SENSATIONS INTERNES. — ILLUSIONS, — HALLUCINATIONS
cette femme; je ne connais pas de variété d’hallucinations dont cette aliénée n’ait été le Jouet. Quant à ses interprétations délirantes, elles sont innombrables. Tout devient chez elle matière à illusions de l’intelligence, et les sensations internes qu’elle éprouve, et les moindres phénomènes qui se passent dans le monde ambiant. N’oublions pas de mettre en ligne de compte la spontanéité d’une intelligence incessamment nourrie d’illusions et d’erreurs, et acceptant sans contrôle les idées les plus bizarres et les plus extraordinaires qui, dans un moment donné, peuvent traverser le cerveau. Les mets les plus sapides lui paraissent parfois nauséabonds et empoisonnés ; ses vêtements sont d’une lourdeur extrême et lui déchirent le corps; on lui envoie des odeurs méphitiques que personne, excepté elle, ne perçoit, et les aliments qu’on lui présente sont immédiatement corrompus par ses invisibles. Ils la brûlent à l’intérieur et à l’extérieur ; elle sent des millions de pointes aiguës qui lui déchirent les chairs; ils lui adressent des paroles menaçantes ou infâmes ; ils répètent tout ce que nous disons, tout ce que nous pensons. Les personnes qui entrent sont envoyées pour lui nuire; ceux qui sortent vont combiner contre elle des projets infernaux. Elle interprète dans le sens de ses idées de persécutions tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Les voix qui l’injurient ou la menacent partent des caves de la maison. Mille fois par jour elle succomberait, si Dieu ne la soutenait pas contre les efforts acharnés de tant d'ennemis. Les nuits sont encore plus terribles que le jour, et souvent la malade les passe assise sur sa chaise, à côté de son lit, dans lequel elle n’ose entrer, parce que là ses persécuteurs lui réservent les épreuves les plus honteuses. D’ailleurs, quand même elle parvient à s’endormir, ce qui est très rare, ce sommeil ne lui apporte aucun repos ; elle fait des rêves effrayants. Inutile d’ajouter maintenant à quel point toutes ces impressions maladives agissent sur la nature des actes, des déterminations et des pensées de la malade, et à quel point l’idée délirante, en activant, surexcitant l’extrême susceptibilité du système nerveux, contribue à son tour à augmenter l’intensité du phénomène hallucinatoire.
3“ Les faits relatifs à cette aliénée nous révèlent un état aigu, et quoique le pronostic soit des plus graves, nous ne voyons encore se manifester aucune de ces illusions des sens qui sont l’indice d’un état Chronique, le plus ordinairement incurable, je veux parler de cette singulière illusion qui porte les aliénés, en démence surtout, à méconnaître la pérsonnalité des individus et à prendre dans tel aliéné un parent, un ami, un enfant qu’ils ont perdu et dont la mort a parfois contribué à faire éclater leur maladie mentale.
Que sous l’empire des innombrables illusions qui assaillent les aliénés
356 ILLUSIONS DANS l’ÉTAT EXTREME DE DÊJIENCE.
agités, tous leurs souvenirs se mêlent, se confondent, et qu’ils prennent parfois, et transitoirement, des inconnus ou pour leurs parents ou pour des personnes qu’ils ont fréquentées, cela se conçoit, et rien n’est aussi Gommum On comprend en effet que dans la période aigue de leurs interprétations maladives, ou que dans l’exaltation d’un système délirant qui leur est propre, ils personnifient leurs souvenirs ou leurs affections dans telle ou telle personne, ainsi que je l’ai raconté à propos du malade dont j’ai donné l’observation. Mais si je rapproche l’exemple d’une pauvre démente citée par Guislain, qui reconnaît soudainement, dans une jeune idiote, son fils Frédéric qu’elle a perdu à l’armée, et auquel, en conséquence, elle prodigue les soins les plus tendres, si je rapproche, dis-je, cet exemple d’autres faits analogues, je n’y vois que l’indice de la démence la plus avancée, ou tout au moins d’un état chronique incurable. C’est là un fait que j’ai occasion d’observer chez une malade de notre asile, qui me prend pour son père, quoiqu’elle soit plus âgée que moi.
Ce sont encore des déments, ces aliénés qui ramassent des cailloux ou d’autres ordures dont iis se remplissent les poches et dont ils font des collections. Les faits de ce genre sont communs chez les paralysés généraux et chez les malades chroniques. Ils sont bien plus souvent le résultat d’une illusion de l’intelligence que la éonséquence d’une illusion des sens proprement dite. Je veux dire par là qu’en dehors de l’impression sensoriale déterminée par la vue îles cailloux, il existe déjà préliminairement chez ces malades une idée délirante qui les ülmiofiM sur la vertu qu’ils peuvent avoir de convertir en or tout ce qu’ils touchent, ou qui leur fait croire que les plus vils objets de la nature se Sont transformés, au gré de leurs désirs, en or, diamant et autres matières précieuses, ainsique cela s’observe chez les paralysés généraux. Dans d’autres cas, il ne faut voir là qu’un, fait d’automatisme, un acte qui annonce, tantôt la perversion des instincts, ainsi que la chose existe chez quelques malades chroniques qui se remplissent les poches de saletés de toutes sortes et font des collections d’objets disparates et sans valeur, et tantôt la période de démence confirmée.
Je n’ai parlé jusqu’à présent que des sensations internes, des illusions des sens et de l’intelligencé chez les aliénés. J’ai seulement fait entrevoir qu’à une certaine période de la maladie, les hallucinations ne pouvaient, le plus ordinairement, se séparer du phénomène précité. Je vais donner quelques exemples d’hallucinations, afin de faire comprendre ce symptôme pris dans son isolement, et de compléter tout ce que j’ai à dire sur cette mportante question.
Haiineînations dé la vue. — Parmi les hallucinations les plus élé-