’inspirent... Le » monde entier doit être régénéré, le vice s’avoue déjà vaincu et cède la » victoire la plus glorieuse à la vertu. L’histoire de notre France sera à » jamais mémorable. L’âge d’or va renaître. Tous les hommes fraternise- » ront d’une véritable fraternité, et j’aurai contribué pour ma part à une » œuvre aussi belle.
»l.es moindres objets sont suffisants pour changer la nature de mes » idées. Les prés, les champs, les villages, les troupeaux, les plantes, la » matière inerte même qui frappe mes sens, fournissent à mon intelli- » gence une foule de remarques d’où je tire des prmostications. Le npm » de tel autre village ou ville m’annonce le bonheur ou la jouissance que » j’éprouverai lorsque j’aurai terminé la grande œuvre à laquelle je suis
interprétation DES ACTES ET DES IDEES DE CET ALIÉNÉ. 3il9 )) destiné; d’autres noms me font entrevoir les sourds complots que l’on » tramera contre moi, et les pièges que l’on me tendra pour m’empêcher » de réussir dans mes desseins. Lorsque j’ai la certitude de triompher de » tous les obstacles qui pourront empêcher ma réussite, des beautés ra- » vissantes transportent mon âme ; elle est comme libre des liens qui » l’attachent à mon corps. Une source de bonheur récrée admirablement » mes sens physiques, et je jouis d’une grande satisfaction morale... Les » hommes me semblent plus parfaits, la nature m’apparaît plus riante et » plus belle, et les oiseaux réunissent leurs chants mélodieux pour célébrer » tous ces merveilleux changements... Telles sont alors les diverses im- » pressions sous lesquelles je me trouvais, lorsqu’on m’amena dans Tasile » de la Meurthe; mais, à ce moment, que de désillusions! La fureur » s’empare de moi... »
Que l’on se rappelle, en effet, l’état d’agitation dans lequel était cet aliéné à son entrée, et le profond mécontentement que suscitait chez lui la détermination de ses parents qui plaçaient dans un asile d’aliénés un homme auquel la fortune réservait de si grandes destinées, et qui n’était pas préparé à une chute pareille. Aussi que va-t-il se passer? Les hallucinations et les illusions nouvelles de ce malade seront en rapport avec les nouvelles conditions de son existence. Il se livrera à des actes bizarres, ridicules, étranges ou dangereux, selon la nature de ses impres- , sions sensoriales, et des illusions de son intelligence. . . Écoutons-le décrire encore lui-même ce qu’il ressént, ce qu’il éprouve, ce qu’il croit voir et ce qu’il croit entendre. . "
« Lorsque je me trouve au milieu de ces malheureux insensés avec une » redingote en lambeaux, j’examine aussitôt tout ce qui m’environne. Qn » me parle idéalement^ et cependant distinctement. J' entends, ou je crois en- » tendre que l'on me dit: « Souviens-toi qu’on t’a amené dans l’asile que tu » liabites présentement pour t’éprouver et s’assurer que tu es réellement » unhomme aspirant au bien . C’est à toi de nous montrer que tu es vrai- » ment courageux, que l’infortune et les soulfrances ne peuvent abattre ta )) grandeur d’âme. » Ces idées, ce langage que Von m'adresse, frappent mon » esprit, et je me fais un devoir de fouler aux pieds toutes les insultes que » l’on est capable de diriger contre moi. Comme Orphée, me disent cer- » taines voix idéales, iLfaut, avant que tu quittes la maison où tu te » trouves, que tu y introduises la civilisation. Vois-tu ces hommes abrutis » et agités? Ils doivent un jour figurer dans la société, ne néglige rien » pour étudier leurs vices et les moyens de les en corriger... Je cherche » à démontrer à ceux qui m’entourent l’existence de Dieu et sa toute- » puissance sur la terre.., »
350 ÜBSEllVAïlON d’Uî} halluciné racontée PAR LUI-MEME.
Tout alla bien pour ce malade tant qu’il put s’illusionner sur sa destinée, et se croire un réformateur du genre humain. Dans cette situation, rien n’était égal à son bonheur et à son contentement. Ses sympathies universelles éclataient dans ses discours et dans ses actes. Vis-à-vis de nous, il était plein de prévenance et d’affabilité ; il aidait les infirmiers dans leurs fonctions et poussait le dévouement jusqu’à l’exagération... Mais bientôt la scène va changer. A l’expression des meilleurs sentiments, succèdent la sauvagerie et la concentration, Tl se promène seul avec des gestes animés; il s’arrête soudainement comme si la voix d’une personne invisible frappait ses oreilles. Il émet des paroles injurieuses, se dirige en proférant des menaces vers les personnes qui ne le provoquent nullement ; parfois il devient sombre, triste et taciturne, refuse tout travail, déchire ses habits, injurie... Quels peuvent être ses motifs?
« Enhuyés par mes discours, les aliénés se moquent de moi ; les infir- » miers me méttènt la camisole, m’injurient; on me fait prendre des bains » trop froids ou trop chauds, qui ne font qu’irriter mes sens... Je n’en- » tends idéalement que des voix obscènes, menaçantes. Je crois que l’on vent » se jouer de moi et que je suis destiné à être la victime innocente des » employés de la maison. J’accable ces derniers de mes injures ; je refuse » les aliments qu’ils me présentent, parce que je sens qu'ils y ont mêlé » du poison avec l’intention de me faire périr. »
A cette période, notre halluciné n’est plus reconnaissable. Après avoir été quelque temps dans un état de profonde stupeur, dans une espèce d’idiotisme avec suspension apparente au moins de toute activité délirante, et dans tous les cas de toute spontanéité intellectuelle, voilà que tout à .coup il s’agite de nouveau. Bientôt rien n’égale les paroxysmes de sa fureur, l’obscénité de ses discours et la dépravation de ses sentiments et de ses instincts (1). Il déchire ses vêtements, et il détruit tout ce qui lui tombe sous la main. Il mange avec voracité, et cependant il maigrit; l’absence de sommeil entretient chez lui une irritabilité contirraelle. Dans cette perturbation générale de toutes ses facultés intellectuelles et affectives, il nous semble que le malade conserve encore quelques rares sym-
(1) J’ai déjà fait la remarque que ce malade, avant de devenir aliéné, était d’une pureté de mœurs remarquable. Arrivé à l’âge de trente ans, sa vertu n’avait encore reçu aucun échec,, ni en paroles, ni en actions. J’ai tout Heu de croire que tout ce qu’il m’a avoué après sa guérison est l’exacte vérité. Or, comme je l’ai déjà donné à entendre dans l’étiologie, ce sont les malades de cette catégorie qui sont parfois les plus obscènes. dans leurs paroles et dans leurs actes. C’est là un phénomène que j’ai eu plus d’une fois l’occasion de constater chez de jeunes filles élevées dans des couvents ou sous la surveillance de leur mère ; c'est ce que j’âi pareillement remarqué chez des individus de l’un et de l’autre sexe, voués par reUgion au célibat.
iNtEllPRETATlUN DÈS ACTES ET DES IDÉES DE CET ALIÉNÉ. 351 patliies qui surgissent de temps à autre, pour disparaître bien vite, il est vrai, mais qui cependant nous donnent l’espoir que tout n’est pas perdu pour lui.
Eh bien! dans cet état extrême, la connaissance de la nature de ses sensations internes et de celle des illusions de son intelligence va nous expliquer les motifs de ses actes et fixer' le genre du traitement. X... nous avoue qu’il sent dans tout son être comme un poison qui le. consume. En effet, il a des borborygmes et des flatuosités, sa langue est mauvaise et son haleine fétide. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’il se croie empoisonné? Il souffre aussi, d’une manière intermittente, de violentes palpitations de cœur ; sous l’influence de ce dernier phénomène, il y a chez lui des frayeurs qui vont parfois jusqu’à la syncope, et il s’écrie, pâle et tremblant : a. A moi, à moi, au secours! »
Dans son sommeil, ou plutôt dans un état intermédiaire entre le sommeil et le réveil, et qui remplit ses nuits, il a des visions effrayantes, il éprouve des sensations indicibles qu’il interprète d’après les dispositions de son état intellectuel. Il lui semble qu’un feu intérieur le dévore et se communique à tout ce qui l’entoure, à son lit, à ses vêtements ; il sent des flammes qui lui parcourent le corps. Cette sensation nouvelle détermine l’idée de sa damnation. Il se croit en enfer, ceci ne fait plus pour lui le moindre doute ; et alors voyez comme ses actes insensés vont recevoir leur explication naturelle. S’il habite avec des damnés, pourquoi ne blasphémerait-il pas? Les individus qui l’entourent étant la personnification des plus grands scélérats des temps anciens et modernes , pour- (}Uoi ne les surpasserait-il pas dans leurs excès? Son attention est surtout attirée par un aliéné tombé dans la dégradation la plus extrême, et cet être abruti que , dans L'illusion de son intelligence, il croit être Diogène le Cynique , devient aussitôt pour lui son héros de prédilection. Il aime à se vautrer comme lui, à marcher avec des habits en lambeaux et à se souiller en public. Lorsque plus tard, sous l’influence d’un autre phénomène hallucinatoire, il se croit transporté aux champs É lysées, tout ce qui l’entoure change de face, et ses souvenirs historiques lui huit retrouver les grands hommes dont il a lu la vie et admiré les actions, il reconnaît, dans les personnes des malades et des employés, Socrate, Cicéron, Caton d’Utique, Alexandre et César. Sa bienveillance augmente, en raison de la joie que lui font éprouver le voisinage de ces hommes célèbres et la contemplation d’aussi nobles caractères (1).
p) Je dois faire observer ici que la- succession de tant de délires variés n'était pas sans danger pour l’avenir intellectuel de ce malade, et le pronostic aurait été d’un mauvais augure, si un pareil état dé choses se fût continué. Nous devions à tout prix le fairé
352 PHÉNOMÈNES MALADIFS DE LA PÉRIODE INIflALE.
Je vais maintenant revenir sur cette longue observation, et en commentant les sensations éprouvées par ce malade, en les comparant avec ce que ressentent d’autres aliénés, nous nous formerons, je l’espère, une idée claire et nette du phénomène étrange qui nous occupe et qui joue un rôlé si important dans la symptomatologie de l’aliénation.
1° Que voyons-nous dans la période initiale? Une profonde exagération de la sensibilité ; les sens acquièrent plus d’acuité, les impressions sont douloureuses ; le malade interprète dans un sens défavorable tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend. Tout est changé autour dé lui, parce que ses propres impressions ne sont plus les mêmes. 11 ne voit plus que des figures sinistres ; il lit sur le visage, et dans Jes yeux des étrangers et des amis, des dispositions hostiles à son égard. C’est là un phénomène commun à tous les aliénés appartenant à cette nombreuse variété à prédominance du délire des persécutions. Une malade de notre asile^ entendant les bruits de marteau de quelques ouvriers , les interprétait comme s’il s’agissait de réunir les planches du cercueil qui devait la renfermer. Une autre voit s’arrêter devant sa maison une voiture chargée de meubles, et s’enfuit, prétendant qu’elle l’enferme la guillotine qui doit l’exécuter. Dans cette période maladive, tous les phénomènes de la nature, le bruit des vents, les paroles prononcées à distance, le son des cloches, le chant des oiseaux, sont interprétés par les patients dans le sens de leurs impressions douloureuses, et forment la matière première d’un délire qui va bientôt se systématiser. Quelques-uns réagissent de toutes leurs forces contre les dangers imaginaires qui les menacent, parce qu’ils sont intimement persuadés de leur réalité ; aussi vont-ils confier à la police leurs plaintes contre les machinations des voisins, contre les complots de leurs propres parents, et prennent-ils les précautions les plus minutieuses pour défendre chèrement leur existence. Est-il besoin de faire ressortir le danger que ces sortes de malades font courir à leur entourage?
Lorsque le mal augmente, les plaintes des aliénés se formulent d’une manière plus catégorique, et leurs sensations deviennent plus complexes. Ils prétendent qu’on a attenté à leur existence, qu’on les a injuriés., mal-
cesser, et ne pas laisser cet halluciné se complaire dans des illusions dont rien ne pouvait faire présager la fin, en raison niême de la puissante imagination de cet aliéné. Les moyens que j’employai trouveront leur place à l’article du traitement. Je me contenterai de dire que la médication douloureuse, tant au physique qu’au moral, à laquelle J’eus recours, porta ses fruits. Je jugeai le malade sauvé, du moment qu'il m’avoua, dans une période de profond abattement, éprouver le besoin inexprimable de recevoir des consolations et de déposer ses chagrins et ses peines dans le eœur d’un ami que je fis venir, et dont la présence vint en aide à la situation et détermina une crise morale des plus favorables. [Études cliniques, etc., par M. Morel, 1. 1, p. 367.)
ILLUSIONS SENSORIÂ.LES ET INTELLECTUELLES. — HALLUCINATIONS. 353 traités et frappés. 11 était déjà entré dans une phase progressive de son mal, cet illusionné dont parle Esquirol, qui, couché sur son grabat, et se sentant piqué, agitait la tête dans toutes les directions, soufflait sur la paille qui l’entourait, et poussait des cris comme pour repousser des objets menaçants. Ce symptôme persista jour et nuit pendant plus de trois semaines ; on sut que le malade prenait chaque brin de paille pour autant de becs d’oiseaux qui le blessaient. Il soufflait dessus et poussait des cris pour éloigner ces animaux malfaisants. Plus tard ce même aliéné eut des illusions nouvelles. A peine était-il couché, qu’il détruisait toutes les pièces de son lit, et passait par poignées la paille de sa paillasse au travers de la croisée de sa chambre, fermée par des persiennes, et parlait de temps en temps comme s’il se fût adressé à des chevaux. Le bruit des pas qu’il entendait marcher était pris par lui pour le pas de ses chevaux qui venaient à la croisée comme à un râtelier. Le soin qu’on avait d’enlever la paille au fur et à mesure qu’il la jetait entretenait son illusion; il croyait que les chevaux l’avaient mangée. Souvent ce malade prenait tes nuages pour des corps armée, et supposait que cette armée allait en Allemagne quand les nuages couraient vers le nord, et marchait vers l’Angleterre quand ils couraient vers l’ouest.
2” Ces dernières interprétations maladives nous indiquent assez que l’intelligence, dans des cas de ce genre, est déjà dominée par V illusion, et que la perception, la mémoire et l’imagination font les principaux frais des pensées délirantes dont nous allons être les témoins. Nous sortons de la période d’interprétation proprement dite pour entrer dans un ordre de phénomènes plus complexes. Lorsque le malade dont j’ai donné l’observation prend tous les individus qui l’entourent pour des personnages historiques, et que même il .déduit de la vue d’objets inanimés des pronostications, pour me servir de son langage, qui sont en rapport avec ses idées délirantes, c’est qu’il est alors le jouet des illusions de son intelligence plutôt que de Villnsion de ses sens. Comment interpréter autrement l’illusion de Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent, croyant avoir affaire à des géants, et qui, dans le jeu d’innocentes marionnettes, voit une armée ennemie qu’il se donne la gloire de détruire?
Arrivé à cette phase de sa maladie, l’aliéné est non-seulement en pleine voie d'illusions sensoriales et intellectuelles, mais il éprouve aussi des hallucinations, c’est-à-^dire qu’il entend des voix sans qu’aucun être vivant profère la moindre parole ; qu’il voit des spectres, des fantômes, des apparitions de tous genres, sans qu’il soit possible aux individus jouissant de leur raison de constater rien de pareil dans le monde ob-
354 RÉSUMÉ DES PHÉNOMÈNES SENSORIAÜX CHEZ LES ALIÉNÉS, jectif. Si l’on parvient à démontrer momentanément à ces aliénés l’inanité de leurs perceptions maladives, ils vous diront que leurs mix, leurs inoisibles (1), sont les auteurs de tous ces phénomènes, et qu’ils ne peuvent pas ne pas entendre, ne pas voir, alors qu’^7s entendent et voient en réédité. Bien plus, il arrive souvent que dans la période d’activité de leur mal, les aliénés éprouvent à la fois tous les phénomènes dont nous avons parlé : illusions internes, illusions des sens et illusions de V intelligence, et finalement hallucinations. Je ne connais pas de situation névropathique plus pénible que celle de ces malheureux malades.
Une femme de notre asile, une vieille demoiselle de soixante-quatorze ans, qui, sans avoir une intelligence cultivée, rend parfaitement compte de ses sensations, nous fournit le résumé de tous les phénomènes sensoriaux et intellectuels éprouvés par certains aliénés. Longtemps avant d’avoir des illusions de l’intelligence et des hallucinations, elle a souffert' d’une névrose hypochondriaque, quia provoqué chez elle des spasmes et des constrictions de divers organes internes, et en particulier de l’estomac. A l’intérieur, il lui semble gvüon la déchire, quon la brûle. Chez elle, la sensibilité extrême des organes de la génération a fait naître des interprétations délirantes et fourni la matière d’illusions internes très pénibles. //sxe permettent pendant son sommeil des attouchements infâmes, on commet à son égard des horreurs de toute sorte (sensations internes des hypochondriaques). Dernièrement, en ma présence, ses invisibles, tout en lui disant des choses infâmes à l’oreille, en lui montrant des hommes nus, des objets que la pudeur l’empêchait de nommer, l’insufflaient intérieurement pour la faire gonfler, et lui brûlaient les pieds. La malade me fait voir, en effet, que son ventre est légèrement ballonné, et qu’un de ses pieds est plus rouge que l’autre; mais nous avons déjà appris que ces sortes d’anomalies de ia sensibilité ne sont pas rares chez les aliénés.
Je ne sache pas un organe des sens qui n’ait été tour à tour impressionné douloureusement, troublé ou perverti dans ses fonctions, chez
(1) Cette locution est particulière aux aliénés, illusionnés et hallucinés : mes voix, mon partage, mon idée parlante, mes invisibles, sont les locutions dont ils se servent ordinairement. Un général soigné par M. Esquirol appelait ses voix, ses bavardes. Ces aliénés attribuent, le plus ordinairement, à des individus qui à tort ou à raison leur ont été hostiles, dans leur existence antérieure, tout ce qu’ils éprouvent en fait de sensations maladives et d’hallucinations. Parfois ce sont des associations, des êtres collectifs, des puissances du monde matériel ou moral, la physique, Véleclricité, la police, qui sont, les auteurs des maux qu’on leur fait endurer à distance. Dans tous les cas, Y électricité, le magné-^ tisme, sont les agents dont se servent le plus souvent leurs ennemis pour les tourmenter.